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PSF FRANCE: Leon Blum - PSF France Leon Blum Boxs Typescript [ii] in French] of For All THankin or [some corrections in Blums hand.] AVANT-PROPOS A la fin de l'autre güerre; j'ai écrit un petit livre que je destinais aux jeunes gens, et que j'ai dé- dié particulièrement à monsfils. Mon fils approche main- tenant de la quarantaine, Il est prisonnier en Allemagne Je connais sa rectitude d'esprit et sa fermeté d'âme; ni lui ni, je crois bien, ses compagnons de captivité n'ont besoin d'un conseil ou d'un réconfort. Mais tous les jeunes gens qui ont aujourd'hui l'âge qu'il avait alors, tous les adolescents qui grandissent loin de leur père prisonnier, loin du foyer familial ? Tous ceui qui cherchent en vain dans les ruines du passé une cer- titude, une règle, une foi; tous ceux qui scrutent en vain les ténèbres de l'avenir pour y trouver une lueur d'apaisement, une étoile conductrice ? N'ont-ils pas besoin qu'on se tourne vers eux et qu'on les assiste ? Le devoir des hommes que la vie a obligés à amasser en eux quedque expérience n'est-il pas de réfléchir scrupuleusement pour eux, sans nulle présomption d'afnés mais avec une tendre sollicitude, de dégager pour eux les premiers préceptes d'une sagesse, les premiers principes d'une action ? C'est l'objet que je me suis assigné, avant tout autre en rédigeant les pages qu'on II va lire. Je les ai écrites dans une prison où je suis encore. J'ignore comment elles parviendront aux lecteurs inconnus qui me les inspirent et dont je crois voir autour de moi les visages attentifs. Mais je sais qu' elles leur parviendront un jour. On paut écrire et par- ler du fond d'une prison : dans un pays à l'instinct généreux comme le notre, cela donne même plus de crédit à la pensée, plus de résonance à la voix. Le verrou de ma porte et les barreaux de la fenetre ne m'ont pas séparé de la France. Je m'emplis de tous ses espoirs comme de l'air que je respire; je baigne dans toutes ses misères. Je sens ma vie battre à chaque instant à l'inisson de la sienne, cependant que la solitude donne plus de poids et sans doute plus d'indépendance à mes réflexions. La génération à laquelle j'appartiens n'a pas réussi dans sa täche. Je le sais aussi bien que person- ne, mais je ne me lève pas pour présenter sa défense. De ses fautes, de ses illusions, de ses malheurs, j'es- saie de tirer un enseignement pour les générations qui viennent, pour celles qui supporteront demain la charge. Notre expérience peut profiter aux autres plus qu'à nous-mêmes. C'est dans cet espoir que j'ai rassemblé ces réflexions, au fil de mon examen solitaire. Mon III dessein principal a été de mettre en garde les jeunes gens, et aussi les hommes, contre un sentiment dans le- quel il entre peut-être autant de présomption que de dévouragement. La France se trouve aujourd'hui vis à vis d'un interrègne; elle ne se trouve pas devant le néant. Tout n'est pas aboli; tout n'est pas à refaire. La défaite a marqué l'effondrement de notre appareil militaire; elle a déclaré la faillite de la classe difigeante; elle a disqualifié dans l'esprit public le système po- litique que cette classe avait façonné à son image; elle a détruit des vies humaines et des richesses. Elle n'a pas détruit la France, son peuple, son sol, son carac- tère, cet ensemble de traditions, de convictions et d'aspirations qu'on appelle aujourd'hui son "esprit". Au point de vue de notre puissance militaire la guerre est pout-être achevée; au point de vue de notre exis- tence nationale, elle ne l'est pas. La France n'est pas encore vaincue; son destin n'est pas arrêté, puis- que la guerre continue, sans elle, mais pour elle. Il est encore permis d'espérer, j'imagine, qu'elle en sor- tira indépendante, intacte, peut-être agrandie spiri- tuellement dans une Europe affranchie et pacifiée. -1- 9 Aucune crise de l'histoire ne laisse un peuple dans son équilibre antérieur, et c'est en cela surtout que toute crise, indépendamment de ses résultats matériels, est un fait révolutionnaire. A l'issue d'une longue guerre natio- nale la victoire bouleverse comme la défaite. La France en & fait l'épreuve il y a vingt ans. Tous les rapports normaux d'affection, d'habitude, d'intérêt, sont interrompus et souvent rompus. Des familles sont mu- tilées ou dispessées; des populations déracinées ou drans- plantées. De brusques changements frappent les conditions, les voisinages, les occupations, les fortunes, Les alarmes, E les souffrances, les angoisses de tout ordre rouvrent la voie aux sentiments de forme ou de 8 ntenu religieux, à l'inquiétude sur la destinée de l'individu, de la nation, de l'humenité. Le prix de la vie personnelle, sujet à peu de variation dans les périodes tranquilles, est soumis à de brusques écarts, déprécié pour les uns, surestimé pour les autres, suivant que la secousse avait engendré l'esprit de sacrifice ou développé l'égoIsme et la peur. Enfin tou- tes les grands crises de l'histoire semblent appeler à une retraite ou même à une déchéance prématurée les générations -2. humaines, déjà dévimées, qui y ont pris une part directe. A l'exception de quelques vieillards, conservés comme des fétiches ou des idoles - tel Thiers ou Clémenceau - et d'ailleurs prestement jetés su rebut, la tourmente a déblay la route devant la jeunesse. Devançant le cours régulier des trensmissions et des héritages, la jeunesse ne se sen t plus seulement promise à l'avenir, mais inopinément char- gée de ce devgoir anticipé; Elle en est fière, mais elle ne le connait pas; elle hésite. Ceux qui peuvent donner à leurs souvenirs vingt ans de recul, vérifieront trait par trait ce tableau sommaire. Mais quand la guerre s'est achevée par la défaite, quand la défaite, brutale et totale, 8. laissé après elle l'humiliation et l'accablement, alors on voit apparaitre un autre sentiment collectif. Il est aussi ancien sans doute que les sociétés humaines; on retrouverait ses éle- ments originels dans la religion antique et surtout dans le prophétisme juif. Après une bataille perdue, le peuple grec se demandait par quelle néglégence des rites il s'é- tait aliéné la protection du Die de la Cité; le peuple juif s'accusait, à la voix de ses prophètes, d'avoir violé -3- le pacte d'alliance qui l'unissait au Dieu des Armées. L'ins- tinct des peuples est la justice. Quand ils ont été frappés, ils ont besoin de croire qu'ils n'ont pas été frappés à tort. Ils cherchent en eux-mêmes de quoi ils ont été coupébles ou bien ils cherchent des coupables dens leur sein. Une camamité nationale se lie ainsi, depuis l'origine des temps, à l'idée d'un péché ou d'une faute, avec ses développements naturels: contrition, expiation, rédemption. Les peuples, comme les hommes, sont toujours tentés de croire que l'évènement qui atteint leur existence n'est jamais arrivé quà eux. Certes, il y a peu d'éxemples dans l'histoire que l'idée du péché et de la rédemption nécessai- re ait été cultivée avec autant de complaisence que nous le voyons sous nos yeux, qu'elle ait été viciée à tel point par une manie presque perverse de flagellation volontaire ; d'au- tre part elle n' a jamais été exploitée avec plus d'astuce et de perfidie. Cependent le monde ne connait guère de plus des vieille croyance et cette croyance est la plus vieille/illu- sions. Car il est absurde de supposer que l'histoire obéisse à cette règle élémentaire de justice distributive. Une catas- trophe nationale s'explique nécessairement par des causes, -4- mais elle ne se justifie pas nécessairement par des fautes. Si la défaite devait être le châtiment mérité de l'erreur, de 2 ignorence ou du vice, il faudrait admettre que e la victoire est la récompense légitime de la sagesse, du méri- te et de la vertu. Ceux-memes qui croient à un dessein pro- videntiel régissent les affaires humaines ne le traduisent pas par une loi si simple; les voies de Dieu leur apparais- sent plus détournées, plus lointaines, moins pénétrables. Quel est le peuple dont on pourreit raisonnablement ratta- cher les destinées changeantes aux jeux alternés de la ré- compense et du châtiment ? La France de 1914 a remporté la vistoire; était-elle donc plus sérieuse, plus morale, plus pieuse que la France de 1939 ? Par quelles vertus Hitler et Mussolini ont-ils mérité leurs victoires; par quelles fautes la Belgique, la Holbnde, la Norvège ont-elles mérité leur sort ? Au moment où j'écris, la guerre sévit entre le Reich et la Russie soviétique; d'Hitler et de Staline l'un des deux sera nécessairement un vainqueur : faut-il en con- clure que l'un des deux sere nécessairement un juste Cessons donc de nous frapper si bruyamment la poitri- ne. Faisons trève à ces macérations, à ces dénonciations -5- de nous-mêmes, ou plutot à ces dénonciations dex'autrui, car cette cruelle sévérité de jugement s'accompagne le plus sou- vent d'une complaisance étrange, pour ne pas dire d 'un aveu- glement volontaire Une condamnation colb ctive a pour fon dement et devrait avoir pour condition le plusnrigoureux examen personnel, et nous voyons bien que ceux qui manient avec le plus d'arrogance la vitupération et la málédiction générales s'abstiennent soigneusement de commencer par leur propre confession, leur propre mea culpa. Non, laissons ce- la : ce qui est vrai, ce qui est naturel, c'est qu'une na- tion après une grande défaite, comme un homme après un grand échec ou un grand chagrin, se réfléchisse en sa propre cons- cience, procède à un scrupuleux controle, s'efforce de voir distinctement en elle. Que l'examen soit sévère, c'est en- tendu, et il peut aboutir à de dures conclusions; mais qu'il ne soit pas gouverné d'avance par uhn aveu de déchéance et d'indignité. Nous avons tort lorsque nous avons reconnu, lors. que nous avons compris notre tort, et non parce que l'évène- ment nous a donné tort. C'est ainsi que nous devons nous examiner et nous juger. Le devoir d'équité existe aussi vis à vis de nous-mêmes. x-x-x-x-x-x-x-x-x -6- Lorsque un peuple est durement frappé dens sà vie nationale, son premier mouvement, parce qu'il est le plus simple, est d'accuser ce qu'il trouve directement sous sa main : ses chefs responsables, son régime politique, ses institutions. Ce réflexe instinctif tômbe souvent jus- te. Au cours du XIXe siècle la France a connu deux grandes défaites. Après la prise de Paris et Waterloo le coupable était l'Empereur; après Sedan et Metz, le coupable était l' Empire. De même qu'un instinct unanime, au siècle der- nier accuséspontanément l'Empereur et l'Empire, de même, après notre présent désastre, une partie de l'opinion a dénoncé le régime républicain et les chefs de la Républi- que. Le mouvement, cette fois, n'était ni général, ni sur- tout spontané, mais n'importe; ce qui est sûr, c'est qu'il s'est propagé, qu'il 8. pris de l'ampleur et de l'extension, précisément parce qu'il retrouvait le sens de la tendance séculaire. On ne s'est pas borné à rejeter la responsabi- lité de la catastrophe sur la forme de l'Etat ou sur ses chefs récents; on n'a pas seulement mis en cause la Cons- titution de la République et le personnel républicain; on est allé bien au-delà; on s'en est pris à toute le struc- ture complexe de la vie publique, et à son contenu comme -7- à sa forme. On a essayé de ramener, comme d ens un vaste coup de filet, tout ce qui avait animé, depuis un siècle et demi, les doctrines et les moeurs comme les institutions. Tranchons le mot : en sus d'une Révolution politique on a entrepris une contre Révolution civique et sociale. La res- ponsabilité de la défaite n'est pas limitée à la République, elle est étendue à la Démocratie, au dogme de la liberté personnelle, au principe de l'égalité naturelle entre les citoyens. Toutes les idées mères, toutes les idées force qui depuis la Révolution française semblaient le fondement de la Bociété, ces idées que la Charte monarchique de 1814 ou les Constitutions impériales avaientvelles-memes recon- nues et proclamées, ont été, parait-il, réduites en pous- sière par le chod des armées d'Hitler. Ce serait peu de les renier ou de les bafouer; on nous affirme qu'elles sont dé- truites; qu'une sorte de preuve par l'évidence, ou par l'ab- surde, les a mises à néant et on ous promène dérisoirement dans leurs ruines. Je sais bien que sur le néant on se pique de recons- truire à nouveaux frais. Mais je ne m'attarderai pas à cette tentative de reconstruction, bien qu'on la décore du nom de^ -8- Révolution Nationale. Son premier vice est la précarité, puisqu'elle est condamnée à ne survivre, ni à la défaite de ßlus en plus probable de Hitler, ni à sa victoire dé- finitive. Son second vice est la contradiction. Les ou- vriers incertains qui s'en sont chargés flottent entre deux notions grossièrement contradictoires : le retour aux traditions et aux coutumes anciennes de la France; l'imitation des régimes totalitaires créés de toutes piè- ces par le nazisme allemand et le fascisme italien. Les sentiments qui inspirent ces deux notions, quoi qu'ils attestent également le manque d'invention, l'habitude rou. tinière, l'indigence d'esprit, sont contradictoires entre- eux puisque le retour à l'ancienne tradition française indique une certaine infatuation orgueilleuselde tout ce qui est ou fut national, et que l'imitation des régimes totalitaires traduit un abaissement, ùne soumission au vainqueur, une servilité. Ces notions mêmes peuvent con- verger tant qu'il s'agit seulement de démolir la France républicaine, il n'y a plus entre elles de conciliation ou de transaction possibles dès qu'il s'agit de batir. Nbtre ancien Etat monarchique, tout imprégné de croyances abstraites et sentimentales, où le pouvoir royal incar- nait une -9- hiérarchie régulière de classes, de corps et de privilèges, n'e rien de compatible avec ces autocraties sombres où l'a- doration idolatre d'un homme se substitue à la foirreligieu- se en un principe, où les caprices sanguinaires de la oru- talite remplacent la majesté ordonnée de la force, où l'éta- gement des groupes et des individus est nivelé dans une ser- vitude fanatique. Les dictatures totalitaires qui ne retien- nent de la civilisation moderne que l'acquis matériel du progrès fersient refluer les sociétés européennes bien en deçà du développement monarchique; elles rementent par des- sus des siècles d'histoire pour se ráttacher à la légende des royautés barbares et aux rites élémentaires de la tribu. Au surplus, en même temps qu'elles répugnent au mélange, C ces deux conceptions ne sont chacune que la plus vaine aber- ration de l'esprit. On ne restaurers has l'ancienne France. On doit honorer les morts, on peut s'inspirer de leur exem- ple; on ne les reseucite pas. Une tradition peut se prolon- ger dans son esprit, mais personne ne parviendra jamais à couler la réalité présente dans ses formes abolies. four re- prendre une image de Jaurès, on peut en entretenir la flam- me, on n'en ranimera pas la cendre. D'autre part, qui oserait supposer que la construction d'hitler ou de mussolini soit plus durable que celle de Napoléon 7 Comment pourrait-elle -10- séétablir solidement sur l'murope, quand, même dans le pays de ses fondateurs, elle est liée à leur vie ? Quelques élé- ments épars pourront subsister; l'ensemble, l'essentiel ne survivront pas. C'est qu'on annule pas d'un coup vingt siè- cles d'histoire; c'est que le progrès humain possède une force incompressible. Rien de ce qui fut établi par la vio- lence et mainteni par la contrainte, rien de cequi dégrade l'humamité et repose sur le mépris de la personne humaine ne peut durer. Il est oiseux d'insister sur ces vérités trop éviden- tes. L'oeuvre constructive dont on nousnoffre le spectacle ou la promessé est tarée d'avence. Ce qui importe avant tout à l'heure actuelle est de considérer et de juger l'oeuvre de destruction. Qu'elle r éponde à un instinct atavique, je l'ai rappelé; qu'elle ait pu séduire et gagner une grande partie de la jeunesse, je ne m'en étonnerai pas. Je me sou- viens encore d'avoir été jeune. La jeunesse est enthousias- te, systématique et intransigeante, elle sait condamner com- me elle sait admirer. Jeter tout à bas, envoyer à la voirie des matériaux meme sains, ou que la dimolition seule aura dégradés, faire place nette pour un monde tout neuf qu'elle conçoit à son image età sa taille, c'est un programme qui -11- ne peut que la tenter. Tout étéit-il donc faux, médiocre ou vil dans la société d'hier ? Un instant, jeunes gens, je vous prie ! Avant de prendre le pic en mains, répondez à une ques- tion, à une seule. Voulez-vous la Paix; détestez-vous la Guer- re ? Si la guerre n'est pas le pire malheur pour un peuple car un peuple comme un homme ne sauve parfois sa vie qu'en pas la risquant et pour un per ple/plus que pour un homme la vie n'est le bien suprème convenez-vous qu'elle est le pire fléau pour l'humanité ? Reconnaissez-vous, que, sans la cer- titude de la paix, il n'est pas de sécurité dans le travail et dans le bonheur personnel des hommes, de continuité dans le progrès, de satisfaction pour les besoins les plus élevés de l'âme humaine ? Acceptez-vous comme la plus noble des ta- ches d'extirper du monde à recréer la possibilité même de la guerre ? Oui, n(est-ce pas. > Mais alors tout n'était point indistinctement condamnable dens la France d'hier, dans la France démocratique, dans la France de la Troisième Républi- que, et vous ferez bien d'hésiter un peu avant de renverser pê. pêle-made toutes les conditions de sa vie politique, morale, sociale. La France d'hier avait au moins ce merite de vouloir généralement, et ùeme unanimement la Paix, d'être prêtevet adaptée à la Paix. -12- Poussez un peu plus loin votre réflexion. Estimez- vous de bonne foi que, si toutes les nations d'Europe avaient pratiqué le régime politique et social de la France ce régime honni ! une guerre générale eut-elle été possible ? Supposez que l'Etat allemand, l&Etat italism, l'Etat russe, aient été modelés sur notre malheureuse Démocratie, dénoncée aujourd'hui avec tant d'arrogant mé- pris, est-ce que la paix de l'Europe n'aurait pas été sure et durable ? Certes, le statut européen comportait bien des absurdités, bien des iniquites, quoiqu'après tout l'Europe remaniée par le Traité de Versailles fat moins absurde et moins inique qu'à aucun autre moment connu de l'histoire. Mais si tous les Etats de l'Europe avaient partagé notre misérable régime, les difficultes se seraien résolvées peu à peu par des transactions amiables ou plu- tot elles se seraient lentement effacées sous l'action tranquille du temps. Cherchez, 8 jeunes gens, à quel mo- ment et sous quelle action la possibilité de guerre s'est reintroduite en Europe. N'est-il pas évident que c'est au moment où Hitler s'est empare du pouvoir et sous l'action du racisme hitlérien ? La veilee encore, l'Europe, sous l'impulsion de l'esprit démocratique, s'organisait pour -13- la Paix; la veille encore le désarmement général était un espoir, non pas une chiměre. Le risque de guerre s'est accru en Europe à mesure que le pouvoir despotique de Hitler grandissait en Allemagne. Il n'en pouvait être au- trement; les tyrannies sont cnquérantes par essence, tout comme la Démocratie est pacifique. Au moment même où j'é- cris, le Président moosevelt et M. Winston Churchill pu- blient les huit points de la Paix que les Démocraties an- glo-saxonnes entendent instaurer après la défaite de Hither et des interprètes officieux du Louvernement français ré- pondent avec un mépris gouailleur : If "ous connaissons cette antienne. Les huit points de hoosevelt et de Chur- chill sont les quatorze points de wilson. On pouvait se faire illusion sur ces nobles candeurs il y El vingt-cinq a ans; aujo rd'hui nous en avons fait la rude épreuve et nous savons qu'elles n'assurentapas la justice et la paix." Mais ce que nous avvons au contraire, c'est que l'échec de la Société des Nations après l'autre guerre we eu pour causes, tout d'abord la méfiance aigre et soupçonneuse avec laquelle l'oeuvre E été conue et engagée, ensuite l'abstention des Etats-Unis, enfin et surtout l'apparition en Europe des partis et des régimes de dictature. Reprise franchement et hardiment avec l'entière perticipation des -14- stats-nis, dans une Europe purgée des dictatures, qui ose- prédire son avortement ? Qui, oserait- surtout le souhaiter? Dictature et Guerre, Démocratie et Paix, oserez-vous vous inscrire en faux contre ces connexions nécessaires ? Non. Vous n'avez donc pas le droit de rejeter d'un geste la Démocratie au rebut;Vous n'avez pas le droit de condamner d'emblée, comme entachée d'erreur ou de dol, l'oeuvre des hommes qui, depuis cent cinquantecens, ont essayé de la fon- der dans le monde. Vous n'avez qu'un droit, et qu'un devoir: c'est de réchercher pourquoi notre effort n'a pas réussi afin de le reprendre plus efficacement après nous. Vous me répondrez sans doute que la jeunesse n'entend playse perdre, comme nous, dans ces desseins chimériques aux- quels vous imputez une part de notre malheur, et je m'aper- çois en effet quel fut, pour bon nombre d'entre vous, le pre- mier des réflexes provoqués par la défaite. En même temps que le d égoût général de toute realite présente, vous avez ressenti un besoin de recueillement et de repliement sur vous-mêmes que vous étendiez de votre personne à Motre pays. Vous vouliez isoler la France comme on isole un pénitent ou un malade. Vous imaginiez pour elle un traitement solitaire, -15- en profondeur et en durée, une cure de couvent ou de sana- torium. Dans la guerre qui continue, pensiez-vous, la Fran- ce ne garde plus de devoir, presque plus d'intérêt. Elle ne devra plus se meler à l'Europevque dans la mesure in- dispensable à sen existence matérielle.avant tout elle doit se couver elle-même, s'insuffler une nouvelle force; quand elle sera redevenue forte, on verra... Vous n'étiez pas les premiers à conseiller cette conduite à une nation vaincue. Fichte parlsit ainsi, Stein agissait ainsi dans la Prusse les themes le, d'après Iéna et Tilsitt; somme toute tels furent la propa- gande hitlérienne dans l'Allemagne d'après Versailles, l'at- titude de Thiers et surtout de Gambetta après le Traité de Francfort. Mais qu'entendez-vous faire de la France recons- tituée dans sa solitude ? Quel objet destinez-vous à sa force recouvrée ? La revanche, dont on ne parle jamais, et à laquelle on pense toujoirs ? Voulez-vous la France forte pour qu'elle profite à plein des occasions qu'offrirait plus terd la "justice immanente" de l'histoire, ou peut-être pour qu'elle les suscite ? La revanche alors appellera une revenche, et de guerre en guerre, de génération en générat tion, les peuples ne cesseront plus de se passer l'un à l'autre, comme disait encore Jaurès, la coupe empoisonnée -16- des Atrides.Non, ce n'est pas ainsi que vous imaginez l'a- venir. Vous voulez fonder la Paix? Mais alors la force fran- çaise ne doit pas s'amasser, se surchauffer comme la vapeur comprimée dans une chaudière close; elle doit s'épancher au contraire; elle doit s'employer à la coopération libre des peuples; à leur organisation égale et fraternelle. Liber. té, égalité, fraternite, deviendra votre devise internatio- nale : Proclamez- la donc au lendemain de la défaite, comme nous l'avons fait il y 8. vingt ans, avec un peu plus de mé- rite, au lendemain de la victoire. Alors, que vous en dou- tiez ou non, vous rejoindrez encore la trace de ces Républi- cains, de ces Démocrates, que tout à l'heure vous accabliez de vos reniements. Je n'ai voulu alléguer qu'un argument pour faire saisir ce qu'avaient d'absurde, et d'ailleurs d'impossible, ces condamnations aveugles et ces rebuts indistinots. Jlau- rais pu en four nir biend 'autres; j'ai choisi celui dont le poids me paraissait irrésistible. On ne s'étonnera pas, j'es- père, que je tire un tel parti de l'idée et du nom même de la Paix, au moment même où nous assistons à la phase la plus atroce de la guerre, que dis-je - Y où nous participons -17- bon gré dal gré à son atrocité. Un bon allemand se délecte au révit d'une nuit de bombardement à Londres; de notre côté nous applaudissons quand notre journal nous apprend la fin tragique du Bismarck coulant à pic avec tout son équipage; Forend Lossque nous lisonn dans un communiqué de la cam- pagne germano-soviétique "une division est détruite", nous ne fáisons aucun effort pour nous représenter la réalité que ces quelques mots recouvrent et dont l'image nous sou- lèverait le coeur; nous poussons un cri de joie ou de dépit suivant qu'ils'agi d'une division amie ou ennemie. Comme chez les spectateurs du cirque remain, la passion a suspen- du toute sensibilité. Mais resterons-nous au lendemain de la guerre te ls que nous fait malgré nous la guerre ? Si la guerre he devait laisser en nous, pour le moins, la détermination d'en subir pour la dernière fois la fatalité, il faudrait désespérer à jamais de la destinée humaine. Cette résolution pourra sans doute être infirmée par l'évè- nement; elle l'a été déjà; mais il serait horrible qu'elle ne se format pas en nous; elle est, si je puis dire, obli- gatoire. nous ne l'acceptions pas en pleine sincérité, en pleine probité de conscience, si nous donnions au con- traire notre acquiescement au vieil adage, aussi vieux que la Guerre elle-même qui veut qu'elle soit éternelle, alors -18- il ne faudrait plus parler de construire un monde nouveau. Léavenir manquereit en même temps que le présent. Je ne puis m'abstenir ici de marquer une des singu- larités du moment, qui n'est peut-etre singulière qu'en ap- parence. Lesiindividus, les journaux, les groupes qui tenai- ent en Fra,ce école et profession de chauvinisme, ceux qui galvaudaient à leur usage le beau mot de "national", ont tous poussé àll'armistice et applaudi à la capitulation. Tous pronent aujourd'hui la collaboration avec le vainqueur ou, pour parler plus exactement, avec l'ennemi. Cependant, aux premiers mois de la guerre, quand la France presque entière escomptait une victoire lente, mais cettaine, ces mêmes hommes en posaientd'avance les conditions avec une intraitable dureté. ¹₁ₛ voulaient en finir une fois pour toutes non seulement avec Hitler et ses bandes, mais avec les millions d'êtres vivants que recouvre le nom de l'Alle- magne. Ils exigeaient non pas seulement sa mise en tutelle, mais son démembrement, mais l'annexion de larges territoires à la France. Ils traitaient en ennemis de la Patrie les dé- mocrates et les socialistes qui, eux, n'attendaient pas d'autre fruit de la victoire qu'un "ordre nouveau" où la coopération solidaire des peuples formerait la garantie -19- materielle de la Paix. Aujourd'hui prosternés devant la for- ce, ils étaient prêts, hier, à, abuser de la force, et ils ré- cidiveront demain. Dans une France redevenue libre et forte, ils redeviendront des "nationalistes" et des chauvins. Ils reprendront leurs attaques contre les traitres "pacifictes" qui ne renoncent pas à aqseoir la Paix sur la liberté des hommes et l'égalité fraternelle des Etats. Et les mêmes hom- mes qu'ils dénonçaient hier, qu'ils dénonceront demain comme "pacifistese, ils les flétrissent aujourd'hui du nom de "bel- licistes"; dar voici l'autre face du paradoxe apparent. Les pacifistes d'hier et de demain, précisément parce qu'ils conçoivent la Paix comme un accord libre entre peuples libres ont réclamé une lutte sans séserve et sans répit pour l'in- dépendance nationale. Ils ont désavoué un armistice qui li- vrait la France et risquait de livrer l'Europe à la domina- tion de Hitler. Ils répudient une "collaboration" qui, pour l'Allemagne signifie exclusivement l'exploitation à son pro- fit et pour ses besoins de guerre de toutes les ressources françaises, qui, pour la France signifie nécessairement la servilité, l'abdication, la trahison ******* hypocrite après la trahison cynique d'une capitulation séparée et qui he A'un gerentireit même pas, de la part the vainqueur qui a érigé -20- le parjure en système, le moindre relachement de rigueur au moment de la paix définitive. Même quand ils s'effor- çaient de r éarmer précipitamment la France dont les chauvins nationalistes avaient laissé tomber en ruine l'atmature mi- litaire, même quand ils exhortaient lepeuple français, accu- lé à la bataille par l'ambition despotique de Hitler, à y persévérer jusqu'à l'extrémité de 88 force, ils démentaient, en réalité, constants et conséquents avec eux-mêmes. Ils restaient les hommes de la Paix. Ils n'étaient entrés dans la Guerre que pour préserver les conditions nécessaires de toute Paix digne de ce nom, et la Paix restait leur unique "but de guerre". Jeunes gens interrogez votre conscience : n'est-ce pas eux qui avaient doublement raison. x-x-x-x-x-x-x- +out à l'heure; j'ai cité d'un trait de plume un "précédent" historique sur lequel il y aurait profit à ré- fléchir de plus près : Dans la succession de nos catastro- phes militaires, le désastre de 1870 est l'antécédent immé- diat du désastre de 1940. Il est venu frapper une nation en- core plus sûre et l'on peut dure encore plus infatuée de sa force, car la legende napoléonienne couvrait encore la France -21- de son rayonnement, et bien rares étament ceux, fut-ce par- mi les adversaires de l'Empire, qui ne tenaient pas l'armée française pour invincible par nature. La chute a été plus brutale encore, car un mois après l'entrée en campagne, l'Empereur capitulait à Sedan avec notre avant-dernière armée régulière, la dernière étant enfermée dans Metz, et bientot livrée. Comme en 1940, l'effondrement militaire provoquéit un changement politique. La différence est que cette Révolution s'opérait en plein jour, par une manifest tation souverine de la volonté populaire, et que le nouveau gouvernement républicain ne se constituait pas pour implo- rer un armistice, mais pour vontinuer la guerre, coûte que coûte, malgre l'anésntissement de l'armée impériale, en faisant appel à la levée en masse du patriotisme français. Il y avait dependant alors, comme en 1940, des partisans secrets de la Paix immediate, de la Paix à tout prix : Gam- betta, qui fut l'inspirateur et le héros de le résistance nationale était traité par eux de "fou furieux". Le régime politique que le victoire prussienne venait d'abattre fut tout naturellement tenu pour coupable de la défaite française. J'ai dit que c'était avec justice, et je le crois. Depuis cinq ou six ans déjà, une succession pres- -22- presque incroyable de fautes Pologne, Danemark, Mexique, alliance prüsso-itelienne, Luxembourg, expédition de Rome avait enserré la France dans un cercle de plus en plus étroit d'où elle ne pouvait plus logiquement sortir que par l'échec ou l'aventure. Au dernier moment cependant un coup de chance inespérable aurait permis à l'Empire de se tirer d'affaire honorablement et pacifiquement. Il avait écarté la chance; une sorte de fascination, qui est la fatalité des autocraties, l'avait jeté tête baissée contre pourtant un adversaire dont, depuis Sadowa, il n'avait plus le droit de mépriser la force. Les premiers incidents de la campagne avaitfait éckater avec une évidence scandaleuse, non pas seulement l'insuffisance de notre armement, mass l'absence totale de compétence, d'ordre, de préparation technique quelconque. A quel vice interne du régime rapportait-on ces erreurs fatales ? Dès avant Sadowa la réponse des cont temporains était unanime. Les vices du régime impérial étaient le pouvoir personnel, la confusion de tous les modes d'autorité entre les mains d'un seul homme, devant qui tous étaient responsables en principe et qui n'était responsable en fait devant personne, la suppression de tout contrôle dans le Parlement, de toute discussion libre dans la presse et dans l'opinion, la conduite secrète des affai- res -23- wheres du dedans et du dehors, également réduites à des intrigues de cabinet. Tel apparaissiat gépéralement le mal, et,après une paix malheureuse, qui cependant laissait l'hon- sanf dans Neur dansidens une nation en deuil, tout le monde se trou- vaitesussied&mccord pour indiquer le remède. Les royalistes, même ceux qui se rattachaient à la branche "légitime", ne se séparaient pas à cet égard des Républicains. Avant tout il fallait rendre à la France la liberté, un gouvernement public et responsable devant les représentents élus du pays, une presse et une opinion indépendantes. Crest à dire que ce qui est aujourd'hui un remède était le mad, et ce qui est le mal était le remède. Quelques penseurs, toutefois, ne s'en tenaient pas à cette conclusion.immédiate et cherchaient à pénétrer plus profondément dans la réalité nationale. Leur examen était d'autant plus anxieux que la défaite, à peine consommée, avait été suivie d'une secousse plus effrayante, la Com- mune Révolitionnaire de Paris. Par delà les institutions Bolitiques de l'Etat, leur sondage atteignait donc la cons- titution morale de la Société. L'esprit et la volontéd es individus et des groupes n'avaient-ils pas été tarés dans leurs principes en même temps que le gouvernement était -24- vicié dans ses organes ? Renan, Taine, et quelquesnautres formaient l'élite du groupe qui pensait ainsi : le livre P publié par Renan après la "uerre et la Commune s'intitule : "la Réforme intellectuelle et Morale". La France s'était laissée glisser à une déchéance intellectuelle et morale dont la défaite militaire et le mouvement révolutionnaire qui l'avait suivie étaient à la fois l'expression et la punition. Cette déchéance pouvait bien elle-même, en un sens, être tenue pour une conséquence du régime autocrati- que, mais elle avait développé ses effets propres, et elle exigeait une cure distincte, faute de laquelle la "Rénova- tion Nationale" demeurerait une oeuvre superficielle ou vaine. "lle s'était manifestée sous bien des aspects : la légèreté d'esprit,-qu'il ne faut pas confondre avec la gaité, attribut authentique du tempérament français, la présomption, le manque d'application sérieuse devant les objets sérieux, l'altérationd e la pobité et du scrupule dans les affaires, l'avidité d'argent et l'avidité de jouis- sance, la contagion du luxe, de l'ostentation et par consé- quent de la corruption et de la vénalité, le relâchement des liens de la famille et le mépris affiché de la dignité L'effondrement de l'Empire avait donc été comme le dénouement biblique d'une grande orgie entrainant peu -25- Le chénourment orgin entratuant you son à peu toute 18 Société bourgeoise dans www.vertige infernal. La Royauté avait offert déjà le spectacle de ces périodes de dévergondage public, sous la Régence, à la fin du règne de Louis XV. Mais alors la corruption gánérale n'avait atteint ni la culture intellectuelle ni le respect qui lui est dû dans la Société, et c'est à quoi Renan, Taine, et leurs amis étaie nt peut-être le plus sensibles. La France de l'Empire avait laissé se dégrader la culture générale; elle avait souffert l'abandon des grandes études désinter- ressées. Entièrement livrée aux deux tendances périlleuses qu'elle a su discipliner aux belles époques, le goût de l'esprit Bboulevardier" et l'habitude de l'amplification oratoire, elle avait laissé l'Allemagne d'emparer peu à peu de sa primauté dans toutes les hautes occupations de l'esprit : pensée pure, science pure, érudition. A l'autre extrémite de la chaine, elle s'était montrée incapable d'organiser, comme l'avait fait précedemment la Prusse, l'instruction solide du peuple. Un"slogan" courait alors qui, parmi les facteurs de la victoire prussienne, plaçait le maitre d'école sur le même plan que le fusil à aiguille ou que le canon Krupp. La conclusion pratique se dégageait -26- naturellement. Il ne suffisait pas de ravaler ou de badi- geonner d'autres couleurs un édifice atteint dans ses fon- dations; il fallait reprendre le travail à la base; refaire de fond en comble les systèmes d'instruction et d'éducation, rétablir sur des principes sains les relations de famille et de société, bref renouveler tous les éléments qui in- fluent sur la formation individuelle, de là, sur l'opinion collective, de là, -dans une démocratie- sur le gouverne- ment. Volà quels furent, il y E. 70 ans, les contré-coups et les enseignements d'une catastrophe nationale. Rien ne serait plus légitime que de s'appliquer aujourd'hui à un travail similaire; hous serions tous d'accord pour recher- n1 cher dans les institutions et dans les moeurs les vices organiques ou fonctionnels auxquels peut se rattacher la déféite, pour tracer au peuple vaincu un plan pratique de réflexion et de réfection, pour lui prescrire l'effort in- térieur et l'hygiène éxtérieure qui lui rendraient à la fois la modestie et la fierté, la sagesse et l'ardeur au travail. Mais il n'est pas permis de pousser l'analogie au delà. La France avait le droit et le devoir en 1871 de rendre le régime constitutionnel responsable du malheur qui -27- l'avait atteint; elle n'en & pas le droit aujourd'hui. L'Empire avait été coupable, la République n'a été que malheureuse. L'Empire était mauvais et funeste dans son principe, qui était l'autocratie personnelle; la Républi- que est juste et féconde dans son principe qui est le gou- vernement du peuple par lui-même. Elle n'a erré que par des vices d'organisation et de fonctionnement dont il est aisé de montrer l'origine et auxquels il est facile de trouver le remède. Nous avaons encore moins le droit d'ac- cuser cette idéologie que tent de sacrifices hérolques ont rendue presque sacrée, que les deux Empires eux-mêmes avaient proclamé dans son principe et qui avait trouvé son dogme dans la Déclaration des Droits de l'Homme, son rite dans le Suffrage Universel. Comme en 1871, une réforme in- tellectuelle et morale est nécessaire aujourd'hui, mais le plus rapide examen montrera que les vices qu'elled oit amender sont entièrement indépendantsdu régime constitution- nel et de l'idéologie sur laquelle il repose. Par un exemple unique, mais massif, j'ai déjà montré quelle témérité il y aurait à porter sur les principes démocratiques une condam- nation capitale et sommaire. Examinons de plus près ce qu'on -co- entend reprocher à ce régime qui n'avait hier que d es par- tisans et des courtisans et qu'il faut aujourd'hui du cou- rage pour défendre. L'Empire 8. voulu la guerre, comme toutes les auto- craties connues ont fini par le vouloir, même quand elles avaient promis ou juré la paix. Il a voulu la guerre, par besoin de prestige et par intérêt dynastique, pour compen- ser d'un coup une longue suite d'aberrations qui trouvaient elles-mêmes leur origine dans le pouvoir autocratique, mais qui laissaient à la France humiliée et désaffectionnée le sentiment d'une déchéance. La France Républicaine et Démo- cratique n'a pas voulu la guerre. De la victoire de 1918, eile n'entendait pas tirer d'autre conquête que celle d'une paix durable, d'une paix organique. c'est en ce sens qu'étatt orientée sa volonté collective; c'est vers ce but que con- vergeaient toutes Bes aspirations, et, sans doute n'y a-t- il jamais eu d'exemple dans l'histoire d'un peuple si géné- relement et si délibérément pacifique. Elle n'avait pas à se relever d'une déchéance, puisqu'elle était sortie triomphante de la dernière crise européenne, puisqu'elle se croyait et qu'on la croyait la plus forte. Elle n'avait pas à rétablir -29- la vigueur ou la popularité d'un régime intérieur, qui, au moment de l'avènement de Hitler. n'átait mis en contestation par personne, réserve faite seulement pour quelques groupes négligeables de théoriciens ou de conspirateurs, et d'aile leurs, comme ce régime lui-même était pacifique par essence, ce n'est pas la guerre qui aurait pu procurer ce résultat. On peut affirmer comme un fait indiscutable qu'au moment où Hitler s'est emparé du pouvoir en Allemagne, il n'exis- tait en Europe aucun risque, aucune possibilité raisonnable de guerre, et l'histoire homologuera sans nul doute cette vérité que tout Français, il y a deux ans, tenait pour évi- dente et aveuglante, à savoir que la guerre a été reintro duite dans la perspective européenne par Hitler, qu'elle 8. été imposée à la France Républicaine par Hitler. Qu'à dater de ce moment, des fautes aient été commises, je me garderai bien d'en disconvenir. Mais quelle a été la plus lourde ? C'est de n'avoir pas eu la conscience ou la prescience du danger, c'est de n'avoir pas discerné assez promptement et assez clairement le plan hitlérien de réarmement, de re- vanche et de conquête, c'est de n'avoir pas perçu le carac- tère fatal et inexorable de son développement. Parce qu'elle était pacifique par essence, la France a voulu croire à la -30- possibilité d'une "coexistence paisible" entre les Démocra- ties installées en Europe et l'autocratie guerrière qui s'y implantait. "1le a fait à cette possibilité des sacrifices de plus en plus couteux qui n'ont eu d'autre résultats que d'affaiblir son prestige au dehors, de compromettre sa cohé- sion au dedans, et par conséquent d'aggraver le péril; le Pacte à quatre, le relâchement et l'abandon des sanctions contre l'Italie, le 7 Mars 36, Munich. J'en viens aujourd1 hui à me demander si, dès 33, la France n'aurait pas dû in- terdire par la force à l'Allemagne encore di ésarmée, la remi- se du pouvoir à Hitler et à son parti. Personne, alors, en France n'envisagea cette intrusion brutale dans les affai- res allemandes; elle aurait pourtant sauvéz l'Allemagne et préservéx l'Europe. Je reconnais cette catégoried'erreurs, dont les Fran- çais ne se sont tirés que peu à peu, les uns après les au- tres, et dans lesquels beaucoup d'entre-eux restaient enco- re enlisés à l'heure fatale. Je les confesse, mais n'en rou- gis pas, car elles sont d'une espèce noble. Plutot que des erreurs ce sont des illusions, les témoignages d'une foi pré- maturée dans l'avenir de la raix, dans la vertu propre de la Paix. La France presquentout entière professait la croy- -31- croyance idéaliste que la volontéd es peuples est hostile à la guerre, ge qui est vrai, et que cette volonté commune détournersit finalement la guerre en imposant aux gouverne- ments des arrangements, toujours possibles en effet, et même toujours faciles, mais à condition qu'ils soient recherchés de bonne foi. En toût cas, si l'on peut reprocher à la Fran- ce Républicaine de n'avoir pas assez promptement et assez clairement prévu la guerre, c'est tout au moins le signe et be la preuve qu'elle ne l'avait pas cherchée comme Empire. Cependant la guerre a trouvé l'Empire entièrement isolé en Europe et dans le monde, sans une alliance, sans une amitié, sans une sympathie, se les étant aliénées l'une après l'au- tre par l'incohérende de ses caprices, ayant suscité, tour à tour toutes les 30 rtes de soupçonsautour d'ambitions à peine plus consistantes que des reves. La République fran- çaise au jour de l'avènement d'Hitler, n'avait guère en Eu- rope et dans le monde, que des alliées et des amis. Sans doute, les défaillances altérieures avaient opéré. Le 7 Mars avait détaché la lougoslavie et inquiété les autres Etats de la Petite Entente; Munich avait permis l'élimination de la Tchécoslovaquie et préparé le revirement de 1'U.R.S.S.; la guerre civile avait rejeté l'Espagne dans le camp des -32- autocraties; laalliance de Hitler et de Mussolini, longtemps incertaine, s'était fixée au lendemain du 7: Mars et de la guerre d'Ethiopie. Le serment irrévocable avait été échangé et Mussolini avait immolé sur l'autel une victime, qui était l'Autriche. En revanche jamais l'alliance englaise n'avait été si franche ni si étroite, l'amitié américaine, surtout avant Munich, si cordiale ni si ardente. C'est autour de la France que restaient groupés en fait ou en esprit les petits Etats d'Europe; c'est autour des alliés que se rassemblait l'opinion internationale. Bref, une France révérée et préfé- 10 e au lieu dune France jalousée et suspectée, une France reliée par des fibres intimes à toutes les puissances démo- cratiques et pacifiques du monde, parce qu'elle-meme était demeurée ou redevenue le champion de la Démocratie militante. Peut-etre est-ce au point de vue de la technicité mi- litaire que le rapprochement ferait ressortir une analogie. "on pas certes que l'armée de la République ait été surprise dans l'état de confusion interne qui paralysa dès la premiè- re heuretous les services de 1' armée impériale : tout y était en ordre et en place. Non pas qu'elle se soit présen- tée au combat avec cette accablante inégalité d'armements -33- qu'on a prétendu prouver par des chiffres faux jusqu'à la bouffonnerie : la vérité sera rétablie à cet égard; elle e couvrira les honnêtes gens de stupeur et les calomniateurs de honte. Mais il est vrai que comme l'Empire la République a démarré tardivement dans son effort, qu'elle s'est tardi- vement réndu compte de la force qui grandissait à coté d'elle et contre elle. L'Empire n'avait réarmé qu'à compter de 1867, au lendemain de Sadowa. La République n'a réarmé qu' compter de la fin de 11936; or Hitler était depuis Mars 1933 le mai- tre de l'Allemaghe et il n'avait pas perdu un jour. Dès 1934, le cabinet Gaston Doumergue avait renoncé à chercher sur le plan de la limitation contractuelle des armements une "possi- bilité de coexistence paisible" avac Hitler et il inaugurait au contraire une diplomatie active d'alliances resserrées ou négociées que l'Allemagne pouvait assez légitimement tenir pour une tentative d'encerclement. La contre-partie évidente devait être la mise entrain immédiate du réarmement français. Le cabinet Doumergue-Pétain la différa cependant comme ses prédecesseurs et ses successeurs immédiats, bien qu'il se posat comme un gouvernement fort, comme un gouvernement de Salut Public et même de "rénovation nationale". Il est éga- lement vrai que, comme l'armée impériale, l'armée de la -34- République avait pati d'un "complexe" de présomption et de routine. Au,lendemain de la victoire de 18 comme à la veille de la défaite de 70 on la proclamait la première du monde; pendant 15 ans d'ailleurs elle avait été à peu près la seule. Elle avait vécu dans la conviction de cette supé- riorité; c'était un article de foi et je ne veux pas nommer les hommes qui, au moment de l'entrée en campagne le profes- saintencore. Voilà sans doute pour quelle raison primordiale l'effortp,quend il fut enfin résolu, ne se déploya ni avec assez d'ampleur ni avec assez de méthode ni avec assez de nouveauté. On n'aperçut pas qu'il s'agissait de refaire plutot que d'ajouter. Un personnel vieilli © ntinua de travailler suivant des conceptions surannées, puisqu'e e'éta: c'était le personnel et le S conceptions de l'autre guerre et qu'ils avaient conduit à la victoire. On méconnut le caractère purement original du réarmement allemand qui avait l'avantage de partir de rien et reconstruisait tout depuis la base dans un Etat organisé pour cette unique fin. On fer- ma les yeux aux transformations stratégiques et tactiques qué deveient logiquement entrainer les progrès des engins modernes/ Comme en 1867, on fortifia la vieille armée, au lieu de faire hardiment une armée nouvelle. -35- J'ai dressé cette comparaison dans un esprit de stricte équité. Elle fait voir à quel point une condamna- tion absolue comme celle dont les contemporains frappèrent unanimement le régime impérial, serait aujourd'hui un acte d'ignorance, d'injustice, d'ingratitude. Elle laisse appa- raitre cependant des erreurs XXXXXX de direction graves, et il est rare d'ailleurs qu'on parvienne à un autre résultat quand on examine après coup, avec un peu de sévérité cri- tique, une suite d'affaires humaines. Je ne les dissimule pas, je ne les excuse pas, mais je me demande dans quelle mesure elles peuvent être équitablement rapportées aux ins- titutions républicaines et surtout aux principes démocrati- ques, dont ces institutions étaient en grande partie inspi- rées. Comme les hommes de la génération de Taine et de Renan, nous ne devons procéder à cetterecherche que gravement, sans árrière-pensée diintérêt, de justification ou de représaille. J'énoncersi dès à présent ma conclusion.Si l'on e xamine les fautes communes dans la conduite des affaires géné rales, des affaires expérieures, des affaires militaires, on pourra légitimement les faire remonter, comme à une cause plausible, à telle ou telle modalité des institutions républicaines en France, mais non pas aux principes essentiels et universels -36- de la Démocratie, Passons sur ledéfaut de clairvoyance, sur la dévia- tion ou l'insuffisance courte de la prévision : ce sont là des infirmités communes à laquelle les plus grands esprits échappent seuls et n'échappent pas tomjours. Un ensemble de causes ne peut logiquement déterminer qu'un effet unique et pourtant, quand la raison se place dans un instant donné du temps, elle peut en faire diverger tout un faisceau d'ef- fets possibles. La chance ici joue un role. "homme clait- voyant est celui à qui l'évènement a donné raison, c'est à dire dans bien des cas, celui qui & tiré le numéro gagnant à la loterie. Examinons d'un peu plus près le reproche qui, à force d'être réppté, est admis aujourd'hui comme un truis- me, j'entends la faiblesse du régime, que ses détracteurs ceractérisent par le manqued 'autorité, de continuité, de stabilite. Là il y acomme un résidu de vérité que l'analyse doit isoler avec prézantime précision. Mais 11 faut bien se souvenir d'abord que les problèmes d'autorité ne se confon- dent pas avec les problèmes de S ouveraineté. On a connu des autocraties où l'autorité était) changeante bien qu'absolue, débile bien que bratale : La France en a fait l'épreuve, il y a mpins de trois quarts de sièvle pour la dernière fois. -37- On & connu des démocraties où l'autorité était forte et les peuples anglo-saxons en offrent aujourdMhui la preuve à nos yeux. L'autorité n'est pas liée à une forme constitutionnel- le. Un régime repr ésentatif, parlementaire, où la souverai- neté, qui appartient à la nation, est déléguée en fait à des représen tants élus, n'est lui-même aucunement incompatible, par principe, avec une autorité puissante, stable et continue: 11 suffit de jeter un regard sur l'histoire de l'Angleterre pour s'en convaincre. Ne perdons pas de vue davantage qu'entre l'autorité pratiquement indispensable à tout gouvernement et la liberté légitimement revendiquée par les peuples et les individus l'Exacte mesure est bian malaisée à tracer et à garder. Ce problème est les plus ancien et le plus diffi- cile de la politique. La force a ses excès comme la faibles- se. La réaction instinctive des peuples est de se rejeter d'un excès dans l'autre; c'est pourquoi toute anarchie ris- que d'engendrer une tyrannie par contre-coup, mais c'est en se défendant de zes réflexes brutaux et absurdes qu'une nation atteste la maturité de sa croissance. Au reste, les progrès de la civilisation ou pour mieux dire, les nécessité S de la vie en société ont éliminé peu à peu les formes élémentaires de l'anarchie; on avait le droit déespérer qu'elles avaient -38- éliminé, dans le ùeme mouvement, les formes barbares de la tyrennie. Ce sera une stupeur pour l'histoire de les voir se reformer de notre temps; mais céder è leur attrac- tion monstrueuse sous prétexte que les errements ou les tatonnements de la Démocratie ont pu décevoir serait vrai- ment l'abdication de toute dignité reisonnable. Je veux rappeler enfin que cette instabilité gouver- nementale dont on fait si grand état, n'est sucunement spé- ciale à la République démocratique; que la République, a sujourd'hui dépass é de plus de quatre fois la durée de tous les autres établissements politiques depuis un siècle et demi, qu'elle était stable depuis plus de soixante ans, en ce sens que son existence légale n'était plus menacée ni même contestée et que personne n'osait plus sérieusement se poser contre elle en adversaire public, qu'elle est en- core stable aujourd"hui, quoi qu'on écrive ou fasse, car elle est si profondément implantée dans l'habitude et l'af- fection populaires que tout effort pour l'en extirper sera vain. to si l'on vient me demander maintenat pourquoi depuis depuis un siècle et demi se sont succédé en France tant d'éthblissements politiques également instables, y compris la Monarchie restaurée et les Empires militaires, pourquoi -39- ils se sont écroulés tout à tour, pourquoi la Troisième Répu- blique elle-même a dû résister à des secousses qui auraient ébranlé ou renversé un régime moins populaire, je répondrai tout simplement ceci que des gouvernants bornés et des polé- mistes médiocres semblent ignorer ou toujours perdre de vue: Aucun gouvernement ne peut réster stable dans une société instable et dans un monde instable. il y & cent cinquante ans, la France a subi et progressivement communiqué au reste du monde civilisé la transformation la plus profonde qu'il ait connu depuis l'évangélisation chrétienne. Combien de siè- cles a-t-il fallu à l'Europe, transformée par la Révolution chrétienne dans ses principes essentiels pour retrouver une consistance et un commencement de stabilité ? Fautèil s'éton- ner qu'il ait fallu quelques décades à la France ? Les ré- sultats des grandes mutations révolutionnaires ne sont ja- mais acquis définitivement du premier coup. L'équilibre ne se rétablit que peu à peu : c'est ainsi que la nature impose après coup aux révolutions les délais qu'aurait exigé une évolution régulière. Pour tirer d'elles-mêmes des caractères spécifiquement nouveaux les sociétés ont besoin de la muss- tion révolutionnaire, mais, en fin de compte, elle ne leur a pas fait gagner de temps. Ainsi s'expliquent tout naturel- lement -40- les secousses alternées qui, depuis le Révolution française, ont secoué chez nous l'ordre politique. Elles ne marquent pas les méfaits d'un virus malsain introduit par la Révo- lution Démocratique dans le corps de la pation, mais au con- traire les troubles de croissance que ce corps revivifié devait franchir avent d'atteindre à sa pleine et stable virilité. Et si, depuis la guerre de 14-18, ces troubles ont accusé denouveau une forme aigue, il n'en faut pas cher- cher la cause dans la particularité des institutions puis- que le même phénomène peut s'observer dans l'Eutope entière, et même dans l'univers entier. L'exlication est fournie par la guerre elle-même, par les problèmes entièrement nouveaux qu'elle avait laissés derrière elle dans l'ordre territorial dans l'odre économique, financier et mométaire, dans l'ort dre social. Ces problèmes n'étaient peut-être pas nouveaux par leur nature, ils l'étaient par leur voihume, et ils n'avaient reçu que des solutions partielles, grossières, visiblement provisoires, lorsque la nouvelle guerre éclata. x-x-x-x-x-x-x-x-x-x -41- Je ne voudrais pas cependant que ces généralités, tout évidentes qu'elles soient à mes yeux, parussent éluder le vif du débat. Je ne femai pas de difficulté pour convenir que lerégime gouvernemental de la France souffrait par sur- croit de vice S internes, qu'il portait en lui-même des éléments organiques d'instabilité, de discontinuité, d'inef- ficacité. Je conviendrai même, si l'on y tient, bien que le fait me semble fort controversable, que ces vices s'étament aggravés pendant les vingt et quelques années de l'entre-deux guerres. Inutile de revenir sur une d escription clinique qui se trouve aujourdAhui partout et dont les traits ou les cou- leurs ont d'ailleurs été grossis ou avivés à plaisir : fracas oiseux des discours, lenteur des procédures, empiètements successifs et usurpations réciproques du Législatif sur l'Exé- cutif et de l'Exécutif sur le Législatif, luttes de clans et rivalités de personnes, précarité et débilité de ministères dennes privés d'assiette et de durée, d'imagination et de hardiesse, dépourvus pour tout dire d'efficacité. Le moteur tournant mal, sonrendement était faible, relativement à 1'é- nergieconsommée; le volant était tenu sans décision. J'ai dressé moi-même le tableau il y a bien près de vingt-cinq ans, dès mes premiers contacts avéc les Cabinets et les -42- Assemblées. Mais la seule conséquence légitime est celle q que j'avais formulée alors, à savoir que le système gouver- nemental de la France, c'est à dire le régime représentatif ou parlementaire tel qu'il y était pratiqué, doit recevoir de profondes corrections, et, à supposer qu'il ne soit pas susceptible comme on le prétend de corrections satisfaisan- tes, la seule conclusion qu'on ait le droit d'ajouter est que ler égime parlementaire ou représentatif ne constitue pas la forme de gouvernement démocratique exactement adap- tée à la société française et qu'il faut par conséquent se mettre en quête de formes qui lui conviennent mieux. Mais le droit qu'on n'a aas, c'est de pousser la conséquence et d'étendre le jugement jusqu'aux principes essentiels de la Démocratie: souveraineté du peuple, gouvernement de la nat tion par elle-même, contrôle par la nation des autorités exécutives, reconnaissance et garantie des droits civiques et des droits personnels de l'indivi du. Car il faut se persuader bien clairement et ne jamais perder de vue que le Parlementarisme n'est pas la forme unique, exclusive et nécessaire de la Démocratie. Là est un des points essentiels du débat : Démocratie et Parlementarisme ne sont à aucun degré des termes équivalents et interchangeables. Dans aucun -43- pays d'Europe, à ma connaissance, les origines historiques du Parlementarisme ne le rattachent à un mouvement ou à úne revendication démocratique; partout son ascendance est aris- tocratique ou oligarchique; il n'a pris un caractère ou une valeur démocratiques qu'au fur et à mesúre que s'incérporaien à lui deux notions d'un ordre tout à fait distinct, la res- ponsabilitédes ministres devant les Assemblées élues, l'uni- versalite du Suffrage. "insi Parlementarisme n'est pas essen- tiellement Démocratie. D'autre part la Démocratie n'est pas nécessairement Parlementerisme, puisqu'une très grande et une très petite Républiques démocratiques, les Etats-Unis et la Confédération helvétique pratiquent depuis leur fonda- tion des régimes qui ne sont pas le parlementarisme, la sou- versinete du peuple n'y étant pas exerase incargie et si je puis dire absorbee inpermie per les Assemblées parlementaires. Je note en pas- sant que les deux constitutions américaine et helvétique sont à base fédérative, c'est à dire qu'elles comportent à une dose très élévée la décentralisation administrative et surtout la déconcentration des pouvoirs. Elles tendent, et elles sont parvenues, dans un très grand comme dans un très petit pays, à maintenir en activité des centres locaux de vie politique. Les excès de centralisation et de concentration -44- dont tout le monde se plaint, périodiquement, ne sont donc nullement l'un des vices spécifiques de la Démocratie, et nos "provincialistes" pourraient utilement se souvenir que si la Révolution a dû maintenir durement contre la Guerre Strangère et la Guerre Civile, le principe de l'Unité natio- nale, comme Lincoln et ses amis durant la Guerre de Séces- sion la centralisation administrative est l'oeuvre délit bérée et tenace de le Monarchée de Droit Divin. Je puis donc répéter plus fermement qu'en tenant même pour fondées les critiques qui ont fait rage contre le par- lementarisme, fut-ce les plus outrées et les plus grossière- ment intéressées, en accordant même que ces vices de fonc- tionnement soient irrémédiables et ne puissent être corrigés par aucun travail de réparation ou de refonte, l'unique po- sition logique et solide à laquelle on se trouve conduit serait de rechercher si une forme différente de gouvernement démocratique ne s'adapterait pas mieux aux caractères de le société française, et sens doute, dans cette recherche, se- rions-nous utilement orientés par les exemples suisse et américain. Je sais bien que durant le cours entier du XIXe siècle, les théoriciens et les praticiens politiques, depuis Royer-Colle rd et Guizot jusqu'à Gambetta et Jaurès, se sont -45- trouvés à peu près d'accord pour considérer le r égime repré- sentatif comme le type le plus parfait des "gouvernements libres". Pour un historien comme Guizot, le régime parle- mentaire incarnant la primauté des classes moyennes, est meme conçu comme le terme et le but de la civilisation, qui subirait tout au long de l'histoire moderne l'attraction de cette cause finale. Mais il est parfaitement légitime de se refuser à ce consentement quasi universel, inspiré d'ailleurs par le progrès continu du Parlementarisme en Angleterre, et, pour ma part, je conviendrai sans peine que le même succès n'a pas été obtenu en France, pourvu qu'on me concède en retour que l'étude d'un autre type démocrati- que est la vraie leçon qui se dégage de l'échec. C'est donc en ce sens; et en ce sens seulement qu'on doit accueillir l'idée d'une transformation constitutionnelle. Il va de soi d'ailleurs qu'il appartient au pays seul d'en décider, et qu'il endevra décider librement, c'est à dire au moyen d'une consultation entièrement libre, son consentement étant af- franchi par la suppression de toute entrave morale ou maté- rielle, SE décision étant éclairée par une franche et égale discussion. Qu'on s'applique dès aujourd'hui à le convaincre, soit, -vet encore à la condition que franchise et égalité de -46- parolex soient accordées aux thèses contraires- mais nul nepeut prétendre à le contraindre. Purtout nul ne peut prétendre à se substituer à lui, car il n'a pas résigné le pouvoir qu'il possède seul légitimement, et il ne l'a remis à personne. Si l'on veut apporter quelque éclaircissement dans cette controverse, le premier soin doit être de rechercher pourquoi la confiance et l'espérance du XIXe siècle ont été si gravement déçues, pour quelle raison déterminante le régime représentatif, qui a réussi et progressé en An- gleterre, 8. échoué en France et particulièrement sous la Troisième République. Une expérience historique, assez abo bondante aujourd'hui pour qu'on en puisse dégager des lois, établit avec évidence que le fonctionnement correct de tout régime représentatif ou parlementaire implique néces sairement l'existence de partis politiques. Si le parle- mentarisme 8. rénusi en Angleterre et échoué en France, c'est essentiellement parce qu'il existe en Angleterre une an- cienne et forte organisation de partis et que hors de rares exceptions qui 8 nfirment la règle - on n'a jamais rien pu créer de pareil en France depuis un siècle et demi. Il est facile de faire la satire ou de dresser le procès d -47- des partis, surtout si l'on se place au point de vue des dietatures totalitaires auxquelles leur nom seul oppose une flagrante contradiction. Mais il n'en est pas moins certain que la précarité ministérielle, que les molle sses ou les vacillations de l'action gouvernementale, que la lenteur ou le désordre des débats, bref que le S défaillances ou les à-coups de la machine parlementaire en France procèdent avent tout de l'absence de partis suffisamment homogènes et disciplinés. Il en fut ainsi sous la Restauration, sous Louis-Philippe, sous l'Ordre Moral comme depuis vingt ans. Ni autour de Thiers, ni autour de Gambetta, ni autour de Clémenceau n'ont pu se constituer des partis de gouvernements solides, disciplinés et durables. Les efforts obstinement dmployés depuis le début du siècle présent pour extraire un véritable parti politique de"l'état d'esprit" radical n'av vaient abouti qu'à de pures apparences. Faut-il rappeler son histoire depuis la guerre de 14-18, ses divisions, ses variations, les rivalites publiques de ses chefs, son inca- pacité permanente à maintenir une unité réelle de tendance et d'action ? Le tentative faite au lendemain des élections de Novembre 1919 pour fonder un grand parti conservateur avait échoué bien plus rudement encore, puisqu'au bout -48- d'une législature il n'en restaittmeme plus de trace. M. T Tardieu, dix ans plus tard, a essayé de la renouveler et a dû y renoncer presque aussitot. A la veille de la guerre, il n'existait pas de parti modéré. Les éléments disparates du Centre et de la Droite étaient incapables de s'unir sur autre chose que sur des votes d'opposition systématique. Qui était le chef : M. Paul Reynaud, M. Flandin, M. Laval, M.M Marin dont les divergences politiques ou personnelles étaient encore plus tranchées, plus criantes que celles des chefs radicaux ? Ne cherchons pas ailleurs la raison déterminante et même suffisante de l'inefficacité du régime parlementai- re dans notre pays. C'est d'ailleurs par cette impuissance congénitale à fonder des partis réguliers et sérieux que s'expliquent également l'aspect antipathique et souvent of- fensant dés bateilles parlementaires en France, la persist tance des compétitions personneles, l'apreté impatiente et souvent déloyale dans la poursuite du pouvoir. La lutte po- litique n'est pas un sport; cependant, comme toutes les au- tres formes de lutte, elle se dégrade, elle devient repous- si sante pour les prectateurs, élle n'est pas astreinte à un cer- tain nombre de règles et si ces règles n'imposent pas un minimum de correction et de loyauté. Or il est évident -49- qu'incorrections ou déloyautés dans le jeu ne peuvent être prévenus que par l'action de partis durables, et par là même intéressés à pratiquer dens l'oppositionx le respect du code d'usages dont ils bénéfieieraient au gouvernement. Qu'on veuille bien y penser, et l'on se rendra compte avec autant de clarté que c'est l'inorganiqation des partis qui met en France l'élu à la disposition de l'électeur et que c'est encore la même cause, bien plutot que le vice certain de la légialation électórale, qui avait réduit l'élu au role de représentant ou de gérant d'intérêts locaux. Mais touchons-nous ici une particularite du tempé- rament français ou un caractère particulier de la bourgeoi- sie française actuelle ? Ce qui est opposé hier à la cons- titution de partis dignes de ce nom, c'est l'intolérance d d'une discipline, c'est le penchant à la critique gouail- leuse, frondeuse, dénigrante, c'est le menque de foi dans l'idée quoon prétend servir, c'est le manque de confiance, de gratitude, et presque de bienveillance dans le chef qu'on se donne l'air de suivre. On hésitait à reconnaitre un chef, même et surtout quand il s'impose; on n'acceptait pas franchement son autorité; on ne savait pas lui rester fidèle. Le parlementarreme moyen était rarement un parlementaire -50- modeste; il supportait mal de rester "dans le rang";à sa P place; il était impatéent de jouer un role. L'influence du milieu développait rapidement en lui, comme un mel hérédi- taire, je ne dirai pas l'individualisme, mais le personnalis- me, c'est à dire un mélange à doses variables de vanité, de méfiance et d'ambition .Il est permis de considérer ces tra- vers comme inhérents au tempérament français, en ce sens qu'on enretrouve plus ou moins la trace dans tous les ages de notre histoire nationale. Cependant tout observateur hon- nête sera bien obligé de convenir que les partis ouvriers et les organisations prolétariennes de notre pays possédaent les entiment d'une discipline qui, sauf chez les communistes, n'était pas suppression de la personne, mais subordination et don volontaire au bien collectif, à une conviction, à une cause; que chez eux on savait obéir à une règle et à un chef; qu'on y était plus fier qu'envieur des supériorités de talent, de culture ou de caractère; qu'à travers les vi- cissitudes de la vie parlementaire, ils ont habituellement donné le spectacle d'une cohérence au moins égale à celle des partis anglo-saxons. Je soulève, en parlant ainsi, tout un essaim de difficultés que je connais, et que je n'élude- rai pas. Mais j'ai le droit de poser en fait que si, par -51- Hypothèse, sur toutes les autres positions politiques et sociales - radicalisme, libéralisme pro-capitaliste, démocratie chrétienne, conservatisme à tendances rétro- grades - s'étaient ériges des partis analogues au Parti Socialiste par leur structure et leur mode de fonction- nement, le gouvernement parlementaire aurait été possible en France comme en Angleterre et l'idéal des théoriciens du XIXe sièclenserait devenu réalité. Pour faire saisir plus complètement ma pensée, je la présenterai sous un autre aspect. En ce qui con- cerne les partis ouvriers, le risque de dissociation réside surtout dans la stagnation, dans le piétinement, dans la banalité; c'est par le mouvement, la marche en avant, la création qu'ils sont le plus sûrement mainte- nus dans une agglomération compacte et ordonnée. Pour la bourgeoisie, la règle est toute contraire. Les partis ou les embryons de partis qu'elle a pu former se disso- cient par le mouvement, par l'innovation, et ne peuvent maintenir une agglomération fortuite que dans la résis- tance. Depuis que le régime parlementaire fonctionne en France, je n'aparçois guère que trois exemples de gou- vernements dont la durée ait été fondée sur des majorités -52- homogènes et donnant l'apparence de partis solides : Villèle avec les royalistes ultra sous la Restauration, Guizot avec les conservateurs ultra sous Louis-Philippe, Jules Ferry avec les "opportunistes" sous la Troisième République. Dans ces trois cas la consistance des gou- vernements et des majorités fut assurée beaucoup moins par les qualités exceptionneles du chef - intelligence, pratique, prestige moral ou force de caractère - que par le caractère exceptionnel des situations. Dans les trois cas, la bourgeoisie au pouvoir car Villèle et ses amis étaient bien plutot des propriétaires que des aristocrates - se sentaitainquiétée par une montée des forces hostiles : le raidissement discipliné s'opéra par la crainte et se maintint par la peur. C'est dan -6 les mêmes sentiments que la bourgeoisie s'abandonna les yeux fermés au Second Empire en lui remettant un mandat général de gérance et de défense. Dans aucune des situa- tions que j'envisage, le lien n'est formé par un program- me positif ou progressif, la durée n'est combinée avec une faculté d'évolution et de création : conservation et résistance sont lesseuls mots d'ordre autour desquels la bourgeoisie française se rassemble. Le principe de -53- l'union, la loi des partis, n'est plus qu'une notion purement négative de l'Ordre, conçu comme le moyen de contenir ou de détruire ce qui menace les privilèges privés et publics; la communauté de la peur est le seul agent de la discipline. L'alternative qui se pose ainsi devant les partis politiques de la bourgeoisie françai- se, est, ou bien de se diviser et de se décomposer quand par aventure ils risquent une tentative de mouvement, ou bien de se confiner dans la réisistance, c'est à dire dans l'inertie, au sein d'une société qui évolue avec une effrayante rapidité et d'un univers politique qui se transforme sur le même rythme. Le moment vient vite où la réisistance inerte cède aux poussées du dedans et du dehors, et l'édifice qu'on avait cru inébranlable s'effondre dans des craquements et des secousses de caractère quasi révolutionnaires, si bien que ces épi- sodes sont finalement sans durée comme sans grandeur. L'histoire des gouvernements conservateurs en France depuis vingt ans, c'est à dire des gouvernements de "Bloc National" sous Poincaré et Doumergue, sous MM. Millerand, Tardieu et Laval, ne présente pas de carac- tères très différents. -54- Dansnnotre jargon politique, qui obéit à des modes assez vulgeires, une expression est aujourd'hui fort à la mode, celle de facilite et l'on croit x'avilir par cette of qualification le travail réformateur de la Démocratie. Mais qu'estèce que la facilité, sinon la tendance à pamlier les difficultés du gouvernement par des expédients précaires exigeant peu d'efforts, coûtant peu de sacrifices, et à éluder les mesures profondes, les solutions hardies, les grandes concessions, lesquelles exigent toujours la fer- meté de vues, c'est à dire de l'imagination, l'esprit de suite, c'est à dire de l'audace, la courage c'est à dire un certain Boût du risque. Tout compte fait, cette tendance est une forme du © nservatisme bourgeois; elle qualifie au- jourd'hui ce qu'on appelait la Résistance au temps de Guizot, l'opportunisme au temps de Ferry. Une formation politique qui recule devant les risques de l'action doit aussi, pour les mêmes raisons, réculer devant léemploi de la jeunesse. Une politique timorée, pusillanime, n'a foi que dans l'ex- périence et l'expérience & presque toujours quelque chose de sénile. Les régimes aristocratiques portaient aux grandes fonctions et permettaient les grandes actions dès 1a jeunesse et la démocratie anglaise a su préserver une part de cet -55- héritage; les révolutions populaires ont toujours fait surgir et passer à l'acte une immense réserve d'énergies jeunes; les organisations populaires n'ont jamais eu peur Auconhaire la des jeunes chefs. we prudence bourgeoise se méfie des té- mérités de la jeunesse dans la vie publique comme dans la vie privée; elle ne veut pad que l'on jette sa gourme au pouvoir; à de bien rares exceptions près, elle impose la lenteur des avancements hiérarchiques, elle maintient le cours régulier des ages et des honneurs. Il existe une étu- de de Balzac, fort peu lue, connue seulement par la singu- larité de son titre, que le grand visionnaire écrivit peu d'années parès la Révolution de "uillet 1930 : il y prévoy- ait la fin prochaine de la monarchie bourgeoise, et il l'at- tribuait d'avance à l'écart soupçonneux de cette jeunesse qui pourtant lui avait frayé la voie et fait sa place. La Troisième République n'a pas fait beaucoup plus de crédit aux forces jeunes, et ne s'en est pas trouvé beaucoup mieux. Mais les mêmes effets procèdent toujours des mêmes causes. Tout s'est passé en France depuis plus d'un siècle, comme si la bourgeoisie, en tant que corps politique, dépensait neu 18É -56- peu à peu sa sève vivace et sa vertu créatrice. Elle a. pos- sédé cette sève et cette vertu; aux grands jours de 89, elle en 8. tiré, elle en E. nourri la France nouvelle, mais il sem- ble qu'elle les ait épuisées dans sa crise révolutionnaire, puis dans sa lutte contre la Monarchie Restaurée; on n'en relève plus dès lors que d es traces intermittentes, et qui finissent pas s'effacer. Cela fixe son destin. Toute classe dirigeante qui ne peut maintenir de cohésion qu'à la condi- tion de nepas agir, qui ne peut durer qu'à la condition de ne pas changer, qui n'est capable ni de s'adapter au cours des évènements ni d'em loyer la force fraiche des générations montantes, est condemnée à disparaitre de l'histoire. Nous avions enregistré déjà une conclusion ferme, à savoir que les attaques pootées contre notre régime repré- sentatif ne valent pas contre les principes généraux de la Démocratie. Nous avons le droit d'ajouter dès à présent celle-ci : les preuves fournies contre le Parlementarisme français signifient seulement que la bourgeoisie française a perdu le caractère d'une classe dirigeante. Cette conclu- sion serait corroborée si, à l'exemple de Renan, de Taine et de leurs amis, nous poussions maintenant notre -57- investigation au-delà des phénomènes proprement politiques pour atteinfre l'état moral de la Société. Certes, la Troi- sième République, durant la phase d'Entre-Deux guerres est bien loin d'offrir le même tableau que la fin du Second Empire ou que certaines périodes de l'Ancien Régime. Ce n'est pas le dévergondage établi, la bacchanale, la fièvre de spéculation et d'agiotage. On avait vu se dessiner quel- que chose de pareil pendant les deux ou trois années qui ont immédiatement suivi la victoire de 1918; mais ce n'é- tait guère qu'une réaction animale : un peuple crispé pen- - dant de longs mois par lla contrainte et la souffrance dé- tendait ses nerfs comme il pouvait, et chacun à sa manière. Flors, sans doute, 11 y eut quelque chose d'effréné, une fièvre de dépense, de jouissance et d'entreprise, une into- lérance de toute règle, un besoin de nouveauté allant jusqu à l'aberration, un besoin de liberté allant jusqu'à la dép pravation; ce qui caractérise le mieux ce moment est peut-* être la furie collective de la danse. Mais ce moment ne du- ra pas; sitot les nerfs calmés, la vie reprit son allure normale. D'ailleurs, l'illusion depprospérité que la vic- toire avait léguée au pays tomba bien vite; des crises ré- pétées et de plus en plus sévères balayèrent coup sur coup -58- les nouvelles entreprises aventureuses, atteignirent les plus anciennes et les plus prudentes, posèrent pour chaque foyer, dans des termes de plus en plus sérieux, le problè- me de la vie de chaque jour. Pour présenter l'Entre-Deur- Guerres comme un temps de jouissance facile, alors que ce fut le plus souvent, et pour la plupart des rançais, un temps d'épreuve laborieuse, il faut vraiment travestir l' histoire jusqu'à la dérision. On ne se montre pas moins par- tial quand on dénonce cette période de vongt et quelques années comme un exemple de corruption publique. Dans l'en- semble, la Troisième République, comme la seconde et la première, EL été un régime honnete. La vie des hommes pu- blics, fut-ce leur vie privée, était surveillée par une opinion stricte et soupçonneuse. Les parlementaires républi- cains étaient, en très grande majorité, des gens probes, ou du moins formaient une colèectivité d'habitudes probes. Les "scandales", bien qu'exploités avec tapage pour des intérêts de parti, n'ontbété ni fréquents ni étendus, et, sitot ré- vélés, ils provoquaient de véritables révoltes morales comme celle que, le 6 Février 1934, on parvint à transformer en une insurrection. -59- S1 nous cherchions cependant l'origine de ces scan- dales, nous les trouverions dans le fait que des intérêts privés ds'étament procuré, par les procédés les plus divers, des représentants attrtrés dans le monde parlementaire, et si nous reprenions la série des scandales du même type depuis un siècle, nous constaterions que cette "collusion" de la politique et des affaires est un des signes caractéristiques du capitalisme bourgeois. Le corps des fonctionnaires avait été atteint par la corruption plus profondément que le monde politique : longtemps réputé, et à fort juste titre, pour la sévérité irréprochable et presque agressive de ses vertus professionnelles, c'est durant l'Entre-Deux-Guerres que la contamination des affaires l'a gagné. Mais souvenons-nous qu'à la différence de l'Autriche, de l'Allemagne, de l'Ang gleterre, où les cadres moyens et supérieurs des fonctions publiques étaient en grande partie aristocratiques, ils étai- ent et sont exclusivement bourgeois en France. bOn ne peut pas évoquer sans honte le tableau de la grande presse en France pendant ces vongt dernières années, et l'on ne saurait dis- convenir sans mauvaise foim que sa vénalité presque générale, traduite à la fois par une déchéance morale et par une -60- déchéance technique, n'ait été un foyer d'infection pour le pays tout enter; mais la grande presse dépendant uni- quement de grands milieux d'affaires, c'est à dire qu'elle était bourgeoise. quant à l'état de la culture, du travail les scientifique, de l'éducation, sur lequel/Renan et les Taine après 1871, avaient porté leur principal effort critique, il était satsifaitent dans les deux secteurs extremes : enseignement supérieur et recherche, d'une part, enseigne- ment primaire de l'autre, et la Trolsième République avait édifié dans ces deux domaines une construction qui défie touche ses détracteurs; il était déplorable enc e qui ERNERYNE le secteur central, c'est à dire l'enseignement secondaire auquel on peut joindre les études faussement qualifiees de supérieures, comme celles du Droit et de la Médecine, tant qu'elles se bornent à la préparation professionnelle. Non seulementoaucun progrès ne s'était marqué mais la décadence s'était accentuée; l'enseignement secondaire en particulier bien qu'il fut l'objet deumeattention particulière de l'o- pinion, bien que sa clientèle des deux sexes se fat cons- tamment étendue, ne livrait plus que d es produits dépréciés d'année en année. Or le lycée et le collège sont en France des maisons bourgeoises; la médecine, le barreau, les of- -61- offices ministériels sont des professions presque exclusive- ment bourgeoises. Ce qu'on appelait au siècle dernier la bour- geoisie éclairée a disparu; nous n'avons plus sous nos yeux qu'une bourgeoisie ignorante. Elle ne fournit plus du public aux oeuvres dont la compréhension exige une somme acquise de connaissances. Dgs revues qui, comme dulles du siècle dernier, prendraient la vulgarisation à un niveau un peu élevé, ne trouveraient plus de lecteurs : nous voyons quel genre de ma- gazines ont pris leur place. En quelque sens qu'on la dirige l'observation clinique aboutit donc toujours au même résultat. Dans tout ce qui touche à la bourgeoisie, dans tous les domai- nes propres de la vie et de la puissance bourgeoises, elle ré- vèle l'altération, le vieillissement, le dépérissement. Si nous ressentons aujourd'hui l'impression dans laquelle se résument toutes les autres, C elled 'un affaissement général de la Société française, la raison profonde est bien que cette Société avait une armature bourgeoise, et que l'armature a cédé. x-x-x-x-x-x-x-x-x-x Carp en dépit de toutes les apparences contraires, c'est -62- bien la bourgeoisie qui régit la France depuis un siècle et demi. Les exceptions que parait offrir l'Entre-D_ux-Guer res sont purement illusoires. Le groupement des forces plutot que de partis, connu sous le nom de Front Populaire n'a été qu'une caalition défensive, spontanément formée après le 6 Février 1934, par une sorte d'instinct de con- servation, pour la défense des principes démocratiques. Le Parti Socialiste a été appelé au gouvernement, mais il savait parfaitement qu'il ne pouvait exercer le pouvpir que dans les cadres de la société bourgeoise, et c'est même pour cette raison qu'il s'en était détourné aussi longtemps que les circonstances le lui avaient permis. Même quand la Chambre élue semblait appartenir à une majo- rité populaire, la bourgeoisie conservait des moyens de résistance qui ne cédaient temporairement qu'à la peur, et qui recouvraient leur efficacité sitot la peur apaisée. Elle disposait des Assemblées locales, des cadres de fonc- tionnaires, de la presse, de la finance, des milieux d'af- faires, et surtout de ce Sénat, doté d'attributions telles qu'en aucun pays en aucun temps une Seconde Chambre n'en a possédé de semblables, et que les auteurs de la Constitution de 1875 avaient volontairement inséré dans -63- le système républicain comme un réduit inexpugnable du Conservatisme. En fait, chaque fois que la volonté dy pays, manifestée par le Suffrage universel, a imposé la consti- tution d'un gouve nement à tendance populaire et active- ment réformatrice, la bourgeoisie dirigeante n'a pas tar- dé à l'éliminer et à le rejeter comme un corps étranger. La bourgeoisie française détenait le pouvoir : elle n'a voulu ni le résigner ni le partager. Elle l'a conservé tout entier. A la xárixá veille de la guerre de 1939, c'est elle qui tenait encore le volant de 1a machine nationale. Mais elle n'était plus apte à la conduire. Je ne dresse pas ici un réquisitoire doctrinal au nom d'une classe contre une autre classe. Le double mouve- ment qui a abouti à cette inadaptation, à cette inadéquation entre la société française et la classe dirigeante n'était peut-être pas marquée du caractère inéluctable d'une fatali- té. Je conviens volontiers que d'autres régions du monde et même d'autres pays d'Europe ne présententnpas le même ta- bleau. Mais telle est bian la vérité, la réalité française, et il suffit pour s'en convaincre de jeter autour de soi ou de reporter sur l'histoire toute récente des regards sans prévention < N'est-ih pas évédent que, depuis dix ans, -64- la bourgeoisie française n'a pu trouver en elle-même aucune réserve d'énergie, aucune ressource d'imagination, aucune capacité de renouvellement et de réfection pour surmonter le marasme économique, qu'elle n'a su faire autre chose, re- niant par là tous ses principes, qu'implorer en suppliante le secours de l'Etat; que partout où de secours lui a manqué, elle a laissé tomber les bras désespérément, sans même essay- er la lutte ? N'est-il pas évident que sur tous les plans de l'activité productrice, -industrie, agriculture, commerce, banque,- elle s'était attardée dans ses traditions routiniè- res, qu'elle n'avait même pas été capable de conserver à la France, forcément dépassée au point de vue de la masse par des nations plus puissantes, le vieux prestige de la "quali- té" ? Partout où l'initiative et l'invention avaient créé au départ une avance française, elle s'était laissé rattraper et dépasser. Elle avait permis que la condition ouvrière glis- sat jusqu'à uh niveau misérable. Elle n'avait pas compris qu'une modification continue des rapports du patronat et du salariat lui était dictée, non seulement par son intéret propre mais par un besoin vital de la nation. En 1936, lors- qu'il fallut compenser d'un coup tous les retards accumulé S par elle, lorsque de grandes réformes devinrent l'unique -65- moyen d'éviter une révolution senglante et qu'un gouvernement de "Front Populaire" s'efforça de les lui faire accepter 1 dans la concorde, elle ne les subit que par peur, et elle s'ingénie aussitot, honteuse et acrimonieuse de sa propre peur, à les reprendre par la force ou par la ruse. La menace de Hitler, sans cesse rapprochée et aggra- vée, obligeait la France à réarmer en toute hete. Mais on saura quelque jour dans quel état de désagrégation les gou- vernements purement bourgeois qui s'étaient sucdédé depuis le début de 1934, avaient laissé l'appareil militaire; et, quand il fallut le renouveler d'urgence, quand un effort in- tense fut requis de l'industrie française, c'est à dire du patronat, c'est è dire de la bourgeoisie, on saura aussi à quel point elle s'en est montrée incapable. Je sais que lles accusations ont été portées contre les organisations ouvriè- res, et de m'exprimerai à leur sujet aussi librement que sur tous les autres. =Mais en admenttant qu'il y ait eu mauvaise volonté de la part de quelques-uns de leurchefs, il n'est que trop vrai que le comportement du patronat leur fournis- sait sinon des raisons, du moins des excuses plausibles; il n'est que trop vrai qu'à la faveur du danger public, les -66- Quel trop du syndicats patronaux s'efforçaient d'anni hiler l'oeuvre de réfoeme,; il n'est que trop vrai que, par défaut d'empresse- ment ou défaut d'énergie, ils neparvensient à réorganiser sur des modes appropriés ni la production ni le travail; L'éxécution d'un programme de ré rmement conçu lui-même par les hauts fonctionnaires de l'Etat-"ajor avec trop peu d'ini- ******* vention et de hardiesse novatrice a révélé presque immédiatement la mesquinerxie des installations, l'insuffi- sance eu la vetusté des outillages, la pénurie des spécia- listes qu'un enseignement professionnel ou des systèmes d'ap- prentissage bien conçus auraient dû pourtant fournir à pro- fusion dans un pays tel que le notre, et il 8. fallu que l' Etat, invoqué comme pendant la crise, engageat milliards S sur milliards pour faire sortir les batiments de terre et importer les machines modernes de l'étranger. Il a fallu tout refaire à neuf, sous l'aiguillon du temps et de la né- cessité, et, dans cet effort suprme, le patronat français s'est montré un bine piètre CO laborateur. as de hardiesse de vues, pas de grands desseins, pas d'esprit d'entreprise, pas de sens du risque, pas de désintéressement; une sorte de comptabilité mesquine, fondée sur la supputation by te -67- immédiate du profit ou de la perte, rabaissent la polition ONE industrielle à des calculs de boutique; à la différen- ce de ce qui s'était passé de 1914 à1918, une médiocrité propriete presque générale du haut personnel de proprobe ou de direc tion. On n'a pas vu cette fois se dégager une élite de "capitaines d'industrie", éminents par des qualités de caractère autant que par des dons techniques, chez qui le goat d'entreprendre et la volonté de réussir primaient le désir du gain prochain, et rien peut-etre ne permet mieux de saisir combien, d'une guerre è l'autre, la décrépitude des cadres de le bourgeoisie avait rapidement marché. On essaierait en vain d'expliquer ou d'excuser cette dégénére rescence par l'apreté de plus en plus incommode des reven- dications ou même des intrusions ouvrières. L'autorité du patronat n'était guère moins discutée et moins combattue avent la guerre de 14. Le développement de la force ouvriè re était un fait inéluctable vis à vis duquel il devait prendre parti. Queest-ce qu'un patronat qui ne sait ni lut ter ni composer avec la force puvrière, ni la dominer ni lui faire sa part, qui ne peut fonder son autorité que sur le concours de la loi ou sur le secours de la whe police=? Il n'existe plus qu'un moyen pour -68- le patronat de préserver son autorité, c'est de l'exercer avec une supériorité qui s'impose; c'est de créer autour d e lui uña vie et la prospérité, et vollà précisément de quoi le patronat bourgeois de France n'était plus capable... Con sidérons d'ailleurs d'un pa plus haut les posi- tions prises depuis vingt ans par la bourgeoisie dirigeante sur 1 problème "crucial" de la Guerre et de la Paix. La bourgeoisie française actuelle est à la fois pacifique et chauvine; c'est à dire qu'lle souhaite la Paix, je ne dirai pas dens l'honneur on n'oserait plus d'ailleurs user de cette formule - mais dens l'orgueil. Elle n'a pas su vouloir la paix lorsque la paix était possible; elle n'a pas su ac- cepter la guerre lorsque la guerre était devenue inévitable. Les"reveries wilsomniennnes", la Société des Nations, l'as- sistance mutuelle, la sécurité collective, le désarmement, la Fédération européenne n'ont trouvé auprès d'elle qusun accueil sceptique et meprisant, fondé tout à la fois sur àes préceptes d'une vieille sagesse périmée et sur l'enivrement alors de la victoire toute révente. La France/était airrs mat- tresse d'organiser la Paix, de dicter la Paix à l'Europe; la bourgeoisie française n'a pas daigné. Elle s'est brusquement alams trouvée face à face avec le danger qu'elle n'avait pas voulu -69- prévenir. En Allemagne, une dictature militaire s'était recinstituée, plus redoutable que C elle que les Alliés ven- naient de brider, parce qu'elle ne faisait plus appel seu- lement à la force matérielle ou à laméthode intellectuelle, mais aux instincts et aux fanatismes sauvages de l'animal humain. Hitler avait conquis le pouvoir en raniment une volonté de revanche nationale; devenu tout puissant, il tendait désormais à la domination universelle, et l'in- dépendance de l'Europe entière, celle de la France en par- ticulier, était en páril. Un moment vint où l'acceptation luin barrer lov intrépide de la guerre devint l'unique chance de homor- route, l'unique moyen de préserver l'intégrité et l'indé- pendance de 18 patrie. La bourgeoisie qui n'avait pas su accueillir un grand espoir ne sut pas remplir son grand de voir. Vis à vis de l'un comme vis à vis de l'autre, la virilité des vues et de la volonté défaillait en elle. J'aurais le droit d'opposer à SE conduite celle d'hommes que l'on diffame aujourd'hui et qui varièrent aussi, mais en sens contraire, qui s'eppliquèrent de toute leur foi à la raix aussi longtemps qu'une chance de l'organiser fut laissée à l'surope, qui, par contre, aussitot qu' Hitler abattit avec évidence ses desseins de conquête et d de maitrise, s'efforcèrent de faire passer dans l'ame Mar -70- libre de la France un courant d'énergie vitale. On peut encore comprendre que, devant des concep- tions neuves comme celles de Wilson et de Briand, devant des perspectives comme celle d'une Démocratie Interna- tionale, la prudence bourgeoise ait hésité. Mais comment concevoir que la nation ne se soit pas trouvée unanime dans la vile du danger, dans la résolution d'y faire face, dans le consentement aux sacrifices que sa propre défense exigeait ? Pourquoi l'unité nationale qui s'est formée en Angleterre et qui a uni dans le même élan tous les élé- ments de la société n'a-t-elle pas surgi spontanément en France au lendemain de l'Anschluss, au lendemain de la prise de Prague, à la veille et au lendemain de Munich ? C'est à la bourgeoisie en tant que classe diri- geante qu'il appartenait de prendre en mains et de con- duire ce mouvement ; non seulement elle ne l'a pas con- duit, mais on peut affirmer qu'elle y a fait obstacle. L'attachement grossier à ce qu'elle considérait comme son intérêt en tant que classe possédante, un besoin à la fois Apre et craintif de préserver ses pri- vilèges et ses biens, avait étouffé en elle le sens patriotique. Elle ne voulait dela guerre en aucun cas, et elle n'avait pas peur de Hitler, -716 parce que toute sa capacité de peur était accaparée par le Front Populaire, et surtout par le communisme. Pour ses privilèges et ses biens le nazisme lui semblait un danger bien moins redoutable que le communisme, peut-etre même nourrissait-elle le secret espoir que la poigne d'Hitler viendrait remettre au pas pour longtemps les rebellions ouvrières. Son égoisme de classe possédante la faisait ain- si verser par toutes les pentes vers la recherche d'un rap- prochement à tout prix avec Hitler. Connaitèon le mot atroce mais vraiment topique, du Directeur d'un grand journal pu- rement bourgeois pendant la cri ise de Munich. 9 Un de des reporters lui rendait compte qu'aux gares de Paris, les réservistes, appelés par précaution, s'embarquaient sans débordement vain d'enthousiasme mais avec une grave réso- lution, et il s'écriait en frappant rageusement du poing sur la table "Ah ! comme on voit EINE que ces gens là n'ont rien à perdre !.. " C'est ainsi que la bourgeoisie française a laissé assaillir par languerre un peuple à qui elle n'en avait fait sentir ni les causes ni le sens; c'est ainsi qu'elle a mené la guerre sans l'avoir encore acceptée fran- chement, sans presque y croire. L'histoire mesurera son ro- le dans la défaite militaire, mais on peut dès aujourd'hui è72- accuser la défaillance de sa volonté si, dès le premier choc, la défaite militaire XE se transforma pxx en désastre natio- nal. Sans doute voit-on apparaitre maintenant avec quelque Refresse vigueur de trait la ráison profonde qui s'empara, dans ces jours maudiss, de la nation presque entière. La bourgeoisie avait exercé la souversinete au nom de la nation; c'est à elle que lerégime parlementaire de 1875 l'avait effectivement déléguée. Or, la bourgeoisie venait de s'effondrer; un drame affreux venait de faire éclater sa décadence et S8 déchéance : elle s'était montrée, non seu- lement incapable, mais indigne du pouvoir; son incapacité et son indignité apparaisseient nonseulemnt comme la cause la plus profonde, mais comme la justification du désastre. Par une dernière faute, moins pardonnable que toutes les autres, elle avait considéré 88 propre ruine comme la ruine générale ; elle avait proclamé et elle avait 8 nveincu l'opiè nion affolée que, du moment qu'elles'était effondrée, rien ne restait plus debout. Bazaine, accusé d'avoir capitulé à Metz, s'écriait devant le Conseil de Guerre :"Que pouvais- je faire ? Il ne restait plus rien..." et le Président, le -73- Due d'Aumale, lui répondait :"Il restait la France." La bour- geoisie dirigeante avait oublié qu'il restait la France, et la France elle-même, entrainée dans ce vent de panique et de désespoir, oublia qu'elle restait. Elle vit s'ouvrir com- me un abime béant sous ses pas et elle fut saisie de toutes les transes du vertige. Nous avons assisté à ce tableau : un peuple dont le corps et l'ame étaient en peine, sous qui tout fuyait, qui ne savait plus à quelle branche solide se raccrocher dans S& chute. En 1870, la République était sor- tie, toute prête, toute armée de la ruine impériale, et elle avait aussitot revivifié la France par le rappel de la gran- de passion révolutionnaire: l'amour sacré de la patrie et de la liberté. Mais la bourgeoisie en s'écroulant, avait É étouffé sous sa poussière cette flamme toujours prête à se ranimer; et, hors quelques factions sans consistance, dissi- mulées derrière un grand nom, rien ne s'offrait pour prendre la place vacante, pour remplir le vide ouvert. Cette impres- sion de l'abime EMXEXI soudain creusé, du néant, insupporta- ble aux peuples comme aux hommes, reste aujourd'hui encore, un an après l'armistice, l'élément dominent de la détresse française. Beaucoup de choses et beaucoup d'hommes sont tombés, beaucoup de biens sont perdus, beaucoup de vies -74- particulières sont accablées par l'angoisse et par la mi- sère. Mais il en fut ainsi dans toutes les vicissitudes de l'histoire et.un peuple n'est pas abattu par les pertes subies quand il sait qu'il pourra les réparer. Aujourd'hui la France sair qu'elle a perdu on s'imagine qu'elle a perdu tous les éléments de direction nécessaires à la vie collective, et elle ne voit pas comment elle pourra réparer sa perte. Une immense succession s'est puverte à laquelle elle n'aperçoit pas d'héritiers. Tel est,depuis l'armistice, le drame intérieur de la France, inséré si je puis dire, dans le drame universel. Car si la France se demande en vain ce qu'blle sera demain, elle se demande encore plus anxieusement ce que sera l'Europe, ce qu'elle sera dans cette surope. Elle ignore ce que seront ses frontières, elle ignore ce que sera sa condition; elle ignore même si elle survivra comme nation indépendante. Ce phénomène capital, à savoir la disparition de la bourgeoisie prise en tant que classe dirigeante, n'est pas encore pénetré dans toute sé réalité et dans tous ses effets. L'entreprise désignée sous le nom de "Nouveau Régimm" ou de "Révolution Nationale" se résout en effet, -751 si on la considère impartialement, en un effort suprême pour revivifier ou pour ressuciter le cadavre gràce à une transfusions suffisante de "sang jeune". Ce sang jeune serait emprunté, bien entendu, au régime vainqueur du régime français, à l'idéologie naziste considérée comme un "donneur universel". Mais le sang nazi est-il assimilable par le corps bourgeois ? Il est vrai que les dictateurs totalitaires ont emprunté à la bourgeoi- sie une partie de leur personnel dirigeant; si l'on en réfère aux origines leurs cadres sont en majorité bour- geois plutot que prolétariens, bien qu'il s'agisse d'éléments bourgeois que la succession des crises éco- nomiques avait d'abord déclassés et "prolétarisés". Il est également vrai que, par une apparente contradiction, la bourgeoisie dirigeante, expression politique du capitalisme moderne, a presque toujours contracté alè liance avec ces "national-socialismes" qui se présen- taient pourtant comme des régimes destructeurs des doctrines capitalistes. En Italie, c'est elle qui a in- venté et suscité le fascisme avant de l'installer au pouvoir; en France elle applaudit ou feint d'applaudir è la "Révolution Nationale". Quand on lui parle d'un régime sans classes, de la suppression du salariat ou du prolétariat, d'une sorte d'unification sociale et -76- professionnelle sous une autorité collective, elle applaudit à tout rompre; car elle saitbbien par quels actes se traduiront aussitot ces formules "socialistes", à savoir par la destruction des organisations et des institutions ouvrières, par l'interdiction ou la mise en tutelle des syndicats, par la mise à néant de tous les droits, de toutes les lois, de toutes les franchi- ses, de tous les usages où les travailleurs puisaient leurs armes dans leur lutte maintenat séculaire contre le capital.Qu'importe à la bourgeoisie que les "natio- nal-sacialistes" ou les "Révolutions Nationales" décla- ment contre le capital, sans d'ailleurs lui porter aucune atteinte substantielle, pourvu qu'elles écra- sent le seul adversaire dont elle eut peur. Débarrassée du socialisme ouvrier par le nazisme et ses divers suc- cédanés, elle compte bien que le mouvement de l'histoi- re éliminera le nazisme à son tour. Alors elle se re- trouverait seule, toute puissante, retrempée dans un contact vivifiant; elle recouvrerait, avec son privi- lège économique resté intact, le pouvoir politique dont elle aurait été momentanément frustrée. nMais l'avenir justifiera-t-il ce calcul égoiste et naif ? Aucun observateur scrupuleux ne peut le -77- croire. Les "national-socialisme" et les "Révolution- Nationale" ne peuvent pratiquer avec la bourgeoisie qu'une connivence toute temporaire. Ils ont beau pré- server provisoirement dans sa substance la structure sociale dont elle est l'expression; ils n'en sont pas moins obligés de se proclamer anti-capitalistes, c'est- à-dire anti-bourgeois. Alliés politiques de la bour geoi- sie, ils empruntent couramment la phraséologie de ses adversaires de "classe"; les thémes essentilàs de la polémique, sinon de la doctrine socialiste, sont passé dans leur attirail. Les artifices vulgaires par lesquels on s'efforce de cantonner ces réquisitoires sur des objectifs limités, tels que la ploutocratie anglo-sa- xonne, la juiverie ou la franc-maçonnerie, ne changent rien au fond des choses : si ce n'est pas le capitalis- me qui est vise, c'est bien lui qui est atteint. Il est donc insensé d'imaginer que les régimes totalitai- res, lorsque la fatalité de l'histoire en aura fait disparaftre les derniers débris; pourraient laisser après eux une bourgeoisie rafrafchie ei revigorée. Non, le pacte passé avec le démon naziste ne l'aurait pas rajeunie comme le Docteur Faust; elle sortirait du pacte diabolique plus discréditée encore qu'aujourd'hui, plus débilitée, plus suspectée. -78- Au reste,, j'ai raisonné jusqu'à présent, en semblant concéder que le sang nazi était réellement un principe sang jeune, que le principe nazi était réelle- ment un principe de vie. Mais on sait bien que ce pos- tulat n'est qu'une impesture effrontée contre laquelle la raison s'élève et crie. Le nazisme ne rend pas à l'humanité sa jeunesse; il la ramène à son enfance.sau- vage. See apologistes plus ou moins sincères nous répè- tent qu'il a"fait des hommes". L'empire napoléonien, lui aussi, avait fait des hommes; le bolchévisme, sous nos yeux, a fait des hommes. Tous les fanatismes et toutes les idolatries, dans tous les pays et dans tous les temps, ont fait deshommes. Mais l'humanité est-elle condamnée à retourner vers la barbarie pour échapper è la décrépitude ? N'y a-t-il en elle d'autre force que la brutalité, d'autre énérgie que la férocité pri- mitive ? Qui donc accepterait pour elle cette option impie ? Le problème de la civilisation, tel qu'il se pose depuis due l'humanité a pris connaissance d'elle- même, est précisément de substituer aux énergies ani- males des forces disciplinées, harmonisées, spiritua- lisées, de transformer les fanatismes et les idolatries sauvages en certitudes fondées sur la raison, en -79- convictions fondées sur les exigences de la conscience Le progrès humain consiste à préserver et même à développer l'énergie vitale, mais en l'appliquant à des fins qui apportent une satisfaction de plue en plus complète aux "impératifs" de la ráison et de la conscience personnelee, et, par conséquent, à ces idéaux collectifs qu'on appelle la liberté, la fraternité, la jus- tice. Qu'on parle de civilisation chrétienne, d'humanisme gréco-latin ou de "matérialisme historique" on ne désigne pas autre chose que cette évolution qui est la loi même de l'humanité. Le nazisme, lui, prétend faire refluer ce cour rant; il saccage tous les résultats acquis du progrès hu- main; il nie et bafoue tous les principes idéaux qui en ont été l'élément inspirateur. Il n'est pas une eau de Jouvence mais un venin mortel; il peut tuer des corps vivants, mais non ressuciter des cadavres. La bourgeoisie française acclame aujoud'hui des for- mules publicitaires qui, si on les prenait au pied de la let- tre, signifieraient l'arrêt de mort du Capitalismm. Ah I si son ralliement calculé pouvait être un don généreux I si el- le était vraiment résolue à sacrifier, dans l'espoir d'un renouveau national, les privilège inclus dans le système de -80- la propriété capitaliste ! si, en retour de son offran- de, elle stipulait le maintien et le développement des principes de liberté politicue, civique, personnelle, qui, depuis 1789, sont sa devise et sa raison d'être ! Alors, oui ! elle se remremperait et se revivifierait, non par une injection de sang nazi, mais dans un bain de confiance, de concorde, d'humanité française ! Ehie se sentirait saisie et exaltée par un courant d'enthou- siasme créateur comme celui qu' connu la France Révolu- tionnaire la nuit du 4 Août ou le jour de la Fédération. Ce n'est pas le peuple des travailleurs qui manquerait à l'appel : il recevrait à la fois la justice et la liberté; il aurait à la fois le socialisme et la Démo- cratie; il verrait se réaliser la formule "glorieuse et éprouvée" qui fut celle des "Social-Démocrates", celle de Marx, au fond, comme celle de Jaurès. A la Social-Démocratie enfin réalisée, ou en voie de réali- sation, il serait prêt comme il l'a toujours été, à donner pour cadre l'unité nationale, certain d'ailleurs que les besoins communs du travail et de la production, comme aussi les intérêts suprêmes de la Paix, associe- raient dans un ordre international, par un lien de plus en plus étroit, tous les peuples solidaires. C'est un beau rêve; il ne tenait qu'à la bourgeoisie -81- dirigeante d'en faire une vérité. D'il reste encore en elle une puissance de vie, qu'elle l'emploie à donner l'exemple du sacrifice, et alors elle renaitra de ses eendres, comme l'oiseau de la fable. Mais elle ne le fereipas : elle est bien moins capable encore que l'aristocratie de 89 d'abdi- quer des privilèges que pourtant elle a cessé de croire légitimes. Pour qu'elle immolat ses intérêts immédiats, il faudrait précisément cette clairvoyance, ce courage, cet esprit d'abnégation qu'elle a perdus; il faudrait que le désastre et les souffrances de la Patrie eussent accompli déjà dans les profondeurs de sa conscience collective, cet- te révolution morale dont on n'aperçoit pas les premiers symptômes. Révolution morale I j'emploie ces mots à dessein; ils désignent le foyer même du mal dont la bourgeoisie sun française meurt sous nos yeux. L'organe atteint en elle se sans recours, celui dont le trouble a peu à peu gagné tous les autres, est bien 1a faculté moraleù On pourrait repren- dre de plus près son histoire, en la jalonnant par des faits et par des textes pendant un siècle et demi, et tout convergerait vers la même conclusion. C'est bien là que le mel gisait, c'est de là que la contagion interne -82- est partie Certes, la bourgeoisie française avait de grandes vertus. Elle était sage et probe, patiente et prud dente, modeste et décente, économe et raisonnable. Elle était parfaitement accommodée aux conditions de la vie d'autrefois; dans les cadres étroits de la famille, du métier, de 18 société urbaine ou rurale, elle avait pros- péré, elle s'était accrue, elèe s'était enrichie. Mais elle n'était pas faite pourla vie du grand capitalisme intensi- fié, pour la phase de l'accumulation et de la surproduction des richesses. Le régime qui lui convenait était le progrès continu et ménager du capitalisme naissant, la gestion do- mestique, la fortune constituée par le profit modique, par l'épargne, par le temps, l'arrondissement régulier du re- venu, de l'entreprise ou du domaine, le déplacement presque insensible des conditions. Dans cette atmosphère, la bour- geoisie française trouvait son milieu propre de protection et de développement, mais elle n'était pas faite pour les secousses répétées, pour les haut et bas rapides des gran- des crises économiques. Alle a été attaquée, corrodée comme par des acides trop puissants, dens le brassage des condi- tions et des fortunes. Qu'on regarde autour de soi : il y a deux roles que 1F bourgeoisie française ne peut soutenir -83- sans s'altérer, celui du nouveau riche et celui du nou- veau pauvre. Elle a perdu ses vertus antiques que l'as- pect des temps rendait désuètes et presque ridicules. Les formes rigides de son ancienne probité se sont ef- facées au frottement des "affaires modernes". Au temps de Birotteau, du Père Goriot, et même au temps de M. Poirier, chacun trouvait naturel qu'un failli se bru- lat la cervelle. L'honneur résidait dans la signature commerciale, mais du moins y avait-il quelque part un honneur. Sous le choc des grandes crises capitalistes qui se succèdent depuis tantot un siècle à une cadence à peu près régulière mais avec une intensité toujours croissante, la bourgeoisie française a usé cet honneur- là. Elle a perdu le sentiment intime de sa dignité. Elle a perdu l'énergie, la vigueur créatrice de l'intelligen- ce qui supposent toujours en quelque mesure l'honneur, la dignité, la satisfaction de soi-même. C'est par la détérioration des vertus privées qu'elle a perdu sa vertu publique. Pourquoi la bourgeoisie française a-t-elle mon- tré cette incapacité d'acclimatation qui l'a fait dépé- rir, alors que dans d'autres secteurs de la classe bour- geoise, dans les pays anglo-saxons par exemple, on trou- vait moyen sans trop de peine d'ajuster le comportement moral au progrès de l'évolution économique ? Le contraste tient peut-être -84- à la différence des types nationaux, sans doute aussi à l'importance que certains éléments religieux ont conservée dans la formation et dans l'éducation de la bourgeoisie anglo-saxonne. Cependant le fait est 1à, patent et parlant. La déchéance de la bourgeoisie française s'est prononcée d/e plus en plus nettement à mesure que se puûrsuivaient la tax transformation industrielle de la production et la concen- tration capitaliste, à mesure que se dessinaient et se for- mulaient les problèmes nouveaux, d'ordre interne ou d'ordre externe, que cette nouvelle phase de l'économie universelle engendreit nécessairement. Après la chute de l'Empire, après le sursaut herolque que le nom de Gambetta incarnera toujours après le grave examen de conscience que j'ai personnifié par les noms de Renan et de Taine, mais auquel bien d'autres et sérieux souvenirs restent attachés, après les laborieux/efforts qui aboutirent au vote et à la mise en train de la Consti- tution de 1875, on put croire que la cure acheminait le ma- lade vers la guérison, que, pour le moins, les progrès du mal étaient enrayés. Dix ans après, c'était l'équipée bou- langiste; quinze ans après, le scandale de Panama : la re- chute était inévitable. Pour que la bourgeoisie française recouvrat sa capacité de direction politique, il faudrait d'abord qu'elle récupérat le seul milieu propice à son -85- tempérament particulier, c'est à dire que l'économie uni- verselle fat refoulée de plus d'un siècle en arrière. Les dictatures totalitaires échouersient elles-mêmes dans cette entreprise, vers laquelle la "Révolution Nationale" françai- se semble présisément être attirée par la logique interne du système. Le nazisme et le fascisme ont pu effacer tem- porairement les grands principes sprituels qui dirigesient l'humenité depuis des siècles; ils ne parviendront pas à annuler et à faire oublier des grandes découvertes scienti- fiques et techniques qui ont rénouvelé l'univers matériel; Ils ont purgmener des millions d 'hommes à la brutalité sau- vage, ils ne remèneront pas la production et l'économie au stade de l'atelier, de la boutique, du champ familial, de l'outil à la main et du placement de père de famille. x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x Je ne prends ici la bourgeoisie qu'en tant que classe dirigeente, en tant qu'expression politique du ca- pitalisme moderne. Je ne feindrai pas d'ignorer que, dans son sein, nombre d'individus ont fourni, depuis plus de deux ans, les plus précieux exemples de civisme et de -86- patriotisme. La guerre et la défaite, comme toutes les gran- des crises collectives, ont été un banc d'épreuve pour les caractères, et, patmi les hommes qui sont sortis indemnes ou grandis de cette sélection naturelle, se trouvent des bour- geois de toute nuance dont les services seront nécessaires à la France.de demain. Je n'hésite même pas à reconnaitre que certains groupes appartenant aux milieux cultivés de la vieille bourgeoisie libérale et catholique, ont formé les noyaux les plus denses de la résistance nationale. Mais ces individus et ces groupes seraient sans doute les pre- miers à convenir, dans la sincérité de leur conscience, que la classe dont ils relèvent n'est plus en état de soutenir son monopole de propriéténi par conséquent d'exercer son privilège de gouvernement, et qu'ainsi son existence histo- rique a cessé. La France se trouve aujourd'hui au terme d' une seconde révolution, qui dure en réalité depuis plus d' un siècle. La première avait transféré le pouvoir à une clas- se ascendante déjà mxisxprt maitresse pour une large part de la propriété. La seconde exclut une classe déchue, qui n'a su ajuster son tempérament acquis ni aux nécessités de la production industrielle, aux besoins du gouvernement démocratique. -87- On criait jadis : le Roi est mort, vive le Roi I et la transmission monarchique s'opérait de plein droit, sans même que le pouvoir eût vaqué un instant de raison. La bour- geoisie reine est morte en France, mais la France ne voit pas qui proclamer à S8 place. Elle répugne absolument aux dictatures totalitaires, qui d 'sillaurs seront mises à néent là où elles existent, car elles ne survivront pas à la guerre, et l'humanité extirpera ce cancer qui commençait à le ronger. Revenir àll'ancien régime, celui d'avant 89; celui d'avant 1830, ou même celui d'avent 1848 ? Un parti monarchique puissant, possédant - la majorité dans l' Assemblée Nationale, fondé sur des traditions et sur des fidélités encore à peine interrompues, a écgoué dans cette entreprise au lendematin de la défaite de 1871. Qui pourrait songer à la renouveler raisonnablement, aujourd'hui que la monarchie n'est plus que le reve obstiné de quelques théo- riciens, alors qu'elle ne représente plus même un sougenir pour personne? L'expérience anglaise you belge a montré que la souversineté monarchique n'était pas incompatible, en fait, avec une Démocratie réelle.Mais en France; elle a cessé depuis un siècle d'incarner l'unité nationale, et elle ne pourrait se fonder ni sur une aristocratie persistante, -88- ni sur une bourgeoisie consistante, ni sur un peuple "loyaliste". Si la monarchie se présentait comme un ré- gime représentatif, à tendances libérales, elle ne fe- rait que renouveler dans toute sa débilité la République parlementaire. Si elle se présentait comme une Restau- ration contre-révolutionnaire, elle se placerait en opposition violente avec la réalité des choses et la fatalité des temps. La France sait bien que toutes ces chimères relèvent d'un passé totalement révulu. D'autre part, elle ne s'est jamais méprise sur l'entreprise de hasard, tentée à la faveur du désastre et qui se quali- fie de "Révolution Nationale". Elle y pressent une tran- saction grossière entre les principes de la vieille Mo- narchie de Droit Divin qu'elle repousse de toute sa forcen et le S disciplines totalitaires qu'elle rejette avec encore plus de répugnance; elle reconnaft à ses hésitations ou à ses aberrations de chaque jour, les contradictions congénitales qui la tarent. Mais alors qui est l'héritier de la République bourgeoise, qui sera son successeur ? La France se sent devant un interrègne dont elle ne peut mesurer la durée ni prévoir l'issue. Il y a toujours comme une anxiété tragique dans ces grands intervalles, et aujourd'hui la faille béante s'ouvre devant -89- devant un pays occupé aux deux tiers par l'ennemi, en- gagé dans une guerre à laquelle il ne participe plus, mais qui continue, et dont son destin est l'un des en- jeux ! Même si la France était libre et assurée de son sort matériel, elle sentirait peser sur elle le poids qui s'attache àccette vacance inopinée de la souverai- neté; comment , dans la conjoncture inouie où les évè- nements l'ont placée aujourd'hui, ne se trouverait- elle pas accablée ? Certes, chaque fois que dans l' histoire d'un peuple le pouvoir change de nature, il se rpoduit ce que j'ai appelé jadis, par une formule bien mal comprise, une vacance de la légalité. Alors même que l'évènement du pouvoir nouveau est immédiat, il ne s'installe pas aussitot avec sa légalité toute faite; les institutions du pouvoir renversé sont tom- bées avec lui, les institutions du pouvoir nouveau ne peuvent s'élaborer que peu à peu, et l'intervalle est nécessairement rempli par un entr'acte de caractère plus ou moins dictatorial. Ce phénomène est normal et ne cause aucun émoi : une nation, qui, comme la France, a connu de nombreuses révolutions politiques en a -90- l'habitude. Mais aujourd'hui ce qui est vacant, ce n'est pa la légalité, c'est le pouvoir même, c'est la souverai- neté, et l'on n'aperçoit ni par qui ná quand la vacance sera remplie. Il existe bien un héritier désigné, et dont on peut même dire qu'il est toujours d ésigné, puisqu'il est le Souverain naturel, à savoir le peuple, ce qu'un publis- ciste catholique appelait dens une brochure récente "la multitude". Pourquoi donc alors les partis et les organi- sations qui représentent le plus authentiquement les masses populaires ne se présentent-ils pas ? Pourquoi ne revendiquent-ils pas le pouvoir, comme il advint le 4 Septembre 1870, à la chute de l'Empire ? Pourquoi l'opinion française ne s'est-elle pas tournée et ne se tourne-t-ell € pas spontanément de leur coté pour leur faire appel ? Le peuple est le seul successeur légitime comme le seul suc- cesseur possible : il ne reste plus que lui et toutes les pentes de l'histoire convergent vers lui. L'aspiration quasi unanime du pays réclame la suppression des monopoles et des privilèges, c'est à dire la justice,-, la substi- tution des h iérarchies naturelles et personnelles aux hiérarchies factices et héréditaires, c'est à dire -91- l'égalité, la subordination des intérêts individuels au bien public, - c'est à dire l'organisation collec- tive de la production et de la distribution des riches- ses, la Paix, c'est à dire l'ordre international. Le socialisme et le syndicalisme incarnaient d'avance cette volonté régénératrice. Ils se trouvent en cor- respondance naturelle avec le sens de l'évolution éco- nomique, puisqu'ils sont issus de cette évolution. Ils sont la sève montante de la nation et quiconque a vécu dans leur familiarité a senti frissonner dans leurs profondeurs une réserve inépuisable de forces fraiches. Ils condensent en eux le profit de cette éducation po- pulaire qui n'a cessé de progresser en France depuis plus d'un den: siècle tandis que la culture bourgeoise rétrogradait. Un "militant" sovialiste ou syndicaliste surprenait par son avidité de connaissances, par la ma- turité de sa raison, par la gravité de son jugement; le public ouvrier ou paysan d'une réunion populaire suivait la démonstration technique la plus délicate avec une attention, une pénétration, une joie, sur les- quelles, pour ma part, je ne me suis jamais blasé. En cela, je suis chauvin : le peuple français des travail- leurs est sans doute le plus intelligent de tous les peuples. La mobilité gouvernementale de la Troisième République a eu pour cause essentielle -92- le désordre, l'indiscipline, l'impuissance à faire durer ces partis denses et homogènes sur lesquels doit nécessai- rement se fonder le régime représentatif. Mais j'ai déjà rappelé que les partis populaires ne participaient en au- cúne façon à cette incapacité purement bourgeoise. Ils se présentaient, eux, en blocs compacts, pratiquaient stric- tement l'unité de tactique et de vote et se conformaient dans l'action à des programmes publiquement débattus et définis. Peut-être même le reproche qu'ils ont encouru serait-il d'etre tombés dans l'excès contraire, c'est à d dire d'avoir consenti trop de sacrifices à la loi intérieu- re d'unité et d'unanimité; et j'estime pour ma part que ce reproche est en partie fondé. La discipline dans un parti est l'état normal, et son unité doit être sévèrement préservée contre les défections ágoIstes qu'inspirent des intérêts, des embitions et des tentations de toute espèce. revenche, le relâchement ou même ka rupture des liens de parti doivent être envisagés virilement chaque fois que des crises extraordinaires confèrent aux problèmes posés par la vie publique le veleur de cas de conscience individuelSe Le véritable critère de la morali- té, dans la vie des partis comme dans la plupart des inci- dents de l'existence individuelle est -93- La rupture des liens de parti est immorale et détestable quand elle est entachée à quelque degré que ce soit de ce que j'appellerai au sens le plus large du terme la vénalité. Elde devient respectable ou même louable quend elle répond vis à vis d'un problème "crúcial" à une exigence impérative de la conscience. C'est d'silleurs grace à ces effets de discrimamtion individuelle que les partis anglais, au lieu de rester immobiles dans leur programme et immuables dans leurs cadres, ont pu pratiquement se transformer et se re- nouveler selon les progrès du temps. Mais je laisse cette digression à laquelle je ne me serais pas abandonné si elle n'était de me part un témoi- gnage de sincérité. Répondent aux besoins idéaux et senti- mentaux des masses, respirant, si je puis dire, en harmonie ave les lois du développement économique de l'univers, ap- puyéssur une forte structure et sur des methodes éprouvées de propagande, de recrutement et d'organisation, ayant au surplus démontré leur capacite gouvernementale par leur participation à la vie publique et par la gestion de leur propre démocratie intérieure, le socialisme et le syndica- lisme possédaient touteslles aptitudes et tous les titres requis pour saisir la succession pendente au nom du peuple -94- des travailleurs. Cependant, le fait est là : la nation n'a pas tendu les bras vers eux. Que dis-je ? On 8 RRRM- entendu fuser d'un peu partout des rumeurs sardoniques, émanant souvent d'hommes qui ont dû au socialisme tous les aventages de leur carrière : le socialisme a disparu! comme il s'est/volatilisé au feu des évènements. D'autres enre- gistraient avec une satisfaction mal dissimulée "son ir- rémédiable déchéance politique et intellectuelle 1" Quant au syndicalisme, il n'est peut-être pas tout à fait mort!! mais il est à tel point débilité que la "Révolution "atio- nale" l'absorbera d'un trait dans ses propres organisati tions corporatives 1;;; I1 y a sans doute dans ces juge- ments besucoup d'infatuation et d'imprudence. we socialis. me en état de faillite ? en état de décomposition ? Au lendemain des journées de Juin au lendemsin de la Com- mune, il était bien autrement atteint : avec les grandes éxécutions militaires, suivies de leur cortège de répres- sion pseudo-jutidique, on se flattait de l'avoir extirpé pour toujours. Pour ne chercher de références que dans n notre temps, le socialisme était bien autrement débile et fragile au lendemain du Traité de Versailles, des élections de Bloc National, et surtout de la scission =95- communiste qui l'avait vidé de ses éléments kes plus vi- vaces. Chaque fois sependant, en dépit des prophètes de malheur, on l'a vu renaltre de ses cendres, plus fort et plus sur de sa force. Comment en serait-il autrement ? Le socialisme est une conception toute humaine, mais qui s'a- limente, si l'on peut dire, de la nécessité des choses. Tel que l'a fait cette synthèse spirituelle de Marx et de Jaurès qui, depuis une trentaine d'années compose son dogme, il se trouve au point d'intersection de toutes les idées-force de notre temps. Quels sont les problèmes es- sentiels posés devant notre pays et devant tous les autr tres ? ... concilier le Droit des Peuples avec la Paix, les Droits de l'Homme avec l'Ordre, combiner l'organisa- tion collective de la production et della consommation avec le développement des libertés personnelles 1.. Ces problèmes sont ceux que le Socialisme a définis, pour la première fois, dans les temps modernes, ou plutot ceux qui ont créé le Socialisme. Ils sont symbolisés par ce nom de "Social-Démocratie" qu'arboraient la plupart de ses organisations politiques et dont perçoit/aujourd'hui pleinement le véritable sens. On peut -96- donc le prédire avec certitude : il renaltra une fois de plus. qu'importe qu'une fois de plus le silence de l'oppression le réduise pour l'instant à une existence embryonnaire ? La force des choses et des idées agira : sa renaissance ne saurait tarder bien longtemps et sans doute approche-t-elle déjà du terme toutefois, je le reconnais à nouveau : le peuple français, le peuple des pas travailleurs ne l'a/invoqué dans sa détresse. On n'a même pas senti sa présence aux heures tragiques de la défaite et de l'Armistice. Le peuple, qui voyait la bourgeoisie se dévomposer sous ses yeux, qui n'aurait eu qu'à s'avan- cer pour se saisir de la place désertée, s'est rendu compte que le socialisme, son organe naturel, son ins- trament normal d'action, manquait lui aussi. Pourquoi ? C'est ici qu'il faut s'astreindre au plus sévère examen de conscience. A l'heure où l'armature politique de la bourgeoi- sie s'est affaissée dans le désastre militaire, une seu- le et unique passion pouvait traverser comme un courant électrique le peuple français, l'agglomérer, le ranimer dans une unité vivante, c'était la passion patriotique, l'instinct de la conservation nationale. Un parti ne -97- pouvaiteentrainer wa peuple à sa suite ou servir d'ins- trument au mouvement sponténé du peuple quess'il incar- nait cette passion. Les Jacobins du Comité de Salut Public avaient incarné "amour sacré de la Patrie" en 1783; Blanqui, l'avait incarné pendant le siège de Paris; Jaurès vivant l'aurait incarné pendant la guerre de 1914, et, à sa place ensanglantée, ses maitres et ses disciples, Guesde et Renaudel, Vaillant et Albert Thomas avaient poussé le peuple des travailleurs "à la pointe du combat". Il faut convenir qu'au mois de Juin 1940 le socialisme ne l'incarnait pas. Non pas, comme l'insinuent ses détrac- teurs, qu'il eat "oublié la Nation" dans sa longue pro- pagande; non pas qu'il portat le poids accumulé de ses campagnes"antimilitaristes et internationalistes". Il avait toujours conçu l'ordre international comme reposant sur la base deg nations libres et indépendantes. Il avait combattu le chauvinisme mais en restant ardemment patriote. Il avait travaillé de toute son âme à l'instauration d'une Paix juste, égale et stable, mais il nº avait jamais cul- tivé rile les formes laches du pacifisme; il honnissait toute confusion entre la Paix et l'abaissement la sert vitude et il n'avait jamais cessé de proclamer qu'il se lèverait le premier pour défendre le sol du pays attaqué. -98- Il avait raillé, parfois avec peu de goût, les usages routiniers qui enferment longuement les fils des travail- leurs dans des casernes désoeuvrés il avait dénoncé justement le système odieux, moins tolérable encore de- puis que tout citoyen est soldat, qui fait de l'armée en temps de paix le gardien de Il'ordre "bourgeois, c'est à dire, l'instrument d'une classe contre l'immense majo- rité de la nation. Mais il s'était constamment appliqué, depuis l'effort inoubliable de Jaurès, à élever l'organi- sation de la Défense Nationale jusqu'au niveau du pro- grès scientifique, technique et civique. Le Groupe Socia- liste au Parlement, par fidélité rituelle à un vieux symbole, continuait de refuser les crédits militaires dont il savait bien que le # sort ne dépendait pas de son vote, et en cela son geste n'était pas exempt de quelque hypocrisie; ;mais, appelé en 1936, à la direction du Gouvernement, il avait, le premier, proposé les cré- dits extraordinaires qui devaient enfin permettre de substituer un matériel moderne au matériel vieilli de la guerre de 14. Le premier programme spacieux et cohé- rent qu'on eat entrepris, depuis la révolution hitlérien- ne, pour mettre la France en état de résistér à l'agres- sion, portait sa signature. Au surplus, Jaurès, Guesde, -99- Vaillant avaient participé aux mêmes campagnes, et aux mêmes votes; ils l'avaient même fait avec plus d'apreté ********* polémique; et ce souvenir n'avait pas empeché, pendant l'autre guerre, le contact patriotique avec les masses populaires de s'établir sans la moindre difficul- té. Ce qui séparait le socialisme du peuple, à l'heure de la défaite, ce n'était donc pas sa vieille doctrine et sa propagande de toujours; non, c'était quelque chose de plus simple et de plus prochain; c'était l'attitude con- trainte et équivoque qu'il conservait depuis ******* Munich vis à vis du problème de la guerre. Le peuple des pravailleurs avait attendu vainement de lui un mot d'ordre clair, entrainant; il n'avait pas su prendre franchement parti et position ni dans un sens ni dans l'autre. Il n' avait pas dit :" Plutot l'asservissement à Fitler que la Guerre", mais il n'avait pas dit non plus avec la flamme et la foi révolutionnaires :"Plutot la Guerre, plutot la mort que l'asservissement à Hitler; or, si la guerre nous est imposée, nous nous jetterons les premiers dans la fournaise; nous nous vouerons au sacrifice pour la liberté de la Patrie et la libération du genre humain..." Il séétait tu, ou bien il n'avait lassé échapper que des paroles ambigues, balancées, honteuses d'elles-mêmes. A -100- la vérité, il était scindé en deux fractions foncièrement opposées, dont la force relative variait avec les circons- tances, et c'est ce partage interne qui le neutralisait, qui le condamnait au silence et à l'impuissence. Les at- taques et les calomnies qui s'étaient toujours wrisées contre son unité, (redoublèmt de virulence dès qu'elles trouvèrent un écho dans son sein. Il a avait trainé ainsi, pendant près de deux ans, une exitence humiliée, suspec- tée, en sorte que finalement on ne sen bla même plus s'a- percevoir de sa présence. Certes, il aurait méeux valu qu'une rupture franche séparat des éléments inconciliables au regard d'un problème vital. L'évènement aurait fait l'épreuve; les masses populaires se seraient aussitôt reformées autour de ceux qui avaient vu clair... Cela, j'en ai déjà fait l'aveu, mais la religion de l'unité fut la plus forte. J'ajoute avec la même franchise qu'aux yeux de l'opinion le Parti était atteint ou plutot compromis pas sa collaboration toute récente avec le communisme. Certes, il n'avait pas à rougir d'avpir contracté dans le remous de l'insurrection du 6 Février et devant le péril pressant de In République, ce pacte d''Unité d'Action" -101- qui devait servir de base au "FrontPPopulaire". Un insti tinct spontané et irrésistible des masses imposa ce rap- prochement qui devait être, et qui fut, le salut de la Liberté. Aujourd'hui qu'on a vu se dérouler dans son am- pleur, à la faveur du désastre national, l'entreprise dont la 6 Février n'était qu'un premier épisode, on ne peut guère douter que sans l'alliance de toutes les forces républicaines et démocratiques, la France eat été réduite depuis déjà cinq ou six ans, à la condition de l'Espagne de Franco. Qu'est-ce que cette alliance avait dans son principe de néfaste ou d'impie ? La "collaboration" ne serait-elle interdite qu'avec d'autres Français? On ne saurait plus équitablement faire grief au Parti Socialis- te d'avoir avalisé, auprès de l'opinion populaire, le pacte franco-soviétique négocié dès 1935 par MM. Flandin et Laval, ni d'Avoir, durant l'intervalle entre Munich et la guerre, appuyé le projet d'un traité d'assistance militaire avec les Soviets. Ici encore la preuve est faite : le rapprochement intime des démovraties anglo- saxonnes et française avec la "ussie soviétique, c'est à dire un "Front Populaire" international, aurait été -102- le salut de la Paix. Mais précisément Staline avait éludé ce rappro- chement; c'est avec Hitler qu'il avait traité en fin de compte; c'est la matché passé pare lui avec Hitler qui avait permis l'invasion de la Pologne et déterminé la guerre. L'indignation publique s'était alors juste- ment déchainée : Staline avait trahi la Paix, et le parti communiste, en lui restant obstinément fidèle, trahissait la France. A la lumière de cette péripétie tragique, on évoquait tout naturellement les palinodies du Communisme français au cours des dernières années. Jusqu'à la veille du pacte de 1935, il avait préconisé et pratiqué le "défaitisme révolutionnaire"; dès le lendemain il était devenu le champion le plus ardent de l'indépendance et de l'honneur de la patrie. Jusqu'à la veille du pacte germano-soviétique il avait donné le ton et même le branle dans la campagne contre le nazisme; dès le lendemain, il proclamait son inalté- rable soumission à Staline, allié de Hitler contre la France. Ces changements de front avaient été éxécutés d'un coup, tout d'une masse, sans autre explication concevable que le renversement des ordres venus de Moscou, lesquels ne s'expliquaient eux-mêmes que par les revirements -103- successives de la politique soviétique. Ainsi, il était devent patent que la direction du parti communiste fran- çais ne lui appartensit pas en propre, mais lui était imposée du dehors. Il obéissait aveuglément aux ordres dictés, non point par une organisation internationale, mais par une puissance, un Etat qui les transformait lui-même au gré de ses intérêts nationaux. Il n'était donc pas un parti internationaliste, mais bien un parti nationaliste étranger. La distinction est capitale. L'in- ternationalisme repose sur le postulat qu'entre toutes les nations parvenues au même:moment de l'évolution éco- nomique existent un certian nombre d'intérêts indivis et d'idéaux communs. Un parti ouvrier internationaliste agit dens la conviction que l'intéret de chaque pays, s'il est pénétré assez profondément et conçu sous l'as- pect de la durée, ne peut se dissocier de l'intérêt pro- fond et permanent des autres pays de l'Europe et même de l'humenité entière. Il entend servir la cause françai- se en servant la cause internationale; il est national tout en étant international, et parce qu'il est interna- tional. Le parti communiste au contraire se manifestait comme un parti nationaliste étranger, puisqu'il reposait -104- sur le postulat que la cause des travailleurs dans tous les autres pays dépend de l'intérêt particulier d'un Etat unique, La République des Soviets, non pas de son intéret idéal et permanent, máis des modalités changean- tes de son intéret temporel et politique. Or, depuis Août 1939, Staline avait décidé que l'intérêt de la République des Soviets était de s'allier avec Hitler, ennemi de la France. Il était donc inévita- ble que, durant la guerre et au lendemain de la défaite, la soumission communiste à Staline apparût comme une tra- hison envers le Days. Il était inévitable que l'horreur provoquée par cette tranison se reportat plus ou moins C confusément sur le Parti Socialiste, considéré comme le proche parent du Parti Communiste, comme son introducteur et son garant dans la coalition de "Front Populaire", puis dans la majorité issue des élections de 1936. La con- fusion devait s'établir d'autant plus aisément qu'une grande partie de l'opinion n'a jamais posé de distinction très nette entre le Socialisme et le Communisme bien qu'il s'agisse là de deux formes absolument tranchées de la doctrine et de l'action ouvrières- et que la même ex- pression de "Marxisme" enveloppe couramment l'un et l'au- -105- l'autre dans le vocabulaire de leurs communs détracteurs. Dans une situation dont tous les éléments étaient trans- formés, on ne pouvait guère se souvenir avec équité que l'Unité d'Action" avait été rigoureusement imposée par les circonstances, et que ses auteurs responsables n'é- taient autres que les auteurs du complot qui avait his les libertés républicaines en péril. On mettáit Commu- nistes et Socialistes "dans le même sac"; on flétrissait les uns; on affectait de frapper les autres d'une sorte d'élimination automatique. Aujourd'hui, c'est à dire quinze mois après l'armistice, ces funestes équivoques semblent éclaircies; cependant le problème qui a grevé si lourdement les années d'avant-guerre ne pèse pas d'un poids redoutable sur l'avenir. Quelle place pourra et devra être faite au Communisme dans la vie politique française ? La question reste posée, et nous devons l'envisager d'autant plus franchement qu'un nouveau changement s'est pro duit dans la position soviétique, et qu'il s'est aussitot répercuté, comme les précédents, sur le Communisme français. Staline a été attaqué inopinément par Hitler. Staline est devenu l'allié des Démocraties anglo-saxon- nes. La Russie Soviétique combat aujourd'hui pour un enjeu qui omprend au premier chef -106- la libération des pays opprimés par les armées hitlérien- nes, et par conséquent de la France. Un Front Populaire s'est reformé entre les peuples. Dans cette lutte, la Rus- sie Soviétique EL stupéfait l'opinion universelle et forcé son admiration. Les penseurs qui imputaien t au bolché- visme, comme un crime irrémissible, la perversion et la dégradation de l'individu humain sont désormais tenus, s'ils sont honnetes, de réviser leur sentence. Certes, le bolchévisme a détruit, dans la mesure où ils existaient en Russie, le sens des libertés personnelles, l'indépen- dance critique, le scrupule intellectuel et moral; mais il a préservé, ou même exalté le courage et l'esprit de sacrifice; il a crée une foi. Comme le peuple des paysans frençais pendant la Terreur, le peuple russe est attaché au régime qu'il subit, parce qu'il a gardé l'horreur du régime que le bolchévisme a renversé, et il considère comme ses ennemis ceux qui prétendent le délivrer. En France, la soumission idolatre à Staline coIncide une fois de plus, comme en 1935, comme à la veille de Munich, avec les directions du patriotisme national, et elle ne se traduit plus cette fois par des paroles vaines et des excitations suspectes. Les communistes français exposent leur vie; ils sont au premier rang dans la -107- répression comme dans la résistance; c'est parmi eux, comme parmi les Juifs, qu'Hitler choisit ses ôtages et ses victimes. Au lendemain de la victoire, on se rendra compte que la nouvelle unité nationale fut en partie cimentée de leur sang; comment fera-t-on pour les en exclure ? Et cependant le problème n'aura pas été réso- lu; on se trouvera toujours face à face avec l'insuppor- table anomalie que représente l'insertion dans la vie politique française d'un parti nationaliste étranger. Pour que le Communisme français, en dépit de ses états de service, soit toléré comme un élément assimilable dans l'organisme national, pour qu'il puisse reprendre sa place intégrante dans le vie publique, il faudra de toute nécessité qu'un changement radical soit survenu, soit dans la nature du lien qui l'unit à la Russie So- viétique, soit dans la nature des rapports qui uniront la Russie Soviétique à la communauté européenne. Il faudra que le Communisme français se dégage de la Russie Soviétique ou que la Russie Soviétique s'engage envers l'Europe, peut-être même l'un et l'autre. A défaut de ce changement, la France se retrou- veratt nécessairement en proie aux difficultés intesti- nes dont elle a souffert, mais y a-t-il excès d'optimis- me à le prévoir -108- et à l'escompter ? DE même que le Communisme frençais était strictement dépendant du bolchévisme russe, de même il existait chez nous des éléments rattachés au nazisme allemand ou au fascisme italien par un lien idéologique presque aussi étracit.Est-il chimérique d'espérer qu'au feu de la guerre, des souffrances communes, de la libéra- tion finale, toutes ces plaies se seront cautérisées à la fois, et qu'il ne restera plus en France que des Fran- çáis libres ? N'est-il pas vraisemblable que, pour faire front à l'agression hitlérienne, la Russie Soviétique au- ra da, de son côté, modifier pau à peu l'esprit de son régime intérieur ? Je compte fermement, quant à moi, qu' après la disparition des dictatures totalitaires, après la victoire des Démocraties anglo-saxonnes victoire à laquelle elle aura hérolquement participé, mais à laquell elle aura du son propre salut - la Russie se trouvera né- cessairement intégrée dans une communauté, dans une fédé- ration européennes. A mesure que se consolidera entre les Etats, la charte de coopération et d'émulation pacifiques qui sera le véritable Traité de Paix, à mesure que se dé- gageront les intérêts idéaux et matériels qui leur sont communs, la Aussie Soviétique perdra le caractère d'une -100- puissance étrangère à l'Europe, et le Communisme fran- çais perdra le caractère d'une secte étrangère à la nation. Trouble équivoque vis à vis du problème de lla Guerre, confusion avec le Communisme entaché de trahi- son, ces deux causes suffisent à faire comprendre domment le Socialisme a été rejeté d'une suite d'évènements qui auraient du logiquement le porter au pouvoir tombé en désherence. Mais l'absence sovialiste, et par conséquent l'absence populaire, n'avaient-elles pas encore d'autres raisons ? Sans doute, et le mal n'est pas encore sondé jusqu'au fond. J'ai affirmé que le peuple militant des travailleurs, et le Socialisme qui en était l'expression naturelle, avaient fourni un modèle de discipline orgaè nique, de maturité politique, de propension et d'aptitu- de à l'éducation rationnelle. Je l'atteste encore. Je récuse et je rejette l'accusation partialement articulée contre l'un et contre l'autre, d'avoir développé, cote à côte avec la corruption bourgeoise, une corruption populaire d'un autre ordre, d'avoir grossièrement ré- duit le progrès à la conquête d'avantages matériels, d'avoir cultivé la paresse et l'égoïsme par la recher- che impatiente du bien-être, en un mot et pour repren- dre la formule la plus accréditée, -110- d'avoir altéré le sens du panxair devoir par la revendica- tion exclusive des droits. On se plait à répéter, par ex- emple, que les loisnsociales de 1936, en diminuant la du- rée hebdomadmire du travail, en rehaussant le taux des salaires, en introduisant la notion et la pratique du loi- sir, avaient provoqué une perversion morale de la classe ouvrière. On aurait tort d'oublier que ces lois, dont il est aisé de médire, après coup, ont été la rençon d'une guerre civile, mais, en tout état de cause, ce qui perver- tit la moralité ouvrière, ce n'est pas le loisir, ce n'est pas la journée de travail plus courte ou le salaire plus élevé, C 'est le chomage et le misère. Le loisir n'est pas la paresse, c'est le repose après le travail. L'organisa- tion du loisir, l'accroissement du pouvoir d'achat des sa- laires permettent à la famille ouvrière d'entretenir la santé par l'exercice, et la bonne humeur par le sport, d'augmenter la part maissée aux occupations et aux affec- tions domestiques; ils permettront quelque jour à la mère de se consacrer tout entière à son foyer, c'est à dire qu'ils renforwent simultanément tous les facteurs moraux de l'existence. On s'est beaucoup diverti de la semaine des deux dimanches. Co n'était paut-être pas une spectacle élégant que ce cortège de jeunes couples, de ménages et -111- d'enfants dont les tandems, les motos, les voiturestes couvraient les routes, pendant le week-end, dans le rayon des grands villes, que ces campements et ces déjeuners sur l'herbe à la lisière des bois,-moins élégant à coup sur que le terrain de golf où se rassemblaient les pa- trons à la même heure,- mais c'était un spectacle moral, et aussi un spectacle réconfortant. C'est ainsi qu'une race se refait, se rajeunit, car il n'y a pas de joie au travail sans la joie de vivre. 5'il faut prendre le problème de plus haut, osera-t-on contester, même en se cantonnant dans la conception capitaliste de la société, qu'un progrès régulier de la condition ouvrière doive nécessairement répondre au progrès continu de la science ou de la technique ? L'industrie moderne permet de créer dans un temps constamment réduit une quantité de produits constamment croissante. Dans cet enrichissement collectif pourra-t-on refuser au salarié sa modique part, et en quoi cette part peut-elle consister, sinon dans la réduc- tion de la durée normale du travail et dans le rehausse- ment du taux normal du salaire ? C'est 1à son obole, et on ne saurait l'en frustrer sans le plus inique abus de la la force. Quand le salarié/réclame, on s'écrie qu'il est dépravé par "l'esprit revendicatif". Il ne la réclamerait -112- pas si on avait songé d'abord à;la lui offrir. La bourgeoi- sie serait vraiment mal venue à s'étonner et à s'indigner de la 3g dominance de l'esprit revendicatif" chez les sclariés de toute espèce. C'est la revendication qui a pro- voqué chez eu: le premier éveil de conscience; ils se sont groupés d'abord pour revendiquer, pour se défendre contre la loi d'airain qui réglait leur labeur et leur salaire, nonpas sur l'état enrichissement collectif, non pas sur de coût de la subsistance vitale, mais sur la loi de l'offre et de la demande, sur le cours de l'unité humaine au marché du travail. Sait-on ce qu'est le budget d'un ouvrier d'in- dustrie ou d'un ouvrier agricole ? Se représente-on comment la moindre réduction d'un salaire horaire se répercute sur la vie de chacun des membres de la famille ? On les accuse de ne pas s'etre souvenus suffiss/ment de leurs devoirs; mais n'avait-on pas commence parbublier leurs droits ? Du- rant une longue suite de siècles les travailleurs n'ont connu et on n'a connu pour eux,que des devoirs, imposés par la nécessité de vivre, par la force coercitive de la Société, par la force persuasive de la Religion. Ce qu'ils appellent leur émancipation a consisté dans la conquete laborieuse de leurs droits méconnus, et cette conquête n'est BEST AVAILABLE COPY. -113- pas achevée. Il n'y a pas de droits sans devoirs, dit- on; sans doute, mais il n'y a pas non plus de devoirs sans droits. Comment s'étonner que cette solidarité sy- noptique, si longtemps déhiée contre eux, ne soit pas toujours présante à leur esprit ? Est-elle toujoirs si exactement observée par ceux qui n'ont jamais été pri- vés de leurs droits, et dont les droits ressemblent encore aujourd'hui à des privilèges ?... Tout ce que je dis àà est certain; tout ce que j'avance est rrréfutable... et pourtant, lorsque je descends au plus profond de moi-même, un mouvement in- térieur, je dirai presque une souffrance secrète m'aver- tit que je viens de toucher une des racines profondes du mal. Du point de vue de l'équité distributive, tous mes arguments, toutes mes prises d'acte restent vala- bles. On n'a pas le droit de parler de perversion po- pulaire à côté de la démoralisation bourgeoise; on n'a pas le droit de charger de ce lourd grief la masse des travailleurs, le câdre des militants socialistes et syndicalistes, ni même leurs chefs responsables. A supposer que sur tel ou tel terrain, dans telle ou telle conjoncture, on parvint à relever contre MMMX eux un excès d'exigence ou d'apreté, ils seraient cent fois excusables. Tenons cela pour acquis. Mais le -114- problème véritable n'est pas là; il s'agit exactement de savoir pourquoi, au moment où l'effohdrement de la bourgeoisie créait une vacance du pouvoir, le peuple des travailleurs, par l'intermédiaire de ses représentants légitimes, ne s'est pas saisi de la succession ouverte. Or, de ce point de vue, une innocence négative n'était pas assez. Le fait que le peuple des travailleurs ne fat pas coupable des fautes qu'on faisait peser sur lui, ne suffisait pas pour le rendre digne de la mission de souveraineté qui s'offrait à lui. La bourgeoisie s'ef- fondrait parce qu'elle s'était révélée indigne de son röle; il fallait que la classe ouvrière apparût entièrement digne du sien. La souveraineté implique une supériorité. La moralité de la classe ouvrière pouvait bien être demeurée intacte, mais il aurait fallu par surcroit, que sa supériorité morale fat éclatante, et voilà ce qui a manqué. Il a manqué pour entraîner la nation, une générosité, une magnanimité, une prestance idéale, une évidence de désintérwssement et de sacrifice à l'intérêt collectif, tout ce que Nietzsche appelle quelque part "le grand style dans la morale", tout ce par quoi la morale touche à la religion et la propagan- de à l'apostolat. Je voudrais, cette fois encore, faire saisir ma pensée par des -115- applications plus précises. Le Gouvernement de "Front Populaire" issu des élections de 1936, avait fait voter des lois qui réduisaient la durée du travail, qui, par le jeu des contrats collectifs, consolidaient la hausse des salaáres, consacraient l'organisations syndicale, ha- bilitsient les délégués ouvriers à l'intérieur des entre- prises. En même temps, placé face à face avec la menace des armements hitlériens, constatent que rien n'avait été fait ni même sérieusement essayé depuis la fin de l'autre guerre pour renouveler l'appareil militairede la France, il avait engagé tan vaste et méthodique programme de fa- brications. Les deux oeuvres devaient être menées simul- tanément, sans se nuire aucunement l'un à l'autre, et d'ailleurs lorsque les besoins de la Défense Nationale entraient en C ause, la legislation sociale prévoyait et permettait toutes les dérogations. Cependant l'opinion publique a pu redouter que l'exécution du programme fat entravée par le jeu de 18 législation. Sans doute cette craimte a-t-elle été propagée et exagérée avec malveil- lance. Le preuve en est que le programme de 1936, bien quélargi en cours de route, n'a subi aucun retard : bien loin de là, au moment où la France est entrée en guerre, contrairement à tout ce qu'on ne cesse de répéter dans le -116- pays et hors du pays, la réalisation du programme était en avance sensible sur les prévisions; l'armée française disposait déjà de "matériels modernes" en quantité assez abondante pour se trouver sous le rapport de la quanti- te en état d''égalité honorable" avec l'armée allemande, et c'est ce qui explique d'ailleurs que ses chefs aient envisagé l'entrée en guerre sans plus d'appréhension. Mais quel qu'ait été le résultat et final et global, les diffi- cultés auxquelles l'exécution du programme s'était heur- tée en ce qui concerne la main d'osuvre n'en étaient pas moins réelles. Des heures supplémentaires an ient été chicanées ou refusées par les syndicats, bien qu'elles dussent s'appliquer à des fabrications urgentes; l'agita- tion avait persisté dans beaucoup d'usines; le rendement horaire avait fléchi.Quand on s'adressait aux ouvriers en leur reprochant de méconnaitre l'esprit des lois nou- velles ils répondaient ; "Si nous end éfendons la lettre avec tant d'intransigeance, c'est que nous les sentons menacéess: le patronat ne s'y est pas soumis de bonne foi; il emploite les besoins de la Défense Nationale pour les étrangler. On nous demande un effort de travail, mais les patrons ont-ils fait de leur coté un effort de méthode, d'organisation, d'investissement Y Ont-ils édifié de -117- nouveaux batiments, installéd de nouvelles machines, dé- multiplié les équipes, formé des spécialistes ? Non, ils ont eu peur d'entreprendre, peur de risquer, peur de ga- gner moins avec les commandes de l'Etat qu'avec les com- mandes du marché nórmal. At c'est à nous qu'on vient de- combler mander de lacunes ou Los retards dus à cette impéritie par des sacrifices qu'on retournera demain contre nous ! Pourquoi ferions-nous seuls les frais de l'effort commun ?..." Et quand ils tenaient ce langage, ils avaient reison pour une large part; presque tout ce qu'ils articulaient était exact. Sur le plan de l'équité distributive, il n'y avait aucun reproche à leur adresser. Ils n'étaient aucunement coupables,mais se montraient-ils dignes de la mission conductrice qu'ile s'attribuaient ? Ils dénonçaient justement chez les patrons le calcul du profit, l'appréhension de la perte, et ce sentiment qui altère plus que tout autre le coeur humain, la peur d' être dupe d'une intention généreuse; mais n(avaient-ils pas cédé aux mêmes mobiles vulgaires ? En tirent argument de toute cette mesquinerie bourgeoise, ils se plaçaient au meme niveau que la bourgeoisie, tandis qu'il fallait s'élever au-dessus d'elle. C'est/cette de mesquinerie Que -118- la bourgeoisie mourait en tant que classe dirigeante : il fallait s'en montrer exempt pour la rembacer. "Oui, nous allons faire joyeusement ce dont on nous prie. Nous n'i- gnorons rien; nous voyons clair. Nous savons à quelles fautes doit parer notre don tardif, nous savons qu'il restera vain si, comme nous, le patronat ne va pas au- delà de son devoir. N'importe, nous ne marchandons pas, nous autres, nous n'ergotons pas; nous donnons l'exemple humiliant qu'il faudra bien suivre. Vous, bourgeois, fai- tes passer vos calculs etvvos manigances avant la néces- sité commune, pas nous ..." Voilà le langage qu'il fallait tenir pour se montrordignes. Le cri national aurait appe- lé ou accueilli la classe puvrière, pourvu qu'elle écrastt la médiocrité bourgeoise sous BE noblesse, qu'alle sumposat par la grandeur. Ce que je viens de dire des fabrications de guerre s'appliquerait aussi bien à d'autres das analogues, par exemple aux travaux de l'Exposition de 1937, mais je pré- fère choisir mon second exemple dans un domaine différent. Depuis la guerre de 14-18 et le Traité de Versailles, l' idée de la Paix avait pris une place prépondérante dans la propagande socialiste et syndicaliste. Ia n'en pouvait -119- être autrement : l'atroce vanité de la guerre n'était ja- mais apparue avec une évidence plus cruelle; l'héroïsme, l'hécatombe, la victoire n'avaient abouti qu'à une déceptive tion infinie. Mais quels thèmes employait la propagande pacifiste telle qu'elle était conduite par les syndicats d'instituteurs ou par d'importants éléments du Parti Socia- liste ? Elle se fondait surtout sur le caractère sacré de la vie individuelle C'est une notion très pure, très é- levée, qui a servi et sert encore de principe à des civi- lisations entières, mais à condition qu'elle se traduise par le précepte: "N'attente jamais volontairement à aucune existence" et non par l'impératif : "Avant tout, sauve ta peau". L'homme doit savoir le prix de la vie, mais il doit savoir la subordonner à des fins idéales, qui sont des fins collectives : la Justice, la Liberté humaine, l'Indépendan- ce nationale, la Paix elle-même, car la Paix se place au nombre des fins nécessaires de l'Humanité, et Deut-etre est-edle la plus nécessaire de toutes, en ce sens qu'elle est la condition de presque toutes las autres. Cette subor- dination s'appelle pratiquement le sacrifice, et une propa- gande révolutionnaire qui ne sait plus l'enseigner s'abaisse et se vulgarise; elle peut se trainer encore pendent les temps ordinaires, elle n'est plus au niveau des jours de -120- ensergne tension, d'engoisse, de péril. L'expérience qu'aux moments redoutables de sa vie l'homme ne la sauve qu'en la risquant. De mfhe, une propagande noble aurait montré que, devant une Europe redevenue dengereuse, on ne pouvait pré- server la Paix qu'en risquant volontairement et courageu- sement la guerre. Le Traité de Versailles n'avait pas dé- sarmé l'Europe; la Révolution hitlérienne l'avait réarmée. Or, dans une Europe en armes, il n'existait pas d'autre moyen de subjuguer la guerre qu'un système armé d'assis- tance mutuelle, et les pactes d'assistance ne pouvaient être efficaces que si chacun des peuples qui les avaiemt conclus, se montrait résolu à honorer sa signature de son sang.On répétait :"Nous ne mourrons pas pour Dantzig", mais mourir pour Dantzig signifiait mourir pour la Paix, et on ne pouvait pas sauver la Paix sans être résolu à mourir pour elle... Ainss socialistes et syndicalistes avaient eu grandement raison de precher la Páix, mais ils l'avaient ton de rabaissée et s'étaient rabaissés eux-mêmes par unflaux bon- sens et d'égoisme. Le courage et l'esprit de sacrifice ne sont pas des survivances barbares; ce qui est barbare, c' est l'objet auquel l'Humanité les applique encore; Il faut cultiver précieusement ces grandes vertus viriles; on ne -121- construira pas un autre avenir sans elle; c'est o à elles qu'une nation, dans les crises de son histoire, reconnal- tra toujours ses chefs. suand un orateur socialiste harenguard ùne foule ouvrière, il était rare qu'il n'achevat pas par une ex- hortation dont voici à peu près le thème :"Ouvrier, nous teappelons à t'enroler dans nos rangs, mais, venant à nous, tu dois savoir quels engagements tu contractes. Tu t'obli- ges à être partout le meilleur, à être pour tous un modè- le. Tu dois donner dans ta conduite l'exemple de la digni- té; tu dois donner à l'atelier l'exemple de l'habileté et de le conscience. wa façon de vivre et de travailler de chaque militant possède une valeur de propagande pour le Parti tout entier. Aide nous à prouver à nos adversaires qu'en cherchant à faire des travailleurs libres, nous faisons des hommes meilleurs ..." Ce que le Socialisme avait compris paux pour chacun de ses militants, il ne l'avait pas compris assez claire- ment pour lui-même. Lui aussi, dans son action publique, dans son inspiration politique, dans la justi- fication spirituelle de 88 doctrine devait se montrer le plus digne, le plus noble, le meilleur; lui aussi, pour les autres partis et pour la nation tout entière, devait -122- etre un modèle et un exemple. Nous devions donner l'exem- ple de In fierté, du désintéressement absolu, de la gran- deur d'ame qui sont l'apanage des forces jeunes. Nous de- vions viser toujours les objets lespplus hauts, exclure toujours les moyens vils ou médiocres, même ceux dont on usait contre nous. Pas d'agression parce qu'on nous atta- quait, pas d'insultes parce qu'on nous insultait; nous n'étions pas comme les autres, nous n'étions pas sur le même plan, au,même échelon humain, et touten nous devait le faire apparattre. Nous ne devions pas seuler ent persua- der la raison, tache nécessaire mais non suffisente; nous devions toucher le sentiment et exalter l'imagination. m'interroge après tant d'années vouées à l'action, après tant de mois occupés par une méditation scrupuleuse : n' est-ce pas la faute des chefs que s'était donnée la classe ouvrière ? ont-ils pleinement compris leur mission? ont-il entièrement rempli leur devoir ? Avions-nous suffisamment pénétré le sens de l'effort par lequel Jaurès avait trans- formé la déduction marxiste ? Marx avait fourni à la vo- lonté de lutte ouvrière le plus tonique, le plus puissant des réconforts; je veux dire la conviction qu'une fatali- té de l'histoire travaillait pour ellew Mais ce qui est fatal n'est pas nécessairement juste, n'est pas nécessai- rement -123- nécessairement satisfaisant pour la raison critique et P alors pour la conscience morale. Jaurès avait montré que la Ré- volution Sociale n'est pas seulement la conséquence iñé- luctable de l'évolution économique mais qu'elle serait en même temps le terme d'une exigence éternelle de la raison et de la conscience humaines. C'est donc le socialisme qui apporterait leur satisfaction complète et leur justifica- tion exacte aux devises glorieuses de la Révolution fran- çaise; Droits de l'Homme et du Citoyen, Liberté, Egalité, Fraternité. C'est par lui que pourrait s'exalter et triom- pher cet héroisme démoctatique dont les luttes ont rempli l'Europe et le monde pendant unnsiècle. La conception ma- térialiste de l'histoire s'imprégnait ainsi de tout l'idéa- lisme républicain et humain. Dans notre propagande quoti- dienne, avions-nous fait une part assez large à cette pré- dication idéale ? Avions-nous assez clairement répudié tout recours aux instincts grossiers de l'animal humain, à la brutalité, à la méchanceté, à l'envie pour invoquer seulement les sentiments les plus nobles de l'ame humaine, son besoin inné de justice, de sympathie, de fraternité ? L'ergument banal :"Il est vain de changer les institutions sociales tant qu'on aura pas changé la mentalité de l'in- dividu" est un moyer trop commode de différer jusqu'à un -124- avenir indéfini les transformations nécessaires. Mais avons-nous fait tout ce qui dépendait de nous pour amé- liorer l'individu humain, l'unité humaine, en même temps que nous nous efforcions de transformer la société; avons-nous mené de front, comme nous le devions, les deux tâches, en les pénétrant l'une de l'autre, en ap- puyant l'une sur l'autre ? Je me pose ces questions à moi-même; bien que ma conscience personnelle ne m'adres- se pas de trop durs reproches, je n'ose pas formuler une réponse catégorique. Les premiers temps de la pro- pagande socialiste, qui n'étaient pourtant qu'une sorte de mêlée fauve et implacable, avaient marqué moralement plus de grandeur. On avait lutté contre le danger et dans l'abnégation de chaque jour; le sacrifice exal- tait la foi. Jaurès encore avait vécu sous la menace permanente de la prison et de l'assassinat. Le danger avait à peu près disparu, et la foi s'était amortie. Nous étions devenus trop forts, trop prudents; nous nous étions peu à peu coulés dans le moule de la vie ordinaire. Il y avait en nous quelque chose de trop "arrivé". A l'heure où la nation attendait un cri d'ap- pel, un cri de ralliement, il ne pouvait pas sortir de nos rangs une grande voix. -125- Un penseur anglais dont le système offre quelque parenté avec celui de Marx, a soutenu que, dans le progrès de l'histoire, les forces morales ne jouaient qu'un role négligeable. Les forces intellectuelles, celles nui préci- sément qui déterminent l'évolution matérielle, représente- raient selon lui l'unique facteur appréciable de l'évolu- tion. L'humanité, dit-il, vit depuis une trentaine d'années sur le même fonds à peu près permanent de notions morales qui se retrouvent presque identiquement dans toutes le S religions et dans toutes les philosophies. Comme cependant l'humanité a singulièrement changé dans cet intervalle, il faudrait bien en conclure que ses variations ne dépendent pas d'un facteur pratiquement invariable. Je ne m'inscris pas en faux contre cette théorie qui enferme qans doute une part de vérité. Il se peut fort bien que l'idée du progrès continu soit aussi étrangère à la morale qu'elle l'est, par exemple, à l'art, alors que pour l'intellectua- lité pure, pour la science et pour la technicité, elle re- vet le caractère d'une loi absolue. Mais, s'il n'y a pas progrès parallèle, on doit convenir tout au moins que la constance et la permanence d'une certaine atmosphère mora- le restent l'une des conditions nécessaires du progrès intellectuel. Cet ensemble de convictions et de croyances, -126- qui forme en effet depuis les origines de notre civilisa- tion le fonds commun de l'humanité, est le milieu vital en dehors duquel le progrès intellectuel et par conséquent le progrès matériel n'auraient pu se développer. On peut concevoir aisément que le progrès intellectuel ne corres- ponde pas à un progrès moral, mais on a pein à imaginer qu'un régression morale n'entraine pas la régression in- tellectuelle.de l'humanite. C'est ce dont le nazisme hitlé- rien offre l'exemple. Dans une société qui a étouffé par principe les instincts de justice et de charité, rompu les liens de famille et de l'amitié, détruit le respect de la vie humaine, imposé comme des devoirs le fanatisme, la cru- auté, la délation, dans une telle société le milieu cons- tant qui avait protégé et couvé la progression de l'intel- ligence cesse tout à coup d'exister, et ce qui avait gran- di jusqu'alors avorte. La régression vers une moralité barbare entraine peu à peu le retour à une pensée barbare et à une vie barbare. Nous n'avons pas su profiter de l'en- seignement que nous administrait sous nos yeux "l'ilôte ivre". x-x-x-x-x-x-x-x-x-x A la fin de l'autre geurre, j'ai écrit un petit M- -127- Je me bornerai maintenant, pour achever, à ras- sembler et à ordonner les conclusions auxquelles m'ont successivement conduit les réflexions qu'on vient de lire. Une classe difigeante et un système politique ont cédé sous le choc révolutionnaire des évènements. Cela est arrivé déjà sansqque la France en patisse; l'Aristocratie féodale a disparu; la Royauté de Droit Divin a disparu. Mais la tache immédiate est d'ériger des institutions nouvelles, puisqu'une nation ne peut vivre sans lois. Le principe sur lequel ces institutions reposeront nécessairement n'a rien de nouveau. Il est donné; il est connu. La guerre universelle s'achèvera selon l'espoir à peu près unanime des Français, par la victoire universelle de la Démocratie. Le pouvoir cons- titutionnel se pose donc dans des termes relativement simples. La fausse et débile Démovratie bourgeoise s'est effondrée; il s'agit de construire une Démocratie vraie, une Démocratie qui ne soit pas une Démocratie bourgeoise mais une Démocratie populaire, qui ne soit pas une Dé- mocratie débile, mais une Démocratie énergique et effi- cace. Voilà le premier point. -128- Je ne suis pas un fabricant de Constitutions; je laisse ce travail aux spécialistes. J'ai établi, chemin faisant, deux vérités que je crois incontestables : la première, que le gouvernement parlementaire n'est pas la forme unique, ni même la forme pure de la Démocratie; la seconde, que les vices tant de fois reprochés au Parlementarisme français ne représentaient en réalité que des travers ou des tares de la bourgeoisie françai- se. Mais je n'essaierai pas. de rechercher ici quelle place le principe parlementaire ou représentatif devra conserver dans une Démocratie populaire. J'affirmerai seulement ceci : quelle que soit la part faite aux Chambres dans l'économie générale de la République fu- ture, il ne peut être question d'attenter ni au princi- pe électif, ni a la loi du Suffrage Universel qui est le symbole même de la Démocratie. Pour les éliminer, il faudrait extirper jusqu'aux racines de l'esprit public en France. Par contre, ce qui ne survivra propablement pas à l'expérience bourgeoise prolongée pendant plus d'un sièvle; c'est le régime représentatif proprement dit, c'est à dire la délégation intégrale de la souve- raineté populaire à la Chabre élue et sa concentration dans les assemblées législatives. J'incline, pour ma part, vers les systèmes du -129- type américain ou helvétique, qui se fondent sur la séparation et l'équilibre des pouvoirs, par conséquent sur le partage de la souveraineté, et assurent au pou- voir exécutif, dans sa sphère propre d'action, une au- torité indépendante et continue. Ces systèmes créent des pouvoirs stables et ont par surcroit le grand mé- rite de substituer la notion réelle du cnntrôle à la notion un peu illusoire de la responsabilité qui a toujours joué un trop grand r=ole dans notre pays. Je souhaiterais que, comme aux Etats-Unis et en Suisse, cette conception du pouvoir central s'assortit d'un énergique mouvement centrifuge allant jusqu'à une sor- te de fédéralisme : le terme ne m'á jamais fait peur. L'Etat américain ou le Canton suisse conservent une part de la souveraineté démocratique; ils entretiennet une vie locale; l'homme de bonne volonté peut y trouver sur place l'emploi d'une activité libre et utile : c'est en ce sens qu'il est permis de rappeler les provinces de la vieille France. J'ai toujours été attiré, d'autre part, par les idées que formulait Rathenau au lendemain du désastre allemand de 1918 : la déconcentration de l'Etat ma paraft aussi nécessaire que sa décentralisa- tion, ce qui signifie qu'une seule autorité exécutive, qu'un seul pouvoir législatif ne peuvent plus vaquer -130- à toutes les fonctions nécessaires de l'Etat moderne et qu'il faudrait raisonnablement prévoir autour des orga- nes centraux, chargés avant tout d'un rôle d'orientation et de coordination, la gravitation de petits états sa- tellites doués chacun d'une certaine indépendance de mouvement. L'Allemagne totalitaire a réalisé en partie cette vue : il existe un Führer allemand, mais il exis- te des führer locaux pour chaque région, et, pour cha- cune des grandes parties de l'Etat, des führer spéciaux disposant d'une large autonomie. Le problème serait alors de rétablir sur le plan démocratique ce que le Reich hitlérien a construit sur le plan de l'autocra- tie personnelle. Mais je ne veux pas m'appesantir plus longuement sur cet ordre de discussions. On peut dispu- ter sur les données du problème; on ne peut pas dispu- ter utilement sur ses solutions. La France devra les déterminer elle-même. Ma seconde conclusion est que cette Démocratie populaire ne peut être et ne sera qu'une Démocratie Sociale. Là est la condition de toute stabilité future. On ne saurait concevoir raisonnablement de divorce entre le pouvoir politique et la puissance économique. La bourgeoisie avait tiré son pouvoir politique de sa puissance économique. Elle est aujourd'hui déchue de -131- son privilège politique. Si elle conservait cependant le privilège économique, qu'elle ne s'est pas montrée moins incapable d'exploiter pour le bien commun, la France resterait exposée aux plus périlleuses vicissi- tudes. On pourrait prédire presque à coup sur une nou- velle période d'agitation et d'impuissance, une nouvel- le suite de secousses et peut-être de révolutions. L a bourgeoisie n'exerce son privilège économique qu'avec une débilité hésitante et maladroite, mais elle le pos- sède encore formellement, juridiquement. Il faut réta- blir l'harmonie. Il faut procéder à une expropriation légale, progressive, amaable mais inéluctable, expro- priation qui ne sera réellement qu'une appropriation. Nous devons transposer aujourd'hui la vieille formule des Thiers et des Dufaure: la République populaire sera une République Sociale ou elle ne sera pas. Comment d'ailleurs se débarrasser du problème social quand il est posé par la nécessité des choses ? Pourra-t-on tolérer demain que des hommes manquent de leur subsistance nécessaire, d'un logis sain, des moyens de protéger leur famille contre la faim, le froid, la maladie, le vice ? Cela est-il supportable ? Les géné- rations nouvelles acceptent-elles de vivre côte à côte avec les fléaux sociaux en les subissant comme une fa- -132- fatalité naturelle ? Non, sans doute; elles sont réso- lues à les affronter face à face, à s'en rendre enfin maitresses : C'est le travail héroïque qu'elles s'assi- gnent. Mais comment songer seulement à les extirper si l'on s'installes sur un autre plan que celui de la Dé- mocratie Sociale ? Toute solution impliquant l'aboli- tion du salariat c'est à dire, en première analyse du rapport d'autorité et de dépendance créé par l'achat et la vente du travail s'acheminera nécessairement vers un système où les producteurs de tout ordre, cha- cun suivant leur capacité utile, seront associés dans la création et la consommation des richesses; et ainsi la société, qu'elle prenne conscience ou non de son voyage, se transportera en plein régime collectiviste. Il est aisé de laisser tomber du bout de ses lèvres des formules telle que l'abolition du salariat, máis il faut bien voir ce que ces mots signifient. D'autre part, toute solution conçue dans les cadres de la so- ciété capitaliste et laissant par conséquent subsister le salariat, devra tout au moins reconnaitre au travail- leur le droit absolu à un salaire j'entends le salaire qualifié de vital, celui qui suffit non seulement à la conservation physique de l'animal humain, mais à la vie d'un citoyen libre, et même, selon moi, à la vie de sa fexms famille, car je soutiens que le salaire -133- du male qui travaille doit assurer avec sa propre sub- sisance celle des siens, et je n'accepte aucunement que, pour entretenir le foyer, l'appoint fourni par le travail de la femme et des "gosses" doive obligatoire- ment, comme aujourd'hui, s'ajouter au salaire de l'hom- me.Nous voilà cette fois jetés en plein Socialisme d'Etat, puisque de toute évidence, la puissance de l'Etat devra se déployer pour définir, protéger, garan- tir la condition ouvrière. Le problème sera de faire passer dans la réalité sociale ces formules qui, vers 1848, prenaient l'air de devises révolutionnaires: droit à la vie, droit au travail, organisation du tra- vail. Que l'on s'abandonne à l'ún ou à l'autre de ces deux courants, l'autorité politique sera pareillement conduite à assumer la täche d'ordonnatrice et de régu- latrice de la rpoduction. Dans un régime où l'insuffi- dance ou l'incohérence de la production équivaudrait à une geurre civile, l'autorité collective, quelle qu' en soit la forme, ne peut échapper à l'obligation de la soumettre à une conception et à une organisation d'ensemble, de la "planifier". D'autres problèmes se dressent alors qu'on ne saurait éluder davantage. Lea progrès continue de la science et de la technique permetrant de produire en -134- en un temps constamment réduit une quantité de riches- ses constamment accrue. Le progrès n'est la propriété exclusive de personne; il est l'héritage anonyme et par conséquent le bien collectif de l'humanité, puisqu'il contient et suppose tout le labeur accumulé des généra- tions humaines. Le capitalisme bourgeois, inapte à éta- ler ce trop plein de richesses sur la masse des consom- mateurs, s'en débarrasse à la faveur des crides pério- diques et de "déflations systématiques". Le progrès dans ses mains était devenu une occasion de profit dé- mesuré pour quelques priviligiés ou quelques "chançards", mais une causede chomage et de misère pour l'immense majotité des hommes: Le progrès appartient à tous; il faudra bien, bon gré mal gré, finir par en tirer un bienfait pour tous. Les maitres du jour ont beaucoup parlé de faire participer chaque travailleur aux béné- fices de l'entreprise qui l'emploie, ce qui ne signifie rien, mais il y a une participation à laquelle on n'é- chappera pas, celle qui intéresse la masse des travail- leurs, c'est à dire la masse du peuple, aux bénéfices que réalise l'ensemble de la Société, chaque travailleur particulier percevant sa part du dividende sous d'extension nouvelle de son bien être ou de réduction nouvelle de son travail. D'autre part, l'accroissement de la production n'est pas seulement une affaire de -135- laboratoires, de machines-outils et de méthodes "ratio- nalisatrices". Pour atteindre le plein d'une production possible, il faut encore que chaque poste soit rempli par le plus apte et par conséquent que chaque individu soit appliqué à la täche pour laquelle savocation physique ou spirituelle le désignait le plus exactement. L'organisation du travail implique dans la plus large mesure, une affectation, par conséquent une éducation et une séléction. Les nécessités mêmes de la production dirigeront ainsi la Démocratie de demain vers l'instau- ration de l'égalité véritable, c'est à dire vers les ordres d'instituions que je tiens pour le but final et pour la raison suffisante de tout socialisme. L'égali- té véritable ne méco nait en rien les inégalités natu- remles. Elle en tient compte au contraire; elle les exploite. Elle consiste essentiellement dans l'utili- sation exacte de chaque individu inité humaine, dans le rapport juste de chaque individu avec son affecta- tion sociale, toutes les taches étant tenues pour éga- lement nobles, puisque toutesn en un sens, sont égale- ment utiles. Dans le capitalisme bourgeois, le passage d'une classe sociale à une autre était possible, et les exemples en étaient complaisamment exhibés. Il y avait des échanges entre les classes, mais ces échanges représentaient des accidents, non pas le jeu normal -136- d'une loi. Qu'un ouvrier accédat à la propriété capi- taliste, c'était un miracle; qu'un bourgeois retombat au salariat manuel, c'était une tragédie. La Démocra- tie de demain devra tirer de chaque individu ce qu'il a de meilleur en employant ses particularités naturel- les sans nulle distinction de classe, c'est à dire sans nulle considération pour la caste, le clan, la race ou la fortune qui caractérisaient sa personne, ses parents ou ses afeux. Le fill d'un forgeron, si son talent l'y a destiné, pourra comme aujourd'hui, devenir ministre du peuple ou grand chef d'industrie. Mais le fils du grand chef ou du ministre, s'il n'est bon qu'à forger, sera forgeron. Ces thèmes n'ont rien de neuf; ce sont ceux que la propagande socialiste ou syndicaliste dévelop- pait dans le pays à la veille de la guerre. Dans un état donné de l'évolution matérielle, comme dans un état donné de lz recherche scientifique, les mêmes pro- blèmes se lèvent en effet devant tous les esprits. Le régime qui se qualifie de Révolution Nationale procla- me lui-même la nécessité de leur apporter une solution tout comme l'avaient fait avant lui le fascisme ou le nazisme. Mais je ne saurais répéter trop fermement que la France prétend la rechercher à l'intérieur et par -137- les moyens d'une Démocratie. Démovratie politique et démocratie sociale sont, en France tout au moins, des termes inséparables. La démocratie politique ne sera pas viable si elle ne s'épanouit pas en démocratie so- ciale; la démocratie sociale ne serait ni réelle ni sta- ble, si elle ne se fondait pas sur une démocratie poli- tique. Le peuple français ne saurait sacrifier les uns aux autres ni les grands idéaux humains définis en 89, ni les grands "impératifs" qui se sont dégagés depuis lord de la réalité matérielle; il veut combiner l'ordre économique et l'égalité sociale avec la liberté politi- que, civique, personnelle. L'oeuvre est difficile; il entend cependant l'éxécuter lui-même, en lui appliquant la souveraineté qu'il a conquise de haute litte et dont dl ne consentira pas à se départir. Il ne la recevrait pas toute faite de mains de maitres qu'il n'a pas choi- sis et dont il ne reconnaft pas les titres. Il réclame la justice et ne demande pas une charité. Il sait d'ail- leurs que la justice ne lui serait jamais dispensée d'en haut comme un bienfait par un gouvernement "d'oeuvres". Il ∞ nstate qu'au dehors les autocraties naziste et fasciste ont réduit le travail à une servilité machi- nale sans supprimer les privilèges de la propriété capi- taliste. En France même, il s'aperçoit que les formules -138- dont on cherche à l'éblouir, et dont l'application lo- yale entrafnerait évidemment la destruction de toute la structure bourgeoise, sont maniées par des bourgeois, imbus de la primanté de leur classe, et qui ne cherchent en fin de compte qu'à la préserver. Souveraineté poli- tique du peuple et justice sociale sont dond deux no- tions et deux taches indissolublement unies. La fonda- tion d'une "Social-Démocratie" au sens plein de l'ex- pression, espoir d'hier, devient le programme nécessai- re de demain. b Tel est le second article de mes conclusions; voici le troisième. De même que la Démocratie politi- que en France ne serait ni viable ni stable à moins de se développer en Démocratie sociale, de même la Social- Démocratie française ne sera ni viable ni stablebà moins de s'intégrer dans un ordre européen, ou pour mieux dire puisque la présente guerre aura encore rétréci la place de l'Europe sur la carte du monde dans un ordre humain, dans un ordre universel. Démocratie im- plique Démocratie sociale. Démocratie sociale implique au sens le plus élevé du terme, Internationalisme. Sur de ppint encore, on se trouvera vis à vis d'une déduc- tion nécessaire, tirée de la force obligatoire des choses. L'instauration d'une Social-Démocratie suppose par définition un certain nombre de mesures transfor- -139- transformant essentiellement soit la nature juridique de la propriété soit, à tout le moins, la condition ouvrière et la gestion de l'économie. Or, il est évident que des mesures de cet ordre ne peuvent être appliquées sans trouble, sahs dommage, ni même sans risque d'échec dans le cadre restreint de la nation isolée. Une écono- mie nationale, aussi longtemps qu'elle reste ouverte aux lois de la concurrence et au courant des échanges, aussi longtemps,qu'elle conserve le caractère d'un marché et qu'elle recherche des débouchés, est soumise à l'équilibre du milieu dans lequel est baignée, et qui n'est autre que l'économie universelle. Une loi commune, un usage commun s'imposent à elle, et si elle brave trop impunément hardiment ce code universel, cha- que infraction l'ampose à de dures sanctions dans l' ordre commercial, dans l'ordre monétaire, et même, par voir de conséquence, dans l'ordre politique. Pour y échapper, il faut donc nécessairement, ou bien que la nation réformatrice ferme ses communications avec le dehors, coupe le courant normal de la concurrence et des échanges, et s'enclose rigoureusement dans les cadres d'une autarcie despotique, - comme ont fait la Russie Soviétique et l'Allemagne nazie - ou bien qu'elle accepte dedevenir la partie d'un tout et de loger son action propre dans une action de caractère universel. -140- La France répugne à la première solution; elle devra donc appliquer toute sa volonté à faire prévaloir la seconde. Si l'on veut se reporter de quelques années en arrière, on se rendra compte que le Gouvernement de Front Populaire à direction socialiste constitué en France au milieu de 1936, s'est trouvé en face de ces alternatives, encore que son programme ne comprit pas de transformations sociales très profondes : Il s'est heurté sans doute à une sorte de mensconge poli- tique, je veux dire, qu'endépit des apparences, il ne détenait pas la totalité du pouvoir légal, dont une bourgeoisie hostile continuait à accuper des éléments solides et puissants, Mais la difficulté essentielle et presque insoluble a tenu précisément au fait que les changements apportés par lui dans la condition ou- vrière et dans la structure sociale n'auraient pu s'ac- complir avec aisance et sûreté que dans le cadre soit d'une organisation internationale soit d'une autarcie totalitaire. Pour le premier parti les circonstances n'étaient pas hélas! au point de maturité. Ah! s'il avait été possible d'imprimer à l'exemple français, comme dans les grands jours de 89, la vertu d'une i ns- piration communicative ! S'il nous avait été donné d'allumer à nouveau dans l'Europe entière cette -141- contagion enthomsiaste que Michelet a décrite avec un lyrisme religieux. Bien loin de là, l'Europe était sceptique ou rebelle. Jamais, depuis les traités de Versailles, elle n'avait été plus éloignée de l'enthou- siasme idéaliste, ,ni par conséquent de l'union: Il n'ex- istait plus en elle ni cohérence ná concordance de vues, ni confiance. Sourdement prête pour les batailles nou- velles, elle ne pouvait l'être pour la coopération et l'organisation solidaire. Quant au second parti, c'est à dire la prise en mains dictatoriale d'une éco- nomie fermée, il se trouvait interdit d'avance à un gouvernement dont l'un des objectifs était de ránimer en France, par opposition aux entreprises de type fascis- te, les traditions, les passions et les pratiques de la Démocratie. Le Gouvernement de Front Populaire se trouvait ainsi placé devant une contradiection intrin- sèque qui n'offrait d'ailleurs absolument rien d'inconnu ou d'imprévu pour ans chefs, et à laquelle ils se sont, si j'ose dire, sacrifiés pour préserver le pays d'une crise sanglante. Je ne rappelle cet épisode passé que pour éclairér ma pensée et po r permettre de présager )lus exactement l'avenir. Demain comme hier des tenta- tives inspirées du même esprit se heurteront au même obstacle. Demain, comme hier, l'agusdement intégration de l'oeuvre -142- nationale dans une organisation internationale, son ajustement dans une armature couvrant toutes les frac- tions de l'économie universelle parvenues au même sta- de d'évolution, fourniront l'unique solution satisfai- sante, la seule en dout cas qui rest compatible avec les principes et les institutions de la Liberté. On devra donc tenir pour acquis que toute Démo- cratie sociale en France a pour fondement indispensable une structure internationale suffidamment solide. Sans cette base on s'efforcerait en vain de l'édifier, et si l'on y réussissait par impossible, on ne parviendrait pas à la faire subsister. Elle resterait en effet à la merci de la première crise guerrière qui viendrait à nouveau déchirer l'Europe. Elle succmmberait, à peu près infailliblement, ainsi que le prouve l'histoire des vingt-cinq dernières années, soit aux atteintes directes de la guerre, soit à ses antécédences ou in- cidences, la victoire à cet égard n'engendrant pas des conséquences beaucoup moins perniciemses que la défaite. Or, à défaut d'une organisation internatia- nale suffisamment solide, comment écarter durablement la réalité ou la menace de la guerre, comment fonder durablement l'esprit de solidarité, comment créér cet ensemble de sentiments complexes qui en sont l'aliment -143- nécessaire et qu'on rassemble sous le nom de "sécurité". C'est aussi l'histoire des vingt cinq dernières années qui nous enseigne qu'au lendemain même des grandes com- motions universelles se place un moment de raison où de telles créations sont possibles mais qu'à aucun prix il ne faut laisser échapper l'occasion, car elle passe vite, qu'il faut au contraire la saisir, s'y cramponner avec ÉXER un élan, un raidissement d'espoir et de foi. Au lendemain d'une guerre générale, l'humanité entière voudrait que le fléau dont elle porte la meurtrissure toute fraiche eut paru sur la terre pour la dernière fois. Nous avons appris ce qu'il en coûte de ne pas fournir aussitot à cette exigence à peu près unanime, la consistance. par conséquent la durée et l'efficacité. Si nous devions renouveler la même faute, la postérité ne nous pardonnerait pas cette récidive. Nous devons tenir à cet égard notre résolution et notre volonté toutes prêtes. La guerre s'achèvera, bientot, peut- être. Elle s'achèvera infailliblement par la défaite, parl'écrasement des puissances de l'Axe. Mais cet écra- sement ne suffira pas à créer les conditions d'une paix durable. Toute paix est plus ou moins un Diktat. Je ne me suis jamais associé à l'excessive sévérité qu' on a montrée aux auteurs des Traités de Versailles, car jamais, en aucune occasion de l'histoire, les re- -144- représentants des puissances victorieuses ne firent un effort semblable pour fonder sur le Droit le statut nouveau créé par la force. Cependant les Traités de Versailles ont laissé après eux tout un héritage d'er- reyrs, déabsurdités, d'iniquités qui ont été payés par des torrents de sang. Je ne doute pas que les auteurs de la future Paix soient possédés plus intimement encore que les prénipotentiaires de Versailles par l'esprit d'équité, par la volonté de rechercher les fondements inébranlables de la Paix dans la justice, je dirai mê- me dans la charité humaines. Cependant on peut être certain d'avance que la future paix ne sera pas non plus irréprochable, qu'elle ne sera pas parfaite, qu' après elle aussi laissera subsister parès elle tout un lot de difficultés non résolues ou destinées à renaftre, d'iniquités non réparées, ou réparées au prix d'iniqui- tés nouvelles. Qu'on songe aux engagements pris au cours de la guerre, pour des nécessités de guerre, et qu'au- ra consolidés la victoire, aux revendications fondées sur le statu quo ante, sur les besoins stratégiques, sur les nécessités d'aucès à la mer, à toutes ces ques- tions inextricables de races et de minorités ethniques, qu'Hitler tranchait si simplement par les exterminations ou les migrations forcées. Si l'esprit de guerre subsis- te, s'il n'est pas chassé ou maitrisé par des institu- -145- institutions de Paix, il est inévitable que les traités futurs laiseent après eux des occasions, même légitimes, de réparation et de revanche. Il est inévatable que les problèmes territoriaux soient, tot ou tard, évoqués à nouveau par la force, si la notion de frontière elle- même ne se dégrade pas peu à peu, ne se dépuuille pas peu à peu de sa valeur actuelle par une incorporation suffisamment intime des nations dans un corps interna- tional, capable d'ailleurs de redresser des erreurs trop patentes ou d'adapter le statut légal à des situations de fait trop profondément transformées. On peut l'áffir- mer à la face du monde avecune conviction inflexible imperturbable : Il faut que de cette guerre sortent enfin desinstitutions internationales foncièrement so- lides, un pouvoir international entièrement efficace, ou bien elle non plus ne sera pa 8 la dernière. L'Europe et le monde seront de nouveau livrés au fléau. Quant à l'édifice de la Démocratie, politique ou sociale, na- tionale ou internationale, il sera de nouveau exposé à la ruine, et cette fois peut-être sans retour. Organisation internationale, ordre européen, ces formules sont aujourd'hui sur toutes les boughes. Les dictateurs totalitaires et leur équipe ne prononcent pas un discours, ne lencent pas un message, sans invo- quer l'Ordre Européen. En France, les hommes de l'Ar- -146- l'Armistice, ses théoriciens, ses praticiens, ses apo- logistes ne se lassent pas de nous remontrer qu'ils ont trahi la France pour être fidèles à l'Europe, et par là-même au Socialisme International. Ai-je besoin de répéter avec quelle horreur je répudie l'abominable abus de ces formules dérobées à notre vocabulaire. Quand Hitaer et Goebbels parlent d'organiser l'Europe, quand les "collaboratmurs" grançais leur font écho, on sait ce qu'ils entendent et ce qu'ils exigent. Leur ordre européen n'est rien d"autre, dans la réalité actuelle, que l'utilisation de toutes les ressources européennes, c'est à dire leur compression et leur extorsion, pour les besoins de la guerre que les puissances de l'Axe poursuivent, et leur organisation de l'Europe n'est rien d'autre dans la réalité de demain, que son asser- vissement absolu à la domination hitlérienne. les mê- mes hots en viennent ainsi à désigner des idées direc- tement ontradictoires. Quand nous disons "ordre euro- péen", nous pensons à la Paix et non à la Guerre, quand nous disons "organisation européenne", nous pensons non pas à un assujetissement commun sous une hégémonie tyrannique, mai S à une fédération égale de nations libr bres. Société des Nations ! Avouons que la formule de 1919 était belle. Reconnaissons; sans céder à des rail- leries trop bahales, qu'il faut recourir aujourd'hui à la même inspiration. -147- à la même inspiration. [La Société des Nations, telle que l'avaient simultanément a ncçue à la fin de l'autre guerre tous les grands démocrates des Deux-Mondes, était une création magnanime et magifique. Je porte ce juge- ment malgré son échec que je ne cherche pas à pallier; jemmaintiens qu'en dépit de cet échec, elle suffirait à elle seule pour imposer le respect des sociétés poli- tiques au sein desquelles elle a été conçue, et j'ajoute que de cet échec qui fut une expérience, le monde devra tirer demain la leçon. La Société des Nations, instaurée par les Traités de Versailles a échoué parce que de grandes puissances indispensables comme la Russie et les Etats-Inis lui ont manqué dès le départ, parce que ses fondateurs, pourddésarmer certaines préventions ou certaines craintes, n'avaient pas osé la doter des or- ganes et de la puissance vitale que sa fonction exigeait, parce qu'àlle n'était pas une grande Souveraineté, dis- tincte des souverainetés nationales et supérieure à elles, parce qu'elle ne possédait pour faire exécuter ses décisions, ni ube autorité politique, ni une force matérielle qui prévalut sur celle des Stats, parce que ses attributions limitées et intermittentes ne lui per- mettaient pas d'épouser tous les modes des activités nationales. A l'appui de chanun de ces articles, il serait aisé d'apporter les arguments et les faits. -148- Qu'on prenne le contre-pied de chacun d'eux et on ob- tiendra les principes dont l'application permettra d'oh- tenir cette fois un Corps International vivace et effi- cace. Il faut que toutes les grandes puissances, les Etats-Unis et la Russie au premier chef soient parties au nouveau Pacte. Il faut que le Corps International soit pourvu des organes et de la puissance qui lui permettront de remplir sa fonction; je veux dire qu'il soit franche- ment et hardiment installé comme un Stat Suprême, sur un plan dominant les souverainetés nationales, et que par conséquent les nations associés concèdent d'avance, dans toute la mesure où l'exigera cette Souveraine supérieure la limitation ou la subordination de leur propre souverai- neté particulière. Il faut que le Corps International soit mis en état d'imposer l'exécution de ses sentences aux nations réfractaires, ce qui comportera nécessairement soit une prépondérance armée tenant à la détention exclu- sive de certains engins comme les avions de guerre, soit au désarmement suffisamment accentué de chaque Etat parti- culier. Il faut qu'au lieu d'être régi par des conférences de délégués, dont chacun reste soumis aux intérêts e t aux instructions de l'Etat qu'ils représentent, le Super- Etat possède ses institutions et sa direction spéciales. Il faut que la permanence de son action soit assurée par -149- la complexité de ses attributions, car une véritable Communauté Internationale est autre chose qu'une cour arbitrale ou qu'un lieu de réunion diplomatique. Elle doit créer un ordre si elle veut maintenir la Paix, or la création de cet ordre exige une action continue et les conflits et les crises économiques le menacent aussi bien que les litiges politiques. Les fondateurs de la Société des Nations avaient bien senti cette nécessité puisqu'à côté d'elle et sur le même plan ils avaient érigé l'institutionecomplémentaire dite Bureau Inter- national du Travail; mais ce Bureau possédait encore moins de puissance décisive et exécutive que la Société elle-même. Le Corps International devra cette fois évoquer, avec une autorité qui implique obligation, tous ces problèmes du travail qui, comme je l'ai montré d'autre part, ne sont pas susceptibles d'une solution satisfaisante dans le cadre d'une nation isolée. Il de- vra saisir, avec le pouvoir de légiférer et de décider, ces graves questions de débouchés, de matières premières, de migrations qui se trouvent si dangezreusement au contact de l'économie et de la politique. Il devra régler les problèmes des douanes, parer à la crise générale des monnaies. peut-être bar l'institution d'une monnaie internationale. Il devra posséder les moyens d'entre- prendre les grands travaux d'utilité internationale - -150- assainissement, équipement industriel, moyens de trans- port, colonisation, au sens le plus large du terme de façon à élever peu à peu toutes les nations au mê- me niveau de civilisation, et pour cette fin il devra être nanti de facultés d'emprunt pourvu d'un budget qu'alimenteraient, non plus la contribution volontaire et disgracieuse des Etats associés, mais de légers im- pôts portant sur des denrées de consommation universel- le ou le monopole de quedques services internationaux... Des socialistes, réunis à Francfort au lendemain de l'autre guerre pour étudier ensemble le problème des Réparations, étaient déjà tombés d'accord sur un plan de cette envergure. Ils appartenaient à toutes les na- tions belligérantes : je ne nommerai, parmi les morts que Matteotti, assassiné par Mussolini, et Hilferding, livré par le Gouvernement français à Hitler. Les thèmes que je viens d'indiquer comportent chacun des développements et des justifications qu'il serait facile de tirer de la plus récente histoire "mondiale". Mais si l'on veut vraiment toucher du doigt la fragilité et la précarité de toute Paix qui ne repo- serait pas sur une forte construction internationale il suffitndéva d'évoquer le problème russe et le pro- blème allemand. Hitler sera vaincu et son sort personnel importe peu, mais, au lendemain de son désastre, de sa -151- disparition, quéest-ce que les vainqueurs feront de l'Allemagne ? Ils se trouveront vis à vis d'une contra- diction qui, sur le plan de l'Europe actuelle c'est à dire sur le plan des souverainetés nationales. absolues, ne comporterainnt aucune ∞ nciliation intelligible. D'une part, un sentiment universel, envenimé hélas par la haine et par le besoin de vengeance qu'Hitler a pro- pagé dans l'univers entier exige que l'Allemagne soit mise hors d'éaat, et cette fois définitivement de recom- mencer l'atroce aventure. On se refusera, et j'accorde que le refus sera légitime, à distinguer entre le tyran qui aura fanatisé son peuple et le peuple qui aura servi impitoyablement son tyran. On protestera que la Paix n'est qu'unemmensengère et meurtrière simagrée si le monde n'est pas irrémédiablement protégé contre tout accès futur de la barbarie germanique. Tout seta sera naturel et juste. Or, sur le terrain connu de l'histoire, sur le plan des souverainetés nationales, à quoi cette exi- gence naturelle et juste pourra-t-elle conduire, si ce n'est à un système de morcellements; de démembrements, d'annexions, d'interdictions, de tributs ? On réclamera sans nul doute l'imposition de ce système, et ceux qui crieront le plus fort seront certains des "collaborateurs" d'à présent. Mais, d'autre part si les hommes à qui incom- bera la charge de la Paix conservent le courage de réflé- chir -152- réfléchir et de se souvenir, comment n'auraient-ils pas les yeux fixés sur les perspectives d'avenir qu'ouvri- rait devant le monde un statut fondé sur l'usage et sur l'abus de la force. On n'éteint pas la haine par la haine ni la violence par la violence. On ne met pas à néant un peuple, une langue, une tradition, une légen- de. L'abus de la force crée la volonté de revanche, le temps ne l'éteint pas; les hasards de l'histoire lui offrent, tot ou tard, des occasions inattendues. Si dures que soient les conditions imposées à l'Allemagne hitlé- rienne elles ne pourraient guère être plus trutales que celles qui furent imposées à la Prusse au lendemain d'Iéna. Qui eut prévu qu'après de tels désastres, après de telles mutilations la Prusse retrouverait sa force; il n'y a pourtant que quelques années d'Iéna è Leipzig, que quelques décades de Tissitt à Sedan. Pour résoudre la contradiction, pour obtenir l'innocuité allemande dans un statut paisible et sûr de l'Europe, il n'existe donc qu'un seul procédé qui est l'incorporation de la nation allemande dans une communauté internationale assez puis- sante pour la rééduquer, pour la discipliner et s'il le fallait pour la maftriser. Si l'application de la force devenait nécessaire pour obliger l'Allemagne à elle cette incorporation, alors it deviendrait légitime, et salutaire comme une correction paternelle. Alors la -153- force serait au service de la Justice et de la Paix. Alors le temps et l'habitude agiraient dans le sens de l'adaptation et de la coordination, par conséquent de l'apaisement et de la réconciliation. Ce que je viens de dire de l'Allemagne n'est pas moins évident de la Russie, bien que pour des raisons d'une tout autre nature. Le problème russe, l'inconnue russe pèse dès à présent d'un poids étrange sur la notion, je dirai même sur l'espérance de la Paix. J'ai déjà fait ramarquer que, dans un certain nombre d'Etats, au premier rang desquels figure la France, il serait pratiquement impossible d'assurer l'usage régulier du Gouvernement sil une fraction de la classe ouvrière de- meurait soumise, par un rapport direct ou indirect de dépendance, à un Souverain extérieur. De même il sera pratiquement impossible d'entretenir une paix sûre en- tre l'ensemble des nations de l'Europe et du monde, si le risque d'une Révolution intérieure, préparée et ma- chinée et dirigée du dehors par ce même Souverain con- tinue de troubler chacune d'elle. Faute de lever une difficulté si grave, à quel avenir destinerait-on la Démocratie et la Paix ? Je ne crois pas, pour ma part, qu'elle se trouve éliminée, gràce à une modification substantielle de la structure soviétique; il est chi- mérique d'imaginer entre la Russie et les autres Etats un genre de communication qui les amène à un niveau -154- commun. La Russie conservera sans doute tous les carac- tères internes qui la personnifient essentiellement; elle ne transformera, pour établir une similitude avec le reste du monde, ni son système de gouvernement, ni son système de propriété, Je crois, en revanche, que sa ma- nière de vivre extérieure, son "comportement" vis à vis des autres puissances aura été pénétré de profonds amen- dements sous la double influence de la lutte qui l'aura héroïquement exaltée, puis de la victoire qui aura con- solidé et consacré sa puiseance. Elle sortira de l'épreu- la ve délivrée des crises de croissance qui/secouaient de- puis vingt-cinq ans; confiante dans sa force, à la fois agrandie et rassérénée, capable par conséquent de l'ef- fort nécessaire pour offrir à la vie internationale une participation qui n'y provoque pas de dangereuses dis- sonances. [Que peut-on attendre d'elle ? Qu'elle cesse d'entretenir un corps étranger à l'intérieur de chaque nation et qu'elle-même cesse de se poser comme un corps étranger vis à vis du reste des nations par une sorte de rupture provocatrice avec les notions traditionnel- les de la moralité et denl'humanité. Un Concordat doit et peut régler à cet égard les conditions de l'existence commune, et pour en fixer les clauses, pour en assurer le respect, il faut bien imaginer l'intercession, la -155- pression persuasive du Corps International dont la Russie sera membre. J'emploie ce merme de Concordat avec quel- que hésitation, car je ne voudrais offenser aucune su- sceptibilité par le rapprochement qu'il suggère, mais si l'on veut y réfléchir sans prévention, c'est bien sur les rapports des Stats et d'une aglise temporelle qu'il s'agit d'arrêter une transaction délimitant les domaines respectifs de la croyance hiérarchisée et de la souveraineté nationale. Je crois que la Rissie, bien que demeurée soviétique, prêtera la main à une transac- tion de cette nature, et je me fie à l'évidence de son intérêt. Mlle ne pourra ni ne voudra se détacher des puissances anglo-saxonnes, sans le concours desquelles elle n'aurait pu repousser victorieusement l'agression hitlérienne, et dont la collaboration continue lui res- tera nécessaire pour la reconstruction de son économie rávágée. L'intégration dans le Corps International repré- sentera pour l'Etat Soviétique cette reconnaissance pleine et égale sans réticence et sans arrière-pensée, à laquelle ses dirigeants aspirent depuis si longtemps et qu'en réalité aucune puissance he lui avait encore concédée, pas même celles qui négociaient et traitaient avec lui. Enfin la Russie ne voudra être surpassée par personne, au regard du prolétariat universel, dans cette détermination de Paix dont l'élan vers l'organisa- -156- l'organisation intérnationale sera considéré comme le signe le plus visible et le témoignage le plus certain. J'ajouterai, d'un mot, que là est pour elle l'unique moyen de balancer la responsabilité historique qui pèse sur elle. Si son abstention ou son intransigeance de- vait faire obsancle à la construction solide de la Paix, elle annulerait l'immense service rendu à l'humanité par son héroïsme; elle se replacerait vis à vis du mon- de civilisé dans la même position qu'en Septembre 1939 au lendemain de l'erreur criminelle dont il faudrait effacer jusqu'au souvenir. Je serais conduit ici, par la logique du raison- nement comme par l'association des idées, à envisager, au sein du Corps International, l'opportunité d'une autre présence. C'est à la Cour de Rome que je pense, au Saint Siège Apostolique. Sa participation au même titre que celle des Etats serait par elle-même le signe le plus éckatant que, dans l'univers de demain, d'autres puissances compteront que les puissances temporelles. Sa coopération active permettrait de hauser sur un plan supérieur et de régler par des "concordats" généraux ces catigories toutes wood (de litiges avec les Etats qui, à l'inté- rieur du cadre national, altèrent la vie politique et conduisent à d'insupportables conflits. Ce rôle convien- drait assurément à une Eglise qui est pacifique par es- -157- essence, puisqu'elle incarne une religion de Paix et qui l'est aussi, par fonction, si je puis dire, puisque sa constitution même est d'ordre international. L'in- fluence pontificale s'est toujours exercée et s'exerce encore en faveur d'une Paix organique, fondée sur la justice, sur l'égalité des peuples et des hommes, sur la sainteté des contrats. Le premier discours public qu'ait prononcé le Pape Pie X1 après les accords de Latran du haut de la loge de St Pierre, était une ad- juration pathétique à la Paix. La Paix esst nécessaire à l'Eglise, et il n'est pas moins certain que le concours de l'Eglise serait infiniment profitable à l'oeuvre d'organisation pacifique. Mais dans la zone humaine que couvrirait la Communauté Internationale, si l'Eglise catholique est la seule qui se présente sous la forme d'une hiérarchie centralisée et universelle, la reli- gion catholique n'est pas la seule qui soit professée par les multitudes. Il faudrait donc reconnaftre un principe d'égalité entre les religions comme entre les Etats et adresser à toutes le même appel. Leur mode de représentation ne serait pas fixé sans quelque peine, car les autres confessions ne sont pas constituées d'avance, comme l'Eglise de Rome, sur le type hiérar- chique d'un Empire; mais à supposer que des difficultés de cet ordre puissent finalement s'aplanir, comme je le crois, on est obligé de prévoir raisonnablement que -158- l'obstacle insurmontable serait élevé par l'Eglise elle- même. L'Eglise manifestera sans doute à l'oeuvre inter- nationale sa sympathie la plus chaleureuse et la plus serviable; il est vraisemblable qu'elle n'y participera pas comme associée, qu'elle ne s'y engagera pas, qu'elle ne s'obligera pas vis à vis d'elle-mRix. Pourrait-elle consentir à une égalité de droits, ou même à une simple reconnaissance de fait vis à vis d'autres confessions, puisqu'elle les tient pour hérétiques ou infidèles ? Pourrait-elle acquiéscer à une sorte de partage de la foi universelle quand une promesse révélée lui a donné pour fin la conquête de toutes les âmes; et qu'en ab- diquant ce mandat elle manquerait à son élection divine ? Pourrait-elle accepter la suprématie d'un Super-Etat, aliéner à son profit une protion de sa souveraineté alors que sa propre suprématie résulté à BeB yeur de son institution ? Pourrait-elle, en un mot, partager la responsabilité d'un ordre international autre que celui dont les règles seraient fournies par ses propres directions? Si des principes nous descendons à la pra- tique, si nous considérons que la tâche courante de la Communauté Internationale sera de trancher les litiges, de rendre des sentences, d'édicter et peut-être d'ap- pliquer des sanctions, l'Eglise pourrait-elle, fût-ce en tant que membre de la Communauté, prendre parti pour un Etat contre un autre, c'est à dire pour certains -159- de ses fidèles contre d'autres, alors qu'elle se tient pour leur mère commune ? Elle ne l'a pas fait pendant l'autre guerre ni pendant celle-ci; comment le pour- rait-elle pendant la Paix ? J'ai supposé, en examinant la position des Soviets que les intérêts temporels de l'Etat Russe prévaudraient sur les rigueurs de la doc- trine communiste, mais quand il s'agit de la Papauté je ne peux plus former de conjecture analogue, parce qu'elle n'est plus chargée d'aucun intérêt temporel. Un pape du XVIe siècle qui entretenait une armée, qui entrait dans des coalitions, qui faisait la guerre, aurait pu balancer entre quelque nécessité impérieuse pesant sur les Etats pontificaux et la sévérité intran- sigeante du Dogme. La Papauté d'aujourd'hui ne connaît plus ces hésitations, et n'a plus de raison d'incliner vers ces transactions. Elle est une puissance purement spirituelle. C'est pour cela que sa présence dans la Communauté Internationale me paraitrait plus ardemment souhaitable, et c'est aussi pour cela qu'il me paraft chimérique de l'espérer. x-x-x-x-x-x-x-x-x