France - Blum, Leon - French transcript of "For All Mankind" , 1942-1943
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FRANCE: Leon Blum -
PSF France
Leon Blum
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Typescript [ii] in French]
of For All THankin or
[some corrections in
Blums hand.]
AVANT-PROPOS
A la fin de l'autre güerre; j'ai écrit un petit
livre que je destinais aux jeunes gens, et que j'ai dé-
dié particulièrement à monsfils. Mon fils approche main-
tenant de la quarantaine, Il est prisonnier en Allemagne
Je connais sa rectitude d'esprit et sa fermeté d'âme;
ni lui ni, je crois bien, ses compagnons de captivité
n'ont besoin d'un conseil ou d'un réconfort. Mais tous
les jeunes gens qui ont aujourd'hui l'âge qu'il avait
alors, tous les adolescents qui grandissent loin de
leur père prisonnier, loin du foyer familial ? Tous ceui
qui cherchent en vain dans les ruines du passé une cer-
titude, une règle, une foi; tous ceux qui scrutent en
vain les ténèbres de l'avenir pour y trouver une lueur
d'apaisement, une étoile conductrice ? N'ont-ils pas
besoin qu'on se tourne vers eux et qu'on les assiste ?
Le devoir des hommes que la vie a obligés à amasser
en eux quedque expérience n'est-il pas de réfléchir
scrupuleusement pour eux, sans nulle présomption d'afnés
mais avec une tendre sollicitude, de dégager pour eux
les premiers préceptes d'une sagesse, les premiers
principes d'une action ? C'est l'objet que je me suis
assigné, avant tout autre en rédigeant les pages qu'on
II
va lire. Je les ai écrites dans une prison où je suis
encore. J'ignore comment elles parviendront aux lecteurs
inconnus qui me les inspirent et dont je crois voir
autour de moi les visages attentifs. Mais je sais qu'
elles leur parviendront un jour. On paut écrire et par-
ler du fond d'une prison : dans un pays à l'instinct
généreux comme le notre, cela donne même plus de crédit
à la pensée, plus de résonance à la voix. Le verrou de
ma porte et les barreaux de la fenetre ne m'ont pas
séparé de la France. Je m'emplis de tous ses espoirs
comme de l'air que je respire; je baigne dans toutes
ses misères. Je sens ma vie battre à chaque instant à
l'inisson de la sienne, cependant que la solitude donne
plus de poids et sans doute plus d'indépendance à mes
réflexions.
La génération à laquelle j'appartiens n'a pas
réussi dans sa täche. Je le sais aussi bien que person-
ne, mais je ne me lève pas pour présenter sa défense.
De ses fautes, de ses illusions, de ses malheurs, j'es-
saie de tirer un enseignement pour les générations qui
viennent, pour celles qui supporteront demain la charge.
Notre expérience peut profiter aux autres plus qu'à
nous-mêmes. C'est dans cet espoir que j'ai rassemblé
ces réflexions, au fil de mon examen solitaire. Mon
III
dessein principal a été de mettre en garde les jeunes
gens, et aussi les hommes, contre un sentiment dans le-
quel il entre peut-être autant de présomption que de
dévouragement.
La France se trouve aujourd'hui vis à vis d'un
interrègne; elle ne se trouve pas devant le néant. Tout
n'est pas aboli; tout n'est pas à refaire. La défaite
a marqué l'effondrement de notre appareil militaire;
elle a déclaré la faillite de la classe difigeante;
elle a disqualifié dans l'esprit public le système po-
litique que cette classe avait façonné à son image; elle
a détruit des vies humaines et des richesses. Elle n'a
pas détruit la France, son peuple, son sol, son carac-
tère, cet ensemble de traditions, de convictions et
d'aspirations qu'on appelle aujourd'hui son "esprit".
Au point de vue de notre puissance militaire la guerre
est pout-être achevée; au point de vue de notre exis-
tence nationale, elle ne l'est pas. La France n'est
pas encore vaincue; son destin n'est pas arrêté, puis-
que la guerre continue, sans elle, mais pour elle. Il
est encore permis d'espérer, j'imagine, qu'elle en sor-
tira indépendante, intacte, peut-être agrandie spiri-
tuellement dans une Europe affranchie et pacifiée.
-1-
9
Aucune crise de l'histoire ne laisse un peuple dans
son équilibre antérieur, et c'est en cela surtout que toute
crise, indépendamment de ses résultats matériels, est un
fait révolutionnaire. A l'issue d'une longue guerre natio-
nale la victoire bouleverse comme la défaite.
La France en & fait l'épreuve il y a vingt ans. Tous
les rapports normaux d'affection, d'habitude, d'intérêt,
sont interrompus et souvent rompus. Des familles sont mu-
tilées ou dispessées; des populations déracinées ou drans-
plantées. De brusques changements frappent les conditions,
les voisinages, les occupations, les fortunes, Les alarmes,
E
les souffrances, les angoisses de tout ordre rouvrent la
voie aux sentiments de forme ou de 8 ntenu religieux, à
l'inquiétude sur la destinée de l'individu, de la nation,
de l'humenité. Le prix de la vie personnelle, sujet à peu
de variation dans les périodes tranquilles, est soumis à
de brusques écarts, déprécié pour les uns, surestimé pour
les autres, suivant que la secousse avait engendré l'esprit
de sacrifice ou développé l'égoIsme et la peur. Enfin tou-
tes les grands crises de l'histoire semblent appeler à une
retraite ou même à une déchéance prématurée les générations
-2.
humaines, déjà dévimées, qui y ont pris une part directe.
A l'exception de quelques vieillards, conservés comme des
fétiches ou des idoles - tel Thiers ou Clémenceau - et
d'ailleurs prestement jetés su rebut, la tourmente a déblay
la route devant la jeunesse. Devançant le cours régulier
des trensmissions et des héritages, la jeunesse ne se sen t
plus seulement promise à l'avenir, mais inopinément char-
gée de ce devgoir anticipé; Elle en est fière, mais elle
ne le connait pas; elle hésite. Ceux qui peuvent donner
à leurs souvenirs vingt ans de recul, vérifieront trait
par trait ce tableau sommaire.
Mais quand la guerre s'est achevée par la défaite,
quand la défaite, brutale et totale, 8. laissé après elle
l'humiliation et l'accablement, alors on voit apparaitre
un autre sentiment collectif. Il est aussi ancien sans
doute que les sociétés humaines; on retrouverait ses éle-
ments originels dans la religion antique et surtout dans
le prophétisme juif. Après une bataille perdue, le peuple
grec se demandait par quelle néglégence des rites il s'é-
tait aliéné la protection du Die de la Cité; le peuple
juif s'accusait, à la voix de ses prophètes, d'avoir violé
-3-
le pacte d'alliance qui l'unissait au Dieu des Armées. L'ins-
tinct des peuples est la justice. Quand ils ont été frappés,
ils ont besoin de croire qu'ils n'ont pas été frappés à tort.
Ils cherchent en eux-mêmes de quoi ils ont été coupébles ou
bien ils cherchent des coupables dens leur sein. Une camamité
nationale se lie ainsi, depuis l'origine des temps, à l'idée
d'un péché ou d'une faute, avec ses développements naturels:
contrition, expiation, rédemption.
Les peuples, comme les hommes, sont toujours tentés
de croire que l'évènement qui atteint leur existence n'est
jamais arrivé quà eux. Certes, il y a peu d'éxemples dans
l'histoire que l'idée du péché et de la rédemption nécessai-
re ait été cultivée avec autant de complaisence que nous le
voyons sous nos yeux, qu'elle ait été viciée à tel point par
une manie presque perverse de flagellation volontaire ; d'au-
tre part elle n' a jamais été exploitée avec plus d'astuce
et de perfidie. Cependent le monde ne connait guère de plus
des
vieille croyance et cette croyance est la plus vieille/illu-
sions. Car il est absurde de supposer que l'histoire obéisse
à cette règle élémentaire de justice distributive. Une catas-
trophe nationale s'explique nécessairement par des causes,
-4-
mais elle ne se justifie pas nécessairement par des fautes.
Si la défaite devait être le châtiment mérité de l'erreur,
de 2 ignorence ou du vice, il faudrait admettre que e la
victoire est la récompense légitime de la sagesse, du méri-
te et de la vertu. Ceux-memes qui croient à un dessein pro-
videntiel régissent les affaires humaines ne le traduisent
pas par une loi si simple; les voies de Dieu leur apparais-
sent plus détournées, plus lointaines, moins pénétrables.
Quel est le peuple dont on pourreit raisonnablement ratta-
cher les destinées changeantes aux jeux alternés de la ré-
compense et du châtiment ? La France de 1914 a remporté la
vistoire; était-elle donc plus sérieuse, plus morale, plus
pieuse que la France de 1939 ? Par quelles vertus Hitler
et Mussolini ont-ils mérité leurs victoires; par quelles
fautes la Belgique, la Holbnde, la Norvège ont-elles mérité
leur sort ? Au moment où j'écris, la guerre sévit entre le
Reich et la Russie soviétique; d'Hitler et de Staline l'un
des deux sera nécessairement un vainqueur : faut-il en con-
clure que l'un des deux sere nécessairement un juste
Cessons donc de nous frapper si bruyamment la poitri-
ne. Faisons trève à ces macérations, à ces dénonciations
-5-
de nous-mêmes, ou plutot à ces dénonciations dex'autrui, car
cette cruelle sévérité de jugement s'accompagne le plus sou-
vent d'une complaisance étrange, pour ne pas dire d 'un aveu-
glement volontaire Une condamnation colb ctive a pour fon
dement et devrait avoir pour condition le plusnrigoureux
examen personnel, et nous voyons bien que ceux qui manient
avec le plus d'arrogance la vitupération et la málédiction
générales s'abstiennent soigneusement de commencer par leur
propre confession, leur propre mea culpa. Non, laissons ce-
la : ce qui est vrai, ce qui est naturel, c'est qu'une na-
tion après une grande défaite, comme un homme après un grand
échec ou un grand chagrin, se réfléchisse en sa propre cons-
cience, procède à un scrupuleux controle, s'efforce de voir
distinctement en elle. Que l'examen soit sévère, c'est en-
tendu, et il peut aboutir à de dures conclusions; mais qu'il
ne soit pas gouverné d'avance par uhn aveu de déchéance et
d'indignité. Nous avons tort lorsque nous avons reconnu, lors.
que nous avons compris notre tort, et non parce que l'évène-
ment nous a donné tort. C'est ainsi que nous devons nous
examiner et nous juger. Le devoir d'équité existe aussi vis
à vis de nous-mêmes.
x-x-x-x-x-x-x-x-x
-6-
Lorsque un peuple est durement frappé dens sà vie
nationale, son premier mouvement, parce qu'il est le plus
simple, est d'accuser ce qu'il trouve directement sous
sa main : ses chefs responsables, son régime politique,
ses institutions. Ce réflexe instinctif tômbe souvent jus-
te. Au cours du XIXe siècle la France a connu deux grandes
défaites. Après la prise de Paris et Waterloo le coupable
était l'Empereur; après Sedan et Metz, le coupable était
l' Empire. De même qu'un instinct unanime, au siècle der-
nier accuséspontanément l'Empereur et l'Empire, de même,
après notre présent désastre, une partie de l'opinion a
dénoncé le régime républicain et les chefs de la Républi-
que. Le mouvement, cette fois, n'était ni général, ni sur-
tout spontané, mais n'importe; ce qui est sûr, c'est qu'il
s'est propagé, qu'il 8. pris de l'ampleur et de l'extension,
précisément parce qu'il retrouvait le sens de la tendance
séculaire. On ne s'est pas borné à rejeter la responsabi-
lité de la catastrophe sur la forme de l'Etat ou sur ses
chefs récents; on n'a pas seulement mis en cause la Cons-
titution de la République et le personnel républicain; on
est allé bien au-delà; on s'en est pris à toute le struc-
ture complexe de la vie publique, et à son contenu comme
-7-
à sa forme. On a essayé de ramener, comme d ens un vaste
coup de filet, tout ce qui avait animé, depuis un siècle et
demi, les doctrines et les moeurs comme les institutions.
Tranchons le mot : en sus d'une Révolution politique on a
entrepris une contre Révolution civique et sociale. La res-
ponsabilité de la défaite n'est pas limitée à la République,
elle est étendue à la Démocratie, au dogme de la liberté
personnelle, au principe de l'égalité naturelle entre les
citoyens. Toutes les idées mères, toutes les idées force
qui depuis la Révolution française semblaient le fondement
de la Bociété, ces idées que la Charte monarchique de 1814
ou les Constitutions impériales avaientvelles-memes recon-
nues et proclamées, ont été, parait-il, réduites en pous-
sière par le chod des armées d'Hitler. Ce serait peu de les
renier ou de les bafouer; on nous affirme qu'elles sont dé-
truites; qu'une sorte de preuve par l'évidence, ou par l'ab-
surde, les a mises à néant et on ous promène dérisoirement
dans leurs ruines.
Je sais bien que sur le néant on se pique de recons-
truire à nouveaux frais. Mais je ne m'attarderai pas à cette
tentative de reconstruction, bien qu'on la décore du nom de^
-8-
Révolution Nationale. Son premier vice est la précarité,
puisqu'elle est condamnée à ne survivre, ni à la défaite
de ßlus en plus probable de Hitler, ni à sa victoire dé-
finitive. Son second vice est la contradiction. Les ou-
vriers incertains qui s'en sont chargés flottent entre
deux notions grossièrement contradictoires : le retour
aux traditions et aux coutumes anciennes de la France;
l'imitation des régimes totalitaires créés de toutes piè-
ces par le nazisme allemand et le fascisme italien. Les
sentiments qui inspirent ces deux notions, quoi qu'ils
attestent également le manque d'invention, l'habitude rou.
tinière, l'indigence d'esprit, sont contradictoires entre-
eux puisque le retour à l'ancienne tradition française
indique une certaine infatuation orgueilleuselde tout ce
qui est ou fut national, et que l'imitation des régimes
totalitaires traduit un abaissement, ùne soumission au
vainqueur, une servilité. Ces notions mêmes peuvent con-
verger tant qu'il s'agit seulement de démolir la France
républicaine, il n'y a plus entre elles de conciliation
ou de transaction possibles dès qu'il s'agit de batir.
Nbtre ancien Etat monarchique, tout imprégné de croyances
abstraites et sentimentales, où le pouvoir royal incar-
nait une
-9-
hiérarchie régulière de classes, de corps et de privilèges,
n'e rien de compatible avec ces autocraties sombres où l'a-
doration idolatre d'un homme se substitue à la foirreligieu-
se en un principe, où les caprices sanguinaires de la oru-
talite remplacent la majesté ordonnée de la force, où l'éta-
gement des groupes et des individus est nivelé dans une ser-
vitude fanatique. Les dictatures totalitaires qui ne retien-
nent de la civilisation moderne que l'acquis matériel du
progrès fersient refluer les sociétés européennes bien en
deçà du développement monarchique; elles rementent par des-
sus des siècles d'histoire pour se ráttacher à la légende
des royautés barbares et aux rites élémentaires de la tribu.
Au surplus, en même temps qu'elles répugnent au mélange, C
ces deux conceptions ne sont chacune que la plus vaine aber-
ration de l'esprit. On ne restaurers has l'ancienne France.
On doit honorer les morts, on peut s'inspirer de leur exem-
ple; on ne les reseucite pas. Une tradition peut se prolon-
ger dans son esprit, mais personne ne parviendra jamais à
couler la réalité présente dans ses formes abolies. four re-
prendre une image de Jaurès, on peut en entretenir la flam-
me, on n'en ranimera pas la cendre. D'autre part, qui oserait
supposer que la construction d'hitler ou de mussolini soit
plus durable que celle de Napoléon 7 Comment pourrait-elle
-10-
séétablir solidement sur l'murope, quand, même dans le pays
de ses fondateurs, elle est liée à leur vie ? Quelques élé-
ments épars pourront subsister; l'ensemble, l'essentiel ne
survivront pas. C'est qu'on annule pas d'un coup vingt siè-
cles d'histoire; c'est que le progrès humain possède une
force incompressible. Rien de ce qui fut établi par la vio-
lence et mainteni par la contrainte, rien de cequi dégrade
l'humamité et repose sur le mépris de la personne humaine
ne peut durer.
Il est oiseux d'insister sur ces vérités trop éviden-
tes. L'oeuvre constructive dont on nousnoffre le spectacle
ou la promessé est tarée d'avence. Ce qui importe avant tout
à l'heure actuelle est de considérer et de juger l'oeuvre
de destruction. Qu'elle r éponde à un instinct atavique, je
l'ai rappelé; qu'elle ait pu séduire et gagner une grande
partie de la jeunesse, je ne m'en étonnerai pas. Je me sou-
viens encore d'avoir été jeune. La jeunesse est enthousias-
te, systématique et intransigeante, elle sait condamner com-
me elle sait admirer. Jeter tout à bas, envoyer à la voirie
des matériaux meme sains, ou que la dimolition seule aura
dégradés, faire place nette pour un monde tout neuf qu'elle
conçoit à son image età sa taille, c'est un programme qui
-11-
ne peut que la tenter. Tout étéit-il donc faux, médiocre ou
vil dans la société d'hier ? Un instant, jeunes gens, je vous
prie ! Avant de prendre le pic en mains, répondez à une ques-
tion, à une seule. Voulez-vous la Paix; détestez-vous la Guer-
re ? Si la guerre n'est pas le pire malheur pour un peuple
car un peuple comme un homme ne sauve parfois sa vie qu'en
pas
la risquant et pour un per ple/plus que pour un homme la vie
n'est le bien suprème convenez-vous qu'elle est le pire
fléau pour l'humanité ? Reconnaissez-vous, que, sans la cer-
titude de la paix, il n'est pas de sécurité dans le travail
et dans le bonheur personnel des hommes, de continuité dans
le progrès, de satisfaction pour les besoins les plus élevés
de l'âme humaine ? Acceptez-vous comme la plus noble des ta-
ches d'extirper du monde à recréer la possibilité même de la
guerre ? Oui, n(est-ce pas. > Mais alors tout n'était point
indistinctement condamnable dens la France d'hier, dans la
France démocratique, dans la France de la Troisième Républi-
que, et vous ferez bien d'hésiter un peu avant de renverser pê.
pêle-made toutes les conditions de sa vie politique, morale,
sociale. La France d'hier avait au moins ce merite de vouloir
généralement, et ùeme unanimement la Paix, d'être prêtevet
adaptée à la Paix.
-12-
Poussez un peu plus loin votre réflexion. Estimez-
vous de bonne foi que, si toutes les nations d'Europe
avaient pratiqué le régime politique et social de la France
ce régime honni ! une guerre générale eut-elle été
possible ? Supposez que l'Etat allemand, l&Etat italism,
l'Etat russe, aient été modelés sur notre malheureuse
Démocratie, dénoncée aujourd'hui avec tant d'arrogant mé-
pris, est-ce que la paix de l'Europe n'aurait pas été sure
et durable ? Certes, le statut européen comportait bien
des absurdités, bien des iniquites, quoiqu'après tout
l'Europe remaniée par le Traité de Versailles fat moins
absurde et moins inique qu'à aucun autre moment connu de
l'histoire. Mais si tous les Etats de l'Europe avaient
partagé notre misérable régime, les difficultes se seraien
résolvées peu à peu par des transactions amiables ou plu-
tot elles se seraient lentement effacées sous l'action
tranquille du temps. Cherchez, 8 jeunes gens, à quel mo-
ment et sous quelle action la possibilité de guerre s'est
reintroduite en Europe. N'est-il pas évident que c'est au
moment où Hitler s'est empare du pouvoir et sous l'action
du racisme hitlérien ? La veilee encore, l'Europe, sous
l'impulsion de l'esprit démocratique, s'organisait pour
-13-
la Paix; la veille encore le désarmement général était un
espoir, non pas une chiměre. Le risque de guerre s'est
accru en Europe à mesure que le pouvoir despotique de
Hitler grandissait en Allemagne. Il n'en pouvait être au-
trement; les tyrannies sont cnquérantes par essence, tout
comme la Démocratie est pacifique. Au moment même où j'é-
cris, le Président moosevelt et M. Winston Churchill pu-
blient les huit points de la Paix que les Démocraties an-
glo-saxonnes entendent instaurer après la défaite de Hither
et des interprètes officieux du Louvernement français ré-
pondent avec un mépris gouailleur : If "ous connaissons
cette antienne. Les huit points de hoosevelt et de Chur-
chill sont les quatorze points de wilson. On pouvait se
faire illusion sur ces nobles candeurs il y El vingt-cinq a
ans; aujo rd'hui nous en avons fait la rude épreuve et nous
savons qu'elles n'assurentapas la justice et la paix."
Mais ce que nous avvons au contraire, c'est que l'échec de
la Société des Nations après l'autre guerre we eu pour
causes, tout d'abord la méfiance aigre et soupçonneuse
avec laquelle l'oeuvre E été conue et engagée, ensuite
l'abstention des Etats-Unis, enfin et surtout l'apparition
en Europe des partis et des régimes de dictature. Reprise
franchement et hardiment avec l'entière perticipation des
-14-
stats-nis, dans une Europe purgée des dictatures, qui ose-
prédire son avortement ? Qui, oserait- surtout le souhaiter?
Dictature et Guerre, Démocratie et Paix, oserez-vous
vous inscrire en faux contre ces connexions nécessaires ?
Non. Vous n'avez donc pas le droit de rejeter d'un geste
la Démocratie au rebut;Vous n'avez pas le droit de condamner
d'emblée, comme entachée d'erreur ou de dol, l'oeuvre des
hommes qui, depuis cent cinquantecens, ont essayé de la fon-
der dans le monde. Vous n'avez qu'un droit, et qu'un devoir:
c'est de réchercher pourquoi notre effort n'a pas réussi afin
de le reprendre plus efficacement après nous.
Vous me répondrez sans doute que la jeunesse n'entend
playse perdre, comme nous, dans ces desseins chimériques aux-
quels vous imputez une part de notre malheur, et je m'aper-
çois en effet quel fut, pour bon nombre d'entre vous, le pre-
mier des réflexes provoqués par la défaite. En même temps
que le d égoût général de toute realite présente, vous avez
ressenti un besoin de recueillement et de repliement sur
vous-mêmes que vous étendiez de votre personne à Motre pays.
Vous vouliez isoler la France comme on isole un pénitent ou
un malade. Vous imaginiez pour elle un traitement solitaire,
-15-
en profondeur et en durée, une cure de couvent ou de sana-
torium. Dans la guerre qui continue, pensiez-vous, la Fran-
ce ne garde plus de devoir, presque plus d'intérêt. Elle
ne devra plus se meler à l'Europevque dans la mesure in-
dispensable à sen existence matérielle.avant tout elle doit
se couver elle-même, s'insuffler une nouvelle force; quand
elle sera redevenue forte, on verra... Vous n'étiez pas les
premiers à conseiller cette conduite à une nation vaincue.
Fichte parlsit ainsi, Stein agissait ainsi dans la Prusse
les themes le,
d'après Iéna et Tilsitt; somme toute tels furent la propa-
gande hitlérienne dans l'Allemagne d'après Versailles, l'at-
titude de Thiers et surtout de Gambetta après le Traité de
Francfort. Mais qu'entendez-vous faire de la France recons-
tituée dans sa solitude ? Quel objet destinez-vous à sa
force recouvrée ? La revanche, dont on ne parle jamais, et
à laquelle on pense toujoirs ? Voulez-vous la France forte
pour qu'elle profite à plein des occasions qu'offrirait
plus terd la "justice immanente" de l'histoire, ou peut-être
pour qu'elle les suscite ? La revanche alors appellera une
revenche, et de guerre en guerre, de génération en générat
tion, les peuples ne cesseront plus de se passer l'un à
l'autre, comme disait encore Jaurès, la coupe empoisonnée
-16-
des Atrides.Non, ce n'est pas ainsi que vous imaginez l'a-
venir. Vous voulez fonder la Paix? Mais alors la force fran-
çaise ne doit pas s'amasser, se surchauffer comme la vapeur
comprimée dans une chaudière close; elle doit s'épancher
au contraire; elle doit s'employer à la coopération libre
des peuples; à leur organisation égale et fraternelle. Liber.
té, égalité, fraternite, deviendra votre devise internatio-
nale : Proclamez- la donc au lendemain de la défaite, comme
nous l'avons fait il y 8. vingt ans, avec un peu plus de mé-
rite, au lendemain de la victoire. Alors, que vous en dou-
tiez ou non, vous rejoindrez encore la trace de ces Républi-
cains, de ces Démocrates, que tout à l'heure vous accabliez
de vos reniements.
Je n'ai voulu alléguer qu'un argument pour faire
saisir ce qu'avaient d'absurde, et d'ailleurs d'impossible,
ces condamnations aveugles et ces rebuts indistinots. Jlau-
rais pu en four nir biend 'autres; j'ai choisi celui dont le
poids me paraissait irrésistible. On ne s'étonnera pas, j'es-
père, que je tire un tel parti de l'idée et du nom même de
la Paix, au moment même où nous assistons à la phase la
plus atroce de la guerre, que dis-je - Y où nous participons
-17-
bon gré dal gré à son atrocité. Un bon allemand se délecte
au révit d'une nuit de bombardement à Londres; de notre
côté nous applaudissons quand notre journal nous apprend
la fin tragique du Bismarck coulant à pic avec tout son
équipage; Forend Lossque nous lisonn dans un communiqué de la cam-
pagne germano-soviétique "une division est détruite", nous
ne fáisons aucun effort pour nous représenter la réalité
que ces quelques mots recouvrent et dont l'image nous sou-
lèverait le coeur; nous poussons un cri de joie ou de dépit
suivant qu'ils'agi d'une division amie ou ennemie. Comme
chez les spectateurs du cirque remain, la passion a suspen-
du toute sensibilité. Mais resterons-nous au lendemain de
la guerre te ls que nous fait malgré nous la guerre ? Si
la guerre he devait laisser en nous, pour le moins, la
détermination d'en subir pour la dernière fois la fatalité,
il faudrait désespérer à jamais de la destinée humaine.
Cette résolution pourra sans doute être infirmée par l'évè-
nement; elle l'a été déjà; mais il serait horrible qu'elle
ne se format pas en nous; elle est, si je puis dire, obli-
gatoire. nous ne l'acceptions pas en pleine sincérité,
en pleine probité de conscience, si nous donnions au con-
traire notre acquiescement au vieil adage, aussi vieux que
la Guerre elle-même qui veut qu'elle soit éternelle, alors
-18-
il ne faudrait plus parler de construire un monde nouveau.
Léavenir manquereit en même temps que le présent.
Je ne puis m'abstenir ici de marquer une des singu-
larités du moment, qui n'est peut-etre singulière qu'en ap-
parence. Lesiindividus, les journaux, les groupes qui tenai-
ent en Fra,ce école et profession de chauvinisme, ceux qui
galvaudaient à leur usage le beau mot de "national", ont
tous poussé àll'armistice et applaudi à la capitulation.
Tous pronent aujourd'hui la collaboration avec le vainqueur
ou, pour parler plus exactement, avec l'ennemi. Cependant,
aux premiers mois de la guerre, quand la France presque
entière escomptait une victoire lente, mais cettaine, ces
mêmes hommes en posaientd'avance les conditions avec une
intraitable dureté. ¹₁ₛ voulaient en finir une fois pour
toutes non seulement avec Hitler et ses bandes, mais avec
les millions d'êtres vivants que recouvre le nom de l'Alle-
magne. Ils exigeaient non pas seulement sa mise en tutelle,
mais son démembrement, mais l'annexion de larges territoires
à la France. Ils traitaient en ennemis de la Patrie les dé-
mocrates et les socialistes qui, eux, n'attendaient pas
d'autre fruit de la victoire qu'un "ordre nouveau" où la
coopération solidaire des peuples formerait la garantie
-19-
materielle de la Paix. Aujourd'hui prosternés devant la for-
ce, ils étaient prêts, hier, à, abuser de la force, et ils ré-
cidiveront demain. Dans une France redevenue libre et forte,
ils redeviendront des "nationalistes" et des chauvins. Ils
reprendront leurs attaques contre les traitres "pacifictes"
qui ne renoncent pas à aqseoir la Paix sur la liberté des
hommes et l'égalité fraternelle des Etats. Et les mêmes hom-
mes qu'ils dénonçaient hier, qu'ils dénonceront demain comme
"pacifistese, ils les flétrissent aujourd'hui du nom de "bel-
licistes"; dar voici l'autre face du paradoxe apparent. Les
pacifistes d'hier et de demain, précisément parce qu'ils
conçoivent la Paix comme un accord libre entre peuples libres
ont réclamé une lutte sans séserve et sans répit pour l'in-
dépendance nationale. Ils ont désavoué un armistice qui li-
vrait la France et risquait de livrer l'Europe à la domina-
tion de Hitler. Ils répudient une "collaboration" qui, pour
l'Allemagne signifie exclusivement l'exploitation à son pro-
fit et pour ses besoins de guerre de toutes les ressources
françaises, qui, pour la France signifie nécessairement la
servilité, l'abdication, la trahison ******* hypocrite après
la trahison cynique d'une capitulation séparée et qui he
A'un
gerentireit même pas, de la part the vainqueur qui a érigé
-20-
le parjure en système, le moindre relachement de rigueur
au moment de la paix définitive. Même quand ils s'effor-
çaient de r éarmer précipitamment la France dont les chauvins
nationalistes avaient laissé tomber en ruine l'atmature mi-
litaire, même quand ils exhortaient lepeuple français, accu-
lé à la bataille par l'ambition despotique de Hitler, à y
persévérer jusqu'à l'extrémité de 88 force, ils démentaient,
en réalité, constants et conséquents avec eux-mêmes. Ils
restaient les hommes de la Paix. Ils n'étaient entrés dans
la Guerre que pour préserver les conditions nécessaires de
toute Paix digne de ce nom, et la Paix restait leur unique
"but de guerre". Jeunes gens interrogez votre conscience :
n'est-ce pas eux qui avaient doublement raison.
x-x-x-x-x-x-x-
+out à l'heure; j'ai cité d'un trait de plume un
"précédent" historique sur lequel il y aurait profit à ré-
fléchir de plus près : Dans la succession de nos catastro-
phes militaires, le désastre de 1870 est l'antécédent immé-
diat du désastre de 1940. Il est venu frapper une nation en-
core plus sûre et l'on peut dure encore plus infatuée de sa
force, car la legende napoléonienne couvrait encore la France
-21-
de son rayonnement, et bien rares étament ceux, fut-ce par-
mi les adversaires de l'Empire, qui ne tenaient pas l'armée
française pour invincible par nature. La chute a été plus
brutale encore, car un mois après l'entrée en campagne,
l'Empereur capitulait à Sedan avec notre avant-dernière
armée régulière, la dernière étant enfermée dans Metz, et
bientot livrée. Comme en 1940, l'effondrement militaire
provoquéit un changement politique. La différence est que
cette Révolution s'opérait en plein jour, par une manifest
tation souverine de la volonté populaire, et que le nouveau
gouvernement républicain ne se constituait pas pour implo-
rer un armistice, mais pour vontinuer la guerre, coûte que
coûte, malgre l'anésntissement de l'armée impériale, en
faisant appel à la levée en masse du patriotisme français.
Il y avait dependant alors, comme en 1940, des partisans
secrets de la Paix immediate, de la Paix à tout prix : Gam-
betta, qui fut l'inspirateur et le héros de le résistance
nationale était traité par eux de "fou furieux".
Le régime politique que le victoire prussienne venait
d'abattre fut tout naturellement tenu pour coupable de la
défaite française. J'ai dit que c'était avec justice, et je
le crois. Depuis cinq ou six ans déjà, une succession pres-
-22-
presque incroyable de fautes Pologne, Danemark, Mexique,
alliance prüsso-itelienne, Luxembourg, expédition de Rome
avait enserré la France dans un cercle de plus en plus
étroit d'où elle ne pouvait plus logiquement sortir que
par l'échec ou l'aventure. Au dernier moment cependant un
coup de chance inespérable aurait permis à l'Empire de se
tirer d'affaire honorablement et pacifiquement. Il avait
écarté la chance; une sorte de fascination, qui est la
fatalité des autocraties, l'avait jeté tête baissée contre
pourtant
un adversaire dont, depuis Sadowa, il n'avait plus le droit
de mépriser la force. Les premiers incidents de la campagne
avaitfait éckater avec une évidence scandaleuse, non pas
seulement l'insuffisance de notre armement, mass l'absence
totale de compétence, d'ordre, de préparation technique
quelconque. A quel vice interne du régime rapportait-on
ces erreurs fatales ? Dès avant Sadowa la réponse des cont
temporains était unanime. Les vices du régime impérial
étaient le pouvoir personnel, la confusion de tous les
modes d'autorité entre les mains d'un seul homme, devant
qui tous étaient responsables en principe et qui n'était
responsable en fait devant personne, la suppression de tout
contrôle dans le Parlement, de toute discussion libre dans
la presse et dans l'opinion, la conduite secrète des affai-
res
-23-
wheres du dedans et du dehors, également réduites à des
intrigues de cabinet. Tel apparaissiat gépéralement le mal,
et,après une paix malheureuse, qui cependant laissait l'hon-
sanf
dans
Neur dansidens une nation en deuil, tout le monde se trou-
vaitesussied&mccord pour indiquer le remède. Les royalistes,
même ceux qui se rattachaient à la branche "légitime", ne
se séparaient pas à cet égard des Républicains. Avant tout
il fallait rendre à la France la liberté, un gouvernement
public et responsable devant les représentents élus du pays,
une presse et une opinion indépendantes. Crest à dire que
ce qui est aujourd'hui un remède était le mad, et ce qui
est le mal était le remède.
Quelques penseurs, toutefois, ne s'en tenaient pas
à cette conclusion.immédiate et cherchaient à pénétrer plus
profondément dans la réalité nationale. Leur examen était
d'autant plus anxieux que la défaite, à peine consommée,
avait été suivie d'une secousse plus effrayante, la Com-
mune Révolitionnaire de Paris. Par delà les institutions
Bolitiques de l'Etat, leur sondage atteignait donc la cons-
titution morale de la Société. L'esprit et la volontéd es
individus et des groupes n'avaient-ils pas été tarés dans
leurs principes en même temps que le gouvernement était
-24-
vicié dans ses organes ? Renan, Taine, et quelquesnautres
formaient l'élite du groupe qui pensait ainsi : le livre P
publié par Renan après la "uerre et la Commune s'intitule :
"la Réforme intellectuelle et Morale". La France s'était
laissée glisser à une déchéance intellectuelle et morale
dont la défaite militaire et le mouvement révolutionnaire
qui l'avait suivie étaient à la fois l'expression et la
punition. Cette déchéance pouvait bien elle-même, en un
sens, être tenue pour une conséquence du régime autocrati-
que, mais elle avait développé ses effets propres, et elle
exigeait une cure distincte, faute de laquelle la "Rénova-
tion Nationale" demeurerait une oeuvre superficielle ou
vaine. "lle s'était manifestée sous bien des aspects : la
légèreté d'esprit,-qu'il ne faut pas confondre avec la
gaité, attribut authentique du tempérament français, la
présomption, le manque d'application sérieuse devant les
objets sérieux, l'altérationd e la pobité et du scrupule
dans les affaires, l'avidité d'argent et l'avidité de jouis-
sance, la contagion du luxe, de l'ostentation et par consé-
quent de la corruption et de la vénalité, le relâchement
des liens de la famille et le mépris affiché de la dignité
L'effondrement de l'Empire avait donc été comme
le dénouement biblique d'une grande orgie entrainant peu
-25-
Le
chénourment
orgin
entratuant
you
son
à peu toute 18 Société bourgeoise dans www.vertige infernal.
La Royauté avait offert déjà le spectacle de ces périodes
de dévergondage public, sous la Régence, à la fin du règne
de Louis XV. Mais alors la corruption gánérale n'avait
atteint ni la culture intellectuelle ni le respect qui lui
est dû dans la Société, et c'est à quoi Renan, Taine, et
leurs amis étaie nt peut-être le plus sensibles. La France
de l'Empire avait laissé se dégrader la culture générale;
elle avait souffert l'abandon des grandes études désinter-
ressées. Entièrement livrée aux deux tendances périlleuses
qu'elle a su discipliner aux belles époques, le goût de
l'esprit Bboulevardier" et l'habitude de l'amplification
oratoire, elle avait laissé l'Allemagne d'emparer peu à
peu de sa primauté dans toutes les hautes occupations de
l'esprit : pensée pure, science pure, érudition. A l'autre
extrémite de la chaine, elle s'était montrée incapable
d'organiser, comme l'avait fait précedemment la Prusse,
l'instruction solide du peuple. Un"slogan" courait alors
qui, parmi les facteurs de la victoire prussienne, plaçait
le maitre d'école sur le même plan que le fusil à aiguille
ou que le canon Krupp. La conclusion pratique se dégageait
-26-
naturellement. Il ne suffisait pas de ravaler ou de badi-
geonner d'autres couleurs un édifice atteint dans ses fon-
dations; il fallait reprendre le travail à la base; refaire
de fond en comble les systèmes d'instruction et d'éducation,
rétablir sur des principes sains les relations de famille
et de société, bref renouveler tous les éléments qui in-
fluent sur la formation individuelle, de là, sur l'opinion
collective, de là, -dans une démocratie- sur le gouverne-
ment.
Volà quels furent, il y E. 70 ans, les contré-coups
et les enseignements d'une catastrophe nationale. Rien ne
serait plus légitime que de s'appliquer aujourd'hui à un
travail similaire; hous serions tous d'accord pour recher-
n1
cher dans les institutions et dans les moeurs les vices
organiques ou fonctionnels auxquels peut se rattacher la
déféite, pour tracer au peuple vaincu un plan pratique de
réflexion et de réfection, pour lui prescrire l'effort in-
térieur et l'hygiène éxtérieure qui lui rendraient à la
fois la modestie et la fierté, la sagesse et l'ardeur au
travail. Mais il n'est pas permis de pousser l'analogie
au delà. La France avait le droit et le devoir en 1871 de
rendre le régime constitutionnel responsable du malheur qui
-27-
l'avait atteint; elle n'en & pas le droit aujourd'hui.
L'Empire avait été coupable, la République n'a été que
malheureuse. L'Empire était mauvais et funeste dans son
principe, qui était l'autocratie personnelle; la Républi-
que est juste et féconde dans son principe qui est le gou-
vernement du peuple par lui-même. Elle n'a erré que par
des vices d'organisation et de fonctionnement dont il est
aisé de montrer l'origine et auxquels il est facile de
trouver le remède. Nous avaons encore moins le droit d'ac-
cuser cette idéologie que tent de sacrifices hérolques
ont rendue presque sacrée, que les deux Empires eux-mêmes
avaient proclamé dans son principe et qui avait trouvé son
dogme dans la Déclaration des Droits de l'Homme, son rite
dans le Suffrage Universel. Comme en 1871, une réforme in-
tellectuelle et morale est nécessaire aujourd'hui, mais le
plus rapide examen montrera que les vices qu'elled oit
amender sont entièrement indépendantsdu régime constitution-
nel et de l'idéologie sur laquelle il repose. Par un exemple
unique, mais massif, j'ai déjà montré quelle témérité il y
aurait à porter sur les principes démocratiques une condam-
nation capitale et sommaire. Examinons de plus près ce qu'on
-co-
entend reprocher à ce régime qui n'avait hier que d es par-
tisans et des courtisans et qu'il faut aujourd'hui du cou-
rage pour défendre.
L'Empire 8. voulu la guerre, comme toutes les auto-
craties connues ont fini par le vouloir, même quand elles
avaient promis ou juré la paix. Il a voulu la guerre, par
besoin de prestige et par intérêt dynastique, pour compen-
ser d'un coup une longue suite d'aberrations qui trouvaient
elles-mêmes leur origine dans le pouvoir autocratique, mais
qui laissaient à la France humiliée et désaffectionnée le
sentiment d'une déchéance. La France Républicaine et Démo-
cratique n'a pas voulu la guerre. De la victoire de 1918,
eile n'entendait pas tirer d'autre conquête que celle d'une
paix durable, d'une paix organique. c'est en ce sens qu'étatt
orientée sa volonté collective; c'est vers ce but que con-
vergeaient toutes Bes aspirations, et, sans doute n'y a-t-
il jamais eu d'exemple dans l'histoire d'un peuple si géné-
relement et si délibérément pacifique. Elle n'avait pas à se
relever d'une déchéance, puisqu'elle était sortie triomphante
de la dernière crise européenne, puisqu'elle se croyait et
qu'on la croyait la plus forte. Elle n'avait pas à rétablir
-29-
la vigueur ou la popularité d'un régime intérieur, qui, au
moment de l'avènement de Hitler. n'átait mis en contestation
par personne, réserve faite seulement pour quelques groupes
négligeables de théoriciens ou de conspirateurs, et d'aile
leurs, comme ce régime lui-même était pacifique par essence,
ce n'est pas la guerre qui aurait pu procurer ce résultat.
On peut affirmer comme un fait indiscutable qu'au moment
où Hitler s'est emparé du pouvoir en Allemagne, il n'exis-
tait en Europe aucun risque, aucune possibilité raisonnable
de guerre, et l'histoire homologuera sans nul doute cette
vérité que tout Français, il y a deux ans, tenait pour évi-
dente et aveuglante, à savoir que la guerre a été reintro
duite dans la perspective européenne par Hitler, qu'elle 8.
été imposée à la France Républicaine par Hitler. Qu'à dater
de ce moment, des fautes aient été commises, je me garderai
bien d'en disconvenir. Mais quelle a été la plus lourde ?
C'est de n'avoir pas eu la conscience ou la prescience du
danger, c'est de n'avoir pas discerné assez promptement
et assez clairement le plan hitlérien de réarmement, de re-
vanche et de conquête, c'est de n'avoir pas perçu le carac-
tère fatal et inexorable de son développement. Parce qu'elle
était pacifique par essence, la France a voulu croire à la
-30-
possibilité d'une "coexistence paisible" entre les Démocra-
ties installées en Europe et l'autocratie guerrière qui s'y
implantait. "1le a fait à cette possibilité des sacrifices
de plus en plus couteux qui n'ont eu d'autre résultats que
d'affaiblir son prestige au dehors, de compromettre sa cohé-
sion au dedans, et par conséquent d'aggraver le péril; le
Pacte à quatre, le relâchement et l'abandon des sanctions
contre l'Italie, le 7 Mars 36, Munich. J'en viens aujourd1
hui à me demander si, dès 33, la France n'aurait pas dû in-
terdire par la force à l'Allemagne encore di ésarmée, la remi-
se du pouvoir à Hitler et à son parti. Personne, alors, en
France n'envisagea cette intrusion brutale dans les affai-
res allemandes; elle aurait pourtant sauvéz l'Allemagne et
préservéx l'Europe.
Je reconnais cette catégoried'erreurs, dont les Fran-
çais ne se sont tirés que peu à peu, les uns après les au-
tres, et dans lesquels beaucoup d'entre-eux restaient enco-
re enlisés à l'heure fatale. Je les confesse, mais n'en rou-
gis pas, car elles sont d'une espèce noble. Plutot que des
erreurs ce sont des illusions, les témoignages d'une foi pré-
maturée dans l'avenir de la raix, dans la vertu propre de
la Paix. La France presquentout entière professait la croy-
-31-
croyance idéaliste que la volontéd es peuples est hostile
à la guerre, ge qui est vrai, et que cette volonté commune
détournersit finalement la guerre en imposant aux gouverne-
ments des arrangements, toujours possibles en effet, et même
toujours faciles, mais à condition qu'ils soient recherchés
de bonne foi. En toût cas, si l'on peut reprocher à la Fran-
ce Républicaine de n'avoir pas assez promptement et assez
clairement prévu la guerre, c'est tout au moins le signe et
be
la preuve qu'elle ne l'avait pas cherchée comme Empire.
Cependant la guerre a trouvé l'Empire entièrement isolé en
Europe et dans le monde, sans une alliance, sans une amitié,
sans une sympathie, se les étant aliénées l'une après l'au-
tre par l'incohérende de ses caprices, ayant suscité, tour
à tour toutes les 30 rtes de soupçonsautour d'ambitions à
peine plus consistantes que des reves. La République fran-
çaise au jour de l'avènement d'Hitler, n'avait guère en Eu-
rope et dans le monde, que des alliées et des amis. Sans
doute, les défaillances altérieures avaient opéré. Le 7 Mars
avait détaché la lougoslavie et inquiété les autres Etats
de la Petite Entente; Munich avait permis l'élimination de
la Tchécoslovaquie et préparé le revirement de 1'U.R.S.S.;
la guerre civile avait rejeté l'Espagne dans le camp des
-32-
autocraties; laalliance de Hitler et de Mussolini, longtemps
incertaine, s'était fixée au lendemain du 7: Mars et de la
guerre d'Ethiopie. Le serment irrévocable avait été échangé
et Mussolini avait immolé sur l'autel une victime, qui était
l'Autriche. En revanche jamais l'alliance englaise n'avait
été si franche ni si étroite, l'amitié américaine, surtout
avant Munich, si cordiale ni si ardente. C'est autour de la
France que restaient groupés en fait ou en esprit les petits
Etats d'Europe; c'est autour des alliés que se rassemblait
l'opinion internationale. Bref, une France révérée et préfé-
10 e au lieu dune France jalousée et suspectée, une France
reliée par des fibres intimes à toutes les puissances démo-
cratiques et pacifiques du monde, parce qu'elle-meme était
demeurée ou redevenue le champion de la Démocratie militante.
Peut-etre est-ce au point de vue de la technicité mi-
litaire que le rapprochement ferait ressortir une analogie.
"on pas certes que l'armée de la République ait été surprise
dans l'état de confusion interne qui paralysa dès la premiè-
re heuretous les services de 1' armée impériale : tout y
était en ordre et en place. Non pas qu'elle se soit présen-
tée au combat avec cette accablante inégalité d'armements
-33-
qu'on a prétendu prouver par des chiffres faux jusqu'à la
bouffonnerie : la vérité sera rétablie à cet égard; elle e
couvrira les honnêtes gens de stupeur et les calomniateurs
de honte. Mais il est vrai que comme l'Empire la République
a démarré tardivement dans son effort, qu'elle s'est tardi-
vement réndu compte de la force qui grandissait à coté d'elle
et contre elle. L'Empire n'avait réarmé qu'à compter de 1867,
au lendemain de Sadowa. La République n'a réarmé qu' compter
de la fin de 11936; or Hitler était depuis Mars 1933 le mai-
tre de l'Allemaghe et il n'avait pas perdu un jour. Dès 1934,
le cabinet Gaston Doumergue avait renoncé à chercher sur le
plan de la limitation contractuelle des armements une "possi-
bilité de coexistence paisible" avac Hitler et il inaugurait
au contraire une diplomatie active d'alliances resserrées ou
négociées que l'Allemagne pouvait assez légitimement tenir
pour une tentative d'encerclement. La contre-partie évidente
devait être la mise entrain immédiate du réarmement français.
Le cabinet Doumergue-Pétain la différa cependant comme ses
prédecesseurs et ses successeurs immédiats, bien qu'il se
posat comme un gouvernement fort, comme un gouvernement de
Salut Public et même de "rénovation nationale". Il est éga-
lement vrai que, comme l'armée impériale, l'armée de la
-34-
République avait pati d'un "complexe" de présomption et
de routine. Au,lendemain de la victoire de 18 comme à la
veille de la défaite de 70 on la proclamait la première du
monde; pendant 15 ans d'ailleurs elle avait été à peu près
la seule. Elle avait vécu dans la conviction de cette supé-
riorité; c'était un article de foi et je ne veux pas nommer
les hommes qui, au moment de l'entrée en campagne le profes-
saintencore. Voilà sans doute pour quelle raison primordiale
l'effortp,quend il fut enfin résolu, ne se déploya ni avec
assez d'ampleur ni avec assez de méthode ni avec assez de
nouveauté. On n'aperçut pas qu'il s'agissait de refaire
plutot que d'ajouter. Un personnel vieilli © ntinua de
travailler suivant des conceptions surannées, puisqu'e e'éta:
c'était le personnel et le S conceptions de l'autre guerre
et qu'ils avaient conduit à la victoire. On méconnut le
caractère purement original du réarmement allemand qui avait
l'avantage de partir de rien et reconstruisait tout depuis
la base dans un Etat organisé pour cette unique fin. On fer-
ma les yeux aux transformations stratégiques et tactiques
qué deveient logiquement entrainer les progrès des engins
modernes/ Comme en 1867, on fortifia la vieille armée, au
lieu de faire hardiment une armée nouvelle.
-35-
J'ai dressé cette comparaison dans un esprit de
stricte équité. Elle fait voir à quel point une condamna-
tion absolue comme celle dont les contemporains frappèrent
unanimement le régime impérial, serait aujourd'hui un acte
d'ignorance, d'injustice, d'ingratitude. Elle laisse appa-
raitre cependant des erreurs XXXXXX de direction graves, et
il est rare d'ailleurs qu'on parvienne à un autre résultat
quand on examine après coup, avec un peu de sévérité cri-
tique, une suite d'affaires humaines. Je ne les dissimule
pas, je ne les excuse pas, mais je me demande dans quelle
mesure elles peuvent être équitablement rapportées aux ins-
titutions républicaines et surtout aux principes démocrati-
ques, dont ces institutions étaient en grande partie inspi-
rées. Comme les hommes de la génération de Taine et de Renan,
nous ne devons procéder à cetterecherche que gravement, sans
árrière-pensée diintérêt, de justification ou de représaille.
J'énoncersi dès à présent ma conclusion.Si l'on e xamine les
fautes communes dans la conduite des affaires géné rales, des
affaires expérieures, des affaires militaires, on pourra
légitimement les faire remonter, comme à une cause plausible,
à telle ou telle modalité des institutions républicaines en
France, mais non pas aux principes essentiels et universels
-36-
de la Démocratie,
Passons sur ledéfaut de clairvoyance, sur la dévia-
tion ou l'insuffisance courte de la prévision : ce sont là
des infirmités communes à laquelle les plus grands esprits
échappent seuls et n'échappent pas tomjours. Un ensemble
de causes ne peut logiquement déterminer qu'un effet unique
et pourtant, quand la raison se place dans un instant donné
du temps, elle peut en faire diverger tout un faisceau d'ef-
fets possibles. La chance ici joue un role. "homme clait-
voyant est celui à qui l'évènement a donné raison, c'est
à dire dans bien des cas, celui qui & tiré le numéro gagnant
à la loterie. Examinons d'un peu plus près le reproche qui,
à force d'être réppté, est admis aujourd'hui comme un truis-
me, j'entends la faiblesse du régime, que ses détracteurs
ceractérisent par le manqued 'autorité, de continuité, de
stabilite. Là il y acomme un résidu de vérité que l'analyse
doit isoler avec prézantime précision. Mais 11 faut bien se
souvenir d'abord que les problèmes d'autorité ne se confon-
dent pas avec les problèmes de S ouveraineté. On a connu des
autocraties où l'autorité était) changeante bien qu'absolue,
débile bien que bratale : La France en a fait l'épreuve,
il y a mpins de trois quarts de sièvle pour la dernière fois.
-37-
On & connu des démocraties où l'autorité était forte et les
peuples anglo-saxons en offrent aujourdMhui la preuve à nos
yeux. L'autorité n'est pas liée à une forme constitutionnel-
le. Un régime repr ésentatif, parlementaire, où la souverai-
neté, qui appartient à la nation, est déléguée en fait à des
représen tants élus, n'est lui-même aucunement incompatible,
par principe, avec une autorité puissante, stable et continue:
11 suffit de jeter un regard sur l'histoire de l'Angleterre
pour s'en convaincre. Ne perdons pas de vue davantage qu'entre
l'autorité pratiquement indispensable à tout gouvernement
et la liberté légitimement revendiquée par les peuples et
les individus l'Exacte mesure est bian malaisée à tracer et
à garder. Ce problème est les plus ancien et le plus diffi-
cile de la politique. La force a ses excès comme la faibles-
se. La réaction instinctive des peuples est de se rejeter
d'un excès dans l'autre; c'est pourquoi toute anarchie ris-
que d'engendrer une tyrannie par contre-coup, mais c'est en
se défendant de zes réflexes brutaux et absurdes qu'une nation
atteste la maturité de sa croissance. Au reste, les progrès
de la civilisation ou pour mieux dire, les nécessité S de la
vie en société ont éliminé peu à peu les formes élémentaires
de l'anarchie; on avait le droit déespérer qu'elles avaient
-38-
éliminé, dans le ùeme mouvement, les formes barbares de
la tyrennie. Ce sera une stupeur pour l'histoire de les
voir se reformer de notre temps; mais céder è leur attrac-
tion monstrueuse sous prétexte que les errements ou les
tatonnements de la Démocratie ont pu décevoir serait vrai-
ment l'abdication de toute dignité reisonnable.
Je veux rappeler enfin que cette instabilité gouver-
nementale dont on fait si grand état, n'est sucunement spé-
ciale à la République démocratique; que la République, a
sujourd'hui dépass é de plus de quatre fois la durée de
tous les autres établissements politiques depuis un siècle
et demi, qu'elle était stable depuis plus de soixante ans,
en ce sens que son existence légale n'était plus menacée
ni même contestée et que personne n'osait plus sérieusement
se poser contre elle en adversaire public, qu'elle est en-
core stable aujourd"hui, quoi qu'on écrive ou fasse, car
elle est si profondément implantée dans l'habitude et l'af-
fection populaires que tout effort pour l'en extirper sera
vain. to si l'on vient me demander maintenat pourquoi depuis
depuis un siècle et demi se sont succédé en France tant
d'éthblissements politiques également instables, y compris
la Monarchie restaurée et les Empires militaires, pourquoi
-39-
ils se sont écroulés tout à tour, pourquoi la Troisième Répu-
blique elle-même a dû résister à des secousses qui auraient
ébranlé ou renversé un régime moins populaire, je répondrai
tout simplement ceci que des gouvernants bornés et des polé-
mistes médiocres semblent ignorer ou toujours perdre de vue:
Aucun gouvernement ne peut réster stable dans une société
instable et dans un monde instable. il y & cent cinquante
ans, la France a subi et progressivement communiqué au reste
du monde civilisé la transformation la plus profonde qu'il
ait connu depuis l'évangélisation chrétienne. Combien de siè-
cles a-t-il fallu à l'Europe, transformée par la Révolution
chrétienne dans ses principes essentiels pour retrouver une
consistance et un commencement de stabilité ? Fautèil s'éton-
ner qu'il ait fallu quelques décades à la France ? Les ré-
sultats des grandes mutations révolutionnaires ne sont ja-
mais acquis définitivement du premier coup. L'équilibre ne
se rétablit que peu à peu : c'est ainsi que la nature impose
après coup aux révolutions les délais qu'aurait exigé une
évolution régulière. Pour tirer d'elles-mêmes des caractères
spécifiquement nouveaux les sociétés ont besoin de la muss-
tion révolutionnaire, mais, en fin de compte, elle ne leur
a pas fait gagner de temps. Ainsi s'expliquent tout naturel-
lement
-40-
les secousses alternées qui, depuis le Révolution française,
ont secoué chez nous l'ordre politique. Elles ne marquent
pas les méfaits d'un virus malsain introduit par la Révo-
lution Démocratique dans le corps de la pation, mais au con-
traire les troubles de croissance que ce corps revivifié
devait franchir avent d'atteindre à sa pleine et stable
virilité. Et si, depuis la guerre de 14-18, ces troubles
ont accusé denouveau une forme aigue, il n'en faut pas cher-
cher la cause dans la particularité des institutions puis-
que le même phénomène peut s'observer dans l'Eutope entière,
et même dans l'univers entier. L'exlication est fournie par
la guerre elle-même, par les problèmes entièrement nouveaux
qu'elle avait laissés derrière elle dans l'ordre territorial
dans l'odre économique, financier et mométaire, dans l'ort
dre social. Ces problèmes n'étaient peut-être pas nouveaux
par leur nature, ils l'étaient par leur voihume, et ils
n'avaient reçu que des solutions partielles, grossières,
visiblement provisoires, lorsque la nouvelle guerre éclata.
x-x-x-x-x-x-x-x-x-x
-41-
Je ne voudrais pas cependant que ces généralités, tout
évidentes qu'elles soient à mes yeux, parussent éluder le
vif du débat. Je ne femai pas de difficulté pour convenir
que lerégime gouvernemental de la France souffrait par sur-
croit de vice S internes, qu'il portait en lui-même des
éléments organiques d'instabilité, de discontinuité, d'inef-
ficacité. Je conviendrai même, si l'on y tient, bien que le
fait me semble fort controversable, que ces vices s'étament
aggravés pendant les vingt et quelques années de l'entre-deux
guerres. Inutile de revenir sur une d escription clinique qui
se trouve aujourdAhui partout et dont les traits ou les cou-
leurs ont d'ailleurs été grossis ou avivés à plaisir : fracas
oiseux des discours, lenteur des procédures, empiètements
successifs et usurpations réciproques du Législatif sur l'Exé-
cutif et de l'Exécutif sur le Législatif, luttes de clans et
rivalités de personnes, précarité et débilité de ministères
dennes
privés d'assiette et de durée, d'imagination et de
hardiesse, dépourvus pour tout dire d'efficacité. Le moteur
tournant mal, sonrendement était faible, relativement à 1'é-
nergieconsommée; le volant était tenu sans décision. J'ai
dressé moi-même le tableau il y a bien près de vingt-cinq
ans, dès mes premiers contacts avéc les Cabinets et les
-42-
Assemblées. Mais la seule conséquence légitime est celle q
que j'avais formulée alors, à savoir que le système gouver-
nemental de la France, c'est à dire le régime représentatif
ou parlementaire tel qu'il y était pratiqué, doit recevoir
de profondes corrections, et, à supposer qu'il ne soit pas
susceptible comme on le prétend de corrections satisfaisan-
tes, la seule conclusion qu'on ait le droit d'ajouter est
que ler égime parlementaire ou représentatif ne constitue
pas la forme de gouvernement démocratique exactement adap-
tée à la société française et qu'il faut par conséquent se
mettre en quête de formes qui lui conviennent mieux. Mais
le droit qu'on n'a aas, c'est de pousser la conséquence et
d'étendre le jugement jusqu'aux principes essentiels de la
Démocratie: souveraineté du peuple, gouvernement de la nat
tion par elle-même, contrôle par la nation des autorités
exécutives, reconnaissance et garantie des droits civiques
et des droits personnels de l'indivi du. Car il faut se
persuader bien clairement et ne jamais perder de vue que
le Parlementarisme n'est pas la forme unique, exclusive et
nécessaire de la Démocratie. Là est un des points essentiels
du débat : Démocratie et Parlementarisme ne sont à aucun
degré des termes équivalents et interchangeables. Dans aucun
-43-
pays d'Europe, à ma connaissance, les origines historiques
du Parlementarisme ne le rattachent à un mouvement ou à úne
revendication démocratique; partout son ascendance est aris-
tocratique ou oligarchique; il n'a pris un caractère ou une
valeur démocratiques qu'au fur et à mesúre que s'incérporaien
à lui deux notions d'un ordre tout à fait distinct, la res-
ponsabilitédes ministres devant les Assemblées élues, l'uni-
versalite du Suffrage. "insi Parlementarisme n'est pas essen-
tiellement Démocratie. D'autre part la Démocratie n'est pas
nécessairement Parlementerisme, puisqu'une très grande et
une très petite Républiques démocratiques, les Etats-Unis
et la Confédération helvétique pratiquent depuis leur fonda-
tion des régimes qui ne sont pas le parlementarisme, la sou-
versinete du peuple n'y étant pas exerase incargie et si je puis dire
absorbee
inpermie per les Assemblées parlementaires. Je note en pas-
sant que les deux constitutions américaine et helvétique
sont à base fédérative, c'est à dire qu'elles comportent à
une dose très élévée la décentralisation administrative et
surtout la déconcentration des pouvoirs. Elles tendent, et
elles sont parvenues, dans un très grand comme dans un très
petit pays, à maintenir en activité des centres locaux de
vie politique. Les excès de centralisation et de concentration
-44-
dont tout le monde se plaint, périodiquement, ne sont donc
nullement l'un des vices spécifiques de la Démocratie, et
nos "provincialistes" pourraient utilement se souvenir que
si la Révolution a dû maintenir durement contre la Guerre
Strangère et la Guerre Civile, le principe de l'Unité natio-
nale, comme Lincoln et ses amis durant la Guerre de Séces-
sion la centralisation administrative est l'oeuvre délit
bérée et tenace de le Monarchée de Droit Divin.
Je puis donc répéter plus fermement qu'en tenant même
pour fondées les critiques qui ont fait rage contre le par-
lementarisme, fut-ce les plus outrées et les plus grossière-
ment intéressées, en accordant même que ces vices de fonc-
tionnement soient irrémédiables et ne puissent être corrigés
par aucun travail de réparation ou de refonte, l'unique po-
sition logique et solide à laquelle on se trouve conduit
serait de rechercher si une forme différente de gouvernement
démocratique ne s'adapterait pas mieux aux caractères de le
société française, et sens doute, dans cette recherche, se-
rions-nous utilement orientés par les exemples suisse et
américain. Je sais bien que durant le cours entier du XIXe
siècle, les théoriciens et les praticiens politiques, depuis
Royer-Colle rd et Guizot jusqu'à Gambetta et Jaurès, se sont
-45-
trouvés à peu près d'accord pour considérer le r égime repré-
sentatif comme le type le plus parfait des "gouvernements
libres". Pour un historien comme Guizot, le régime parle-
mentaire incarnant la primauté des classes moyennes, est
meme conçu comme le terme et le but de la civilisation, qui
subirait tout au long de l'histoire moderne l'attraction
de cette cause finale. Mais il est parfaitement légitime
de se refuser à ce consentement quasi universel, inspiré
d'ailleurs par le progrès continu du Parlementarisme en
Angleterre, et, pour ma part, je conviendrai sans peine que
le même succès n'a pas été obtenu en France, pourvu qu'on
me concède en retour que l'étude d'un autre type démocrati-
que est la vraie leçon qui se dégage de l'échec. C'est donc
en ce sens; et en ce sens seulement qu'on doit accueillir
l'idée d'une transformation constitutionnelle. Il va de soi
d'ailleurs qu'il appartient au pays seul d'en décider, et
qu'il endevra décider librement, c'est à dire au moyen d'une
consultation entièrement libre, son consentement étant af-
franchi par la suppression de toute entrave morale ou maté-
rielle, SE décision étant éclairée par une franche et égale
discussion. Qu'on s'applique dès aujourd'hui à le convaincre,
soit, -vet encore à la condition que franchise et égalité de
-46-
parolex soient accordées aux thèses contraires- mais nul
nepeut prétendre à le contraindre. Purtout nul ne peut
prétendre à se substituer à lui, car il n'a pas résigné
le pouvoir qu'il possède seul légitimement, et il ne l'a
remis à personne.
Si l'on veut apporter quelque éclaircissement dans
cette controverse, le premier soin doit être de rechercher
pourquoi la confiance et l'espérance du XIXe siècle ont
été si gravement déçues, pour quelle raison déterminante
le régime représentatif, qui a réussi et progressé en An-
gleterre, 8. échoué en France et particulièrement sous la
Troisième République. Une expérience historique, assez abo
bondante aujourd'hui pour qu'on en puisse dégager des lois,
établit avec évidence que le fonctionnement correct de
tout régime représentatif ou parlementaire implique néces
sairement l'existence de partis politiques. Si le parle-
mentarisme 8. rénusi en Angleterre et échoué en France, c'est
essentiellement parce qu'il existe en Angleterre une an-
cienne et forte organisation de partis et que hors de
rares exceptions qui 8 nfirment la règle - on n'a jamais
rien pu créer de pareil en France depuis un siècle et demi.
Il est facile de faire la satire ou de dresser le procès d
-47-
des partis, surtout si l'on se place au point de vue des
dietatures totalitaires auxquelles leur nom seul oppose une
flagrante contradiction. Mais il n'en est pas moins certain
que la précarité ministérielle, que les molle sses ou les
vacillations de l'action gouvernementale, que la lenteur
ou le désordre des débats, bref que le S défaillances ou les
à-coups de la machine parlementaire en France procèdent
avent tout de l'absence de partis suffisamment homogènes
et disciplinés. Il en fut ainsi sous la Restauration, sous
Louis-Philippe, sous l'Ordre Moral comme depuis vingt ans.
Ni autour de Thiers, ni autour de Gambetta, ni autour de
Clémenceau n'ont pu se constituer des partis de gouvernements
solides, disciplinés et durables. Les efforts obstinement
dmployés depuis le début du siècle présent pour extraire un
véritable parti politique de"l'état d'esprit" radical n'av
vaient abouti qu'à de pures apparences. Faut-il rappeler
son histoire depuis la guerre de 14-18, ses divisions, ses
variations, les rivalites publiques de ses chefs, son inca-
pacité permanente à maintenir une unité réelle de tendance
et d'action ? Le tentative faite au lendemain des élections
de Novembre 1919 pour fonder un grand parti conservateur
avait échoué bien plus rudement encore, puisqu'au bout
-48-
d'une législature il n'en restaittmeme plus de trace. M. T
Tardieu, dix ans plus tard, a essayé de la renouveler et a
dû y renoncer presque aussitot. A la veille de la guerre,
il n'existait pas de parti modéré. Les éléments disparates
du Centre et de la Droite étaient incapables de s'unir sur
autre chose que sur des votes d'opposition systématique. Qui
était le chef : M. Paul Reynaud, M. Flandin, M. Laval, M.M
Marin dont les divergences politiques ou personnelles étaient
encore plus tranchées, plus criantes que celles des chefs
radicaux ? Ne cherchons pas ailleurs la raison déterminante
et même suffisante de l'inefficacité du régime parlementai-
re dans notre pays. C'est d'ailleurs par cette impuissance
congénitale à fonder des partis réguliers et sérieux que
s'expliquent également l'aspect antipathique et souvent of-
fensant dés bateilles parlementaires en France, la persist
tance des compétitions personneles, l'apreté impatiente et
souvent déloyale dans la poursuite du pouvoir. La lutte po-
litique n'est pas un sport; cependant, comme toutes les au-
tres formes de lutte, elle se dégrade, elle devient repous-
si
sante pour les prectateurs, élle n'est pas astreinte à un cer-
tain nombre de règles et si ces règles n'imposent pas un
minimum de correction et de loyauté. Or il est évident
-49-
qu'incorrections ou déloyautés dans le jeu ne peuvent être
prévenus que par l'action de partis durables, et par là
même intéressés à pratiquer dens l'oppositionx le respect
du code d'usages dont ils bénéfieieraient au gouvernement.
Qu'on veuille bien y penser, et l'on se rendra compte avec
autant de clarté que c'est l'inorganiqation des partis qui
met en France l'élu à la disposition de l'électeur et que
c'est encore la même cause, bien plutot que le vice certain
de la légialation électórale, qui avait réduit l'élu au
role de représentant ou de gérant d'intérêts locaux.
Mais touchons-nous ici une particularite du tempé-
rament français ou un caractère particulier de la bourgeoi-
sie française actuelle ? Ce qui est opposé hier à la cons-
titution de partis dignes de ce nom, c'est l'intolérance d
d'une discipline, c'est le penchant à la critique gouail-
leuse, frondeuse, dénigrante, c'est le menque de foi dans
l'idée quoon prétend servir, c'est le manque de confiance,
de gratitude, et presque de bienveillance dans le chef qu'on
se donne l'air de suivre. On hésitait à reconnaitre un
chef, même et surtout quand il s'impose; on n'acceptait pas
franchement son autorité; on ne savait pas lui rester fidèle.
Le parlementarreme moyen était rarement un parlementaire
-50-
modeste; il supportait mal de rester "dans le rang";à sa P
place; il était impatéent de jouer un role. L'influence du
milieu développait rapidement en lui, comme un mel hérédi-
taire, je ne dirai pas l'individualisme, mais le personnalis-
me, c'est à dire un mélange à doses variables de vanité, de
méfiance et d'ambition .Il est permis de considérer ces tra-
vers comme inhérents au tempérament français, en ce sens
qu'on enretrouve plus ou moins la trace dans tous les ages
de notre histoire nationale. Cependant tout observateur hon-
nête sera bien obligé de convenir que les partis ouvriers
et les organisations prolétariennes de notre pays possédaent
les entiment d'une discipline qui, sauf chez les communistes,
n'était pas suppression de la personne, mais subordination
et don volontaire au bien collectif, à une conviction, à
une cause; que chez eux on savait obéir à une règle et à un
chef; qu'on y était plus fier qu'envieur des supériorités
de talent, de culture ou de caractère; qu'à travers les vi-
cissitudes de la vie parlementaire, ils ont habituellement
donné le spectacle d'une cohérence au moins égale à celle
des partis anglo-saxons. Je soulève, en parlant ainsi, tout
un essaim de difficultés que je connais, et que je n'élude-
rai pas. Mais j'ai le droit de poser en fait que si, par
-51-
Hypothèse, sur toutes les autres positions politiques
et sociales - radicalisme, libéralisme pro-capitaliste,
démocratie chrétienne, conservatisme à tendances rétro-
grades - s'étaient ériges des partis analogues au Parti
Socialiste par leur structure et leur mode de fonction-
nement, le gouvernement parlementaire aurait été possible
en France comme en Angleterre et l'idéal des théoriciens
du XIXe sièclenserait devenu réalité.
Pour faire saisir plus complètement ma pensée,
je la présenterai sous un autre aspect. En ce qui con-
cerne les partis ouvriers, le risque de dissociation
réside surtout dans la stagnation, dans le piétinement,
dans la banalité; c'est par le mouvement, la marche en
avant, la création qu'ils sont le plus sûrement mainte-
nus dans une agglomération compacte et ordonnée. Pour
la bourgeoisie, la règle est toute contraire. Les partis
ou les embryons de partis qu'elle a pu former se disso-
cient par le mouvement, par l'innovation, et ne peuvent
maintenir une agglomération fortuite que dans la résis-
tance. Depuis que le régime parlementaire fonctionne en
France, je n'aparçois guère que trois exemples de gou-
vernements dont la durée ait été fondée sur des majorités
-52-
homogènes et donnant l'apparence de partis solides :
Villèle avec les royalistes ultra sous la Restauration,
Guizot avec les conservateurs ultra sous Louis-Philippe,
Jules Ferry avec les "opportunistes" sous la Troisième
République. Dans ces trois cas la consistance des gou-
vernements et des majorités fut assurée beaucoup moins
par les qualités exceptionneles du chef - intelligence,
pratique, prestige moral ou force de caractère - que
par le caractère exceptionnel des situations. Dans les
trois cas, la bourgeoisie au pouvoir car Villèle et
ses amis étaient bien plutot des propriétaires que des
aristocrates - se sentaitainquiétée par une montée des
forces hostiles : le raidissement discipliné s'opéra
par la crainte et se maintint par la peur. C'est dan -6
les mêmes sentiments que la bourgeoisie s'abandonna les
yeux fermés au Second Empire en lui remettant un mandat
général de gérance et de défense. Dans aucune des situa-
tions que j'envisage, le lien n'est formé par un program-
me positif ou progressif, la durée n'est combinée avec
une faculté d'évolution et de création : conservation
et résistance sont lesseuls mots d'ordre autour desquels
la bourgeoisie française se rassemble. Le principe de
-53-
l'union, la loi des partis, n'est plus qu'une notion
purement négative de l'Ordre, conçu comme le moyen de
contenir ou de détruire ce qui menace les privilèges
privés et publics; la communauté de la peur est le seul
agent de la discipline. L'alternative qui se pose ainsi
devant les partis politiques de la bourgeoisie françai-
se, est, ou bien de se diviser et de se décomposer quand
par aventure ils risquent une tentative de mouvement,
ou bien de se confiner dans la réisistance, c'est à dire
dans l'inertie, au sein d'une société qui évolue avec
une effrayante rapidité et d'un univers politique qui
se transforme sur le même rythme. Le moment vient vite
où la réisistance inerte cède aux poussées du dedans et
du dehors, et l'édifice qu'on avait cru inébranlable
s'effondre dans des craquements et des secousses de
caractère quasi révolutionnaires, si bien que ces épi-
sodes sont finalement sans durée comme sans grandeur.
L'histoire des gouvernements conservateurs en France
depuis vingt ans, c'est à dire des gouvernements de
"Bloc National" sous Poincaré et Doumergue, sous MM.
Millerand, Tardieu et Laval, ne présente pas de carac-
tères très différents.
-54-
Dansnnotre jargon politique, qui obéit à des modes
assez vulgeires, une expression est aujourd'hui fort à la
mode, celle de facilite et l'on croit x'avilir par cette of
qualification le travail réformateur de la Démocratie. Mais
qu'estèce que la facilité, sinon la tendance à pamlier les
difficultés du gouvernement par des expédients précaires
exigeant peu d'efforts, coûtant peu de sacrifices, et à
éluder les mesures profondes, les solutions hardies, les
grandes concessions, lesquelles exigent toujours la fer-
meté de vues, c'est à dire de l'imagination, l'esprit de
suite, c'est à dire de l'audace, la courage c'est à dire un
certain Boût du risque. Tout compte fait, cette tendance
est une forme du © nservatisme bourgeois; elle qualifie au-
jourd'hui ce qu'on appelait la Résistance au temps de Guizot,
l'opportunisme au temps de Ferry. Une formation politique
qui recule devant les risques de l'action doit aussi, pour
les mêmes raisons, réculer devant léemploi de la jeunesse.
Une politique timorée, pusillanime, n'a foi que dans l'ex-
périence et l'expérience & presque toujours quelque chose
de sénile. Les régimes aristocratiques portaient aux grandes
fonctions et permettaient les grandes actions dès 1a jeunesse
et la démocratie anglaise a su préserver une part de cet
-55-
héritage; les révolutions populaires ont toujours fait
surgir et passer à l'acte une immense réserve d'énergies
jeunes; les organisations populaires n'ont jamais eu peur
Auconhaire la
des jeunes chefs. we prudence bourgeoise se méfie des té-
mérités de la jeunesse dans la vie publique comme dans la
vie privée; elle ne veut pad que l'on jette sa gourme au
pouvoir; à de bien rares exceptions près, elle impose la
lenteur des avancements hiérarchiques, elle maintient le
cours régulier des ages et des honneurs. Il existe une étu-
de de Balzac, fort peu lue, connue seulement par la singu-
larité de son titre, que le grand visionnaire écrivit peu
d'années parès la Révolution de "uillet 1930 : il y prévoy-
ait la fin prochaine de la monarchie bourgeoise, et il l'at-
tribuait d'avance à l'écart soupçonneux de cette jeunesse
qui pourtant lui avait frayé la voie et fait sa place. La
Troisième République n'a pas fait beaucoup plus de crédit
aux forces jeunes, et ne s'en est pas trouvé beaucoup mieux.
Mais les mêmes effets procèdent toujours des mêmes causes.
Tout s'est passé en France depuis plus d'un siècle, comme
si la bourgeoisie, en tant que corps politique, dépensait
neu
18É
-56-
peu à peu sa sève vivace et sa vertu créatrice. Elle a. pos-
sédé cette sève et cette vertu; aux grands jours de 89, elle
en 8. tiré, elle en E. nourri la France nouvelle, mais il sem-
ble qu'elle les ait épuisées dans sa crise révolutionnaire,
puis dans sa lutte contre la Monarchie Restaurée; on n'en
relève plus dès lors que d es traces intermittentes, et qui
finissent pas s'effacer. Cela fixe son destin. Toute classe
dirigeante qui ne peut maintenir de cohésion qu'à la condi-
tion de nepas agir, qui ne peut durer qu'à la condition de
ne pas changer, qui n'est capable ni de s'adapter au cours
des évènements ni d'em loyer la force fraiche des générations
montantes, est condemnée à disparaitre de l'histoire.
Nous avions enregistré déjà une conclusion ferme, à
savoir que les attaques pootées contre notre régime repré-
sentatif ne valent pas contre les principes généraux de la
Démocratie. Nous avons le droit d'ajouter dès à présent
celle-ci : les preuves fournies contre le Parlementarisme
français signifient seulement que la bourgeoisie française
a perdu le caractère d'une classe dirigeante. Cette conclu-
sion serait corroborée si, à l'exemple de Renan, de Taine
et de leurs amis, nous poussions maintenant notre
-57-
investigation au-delà des phénomènes proprement politiques
pour atteinfre l'état moral de la Société. Certes, la Troi-
sième République, durant la phase d'Entre-Deux guerres est
bien loin d'offrir le même tableau que la fin du Second
Empire ou que certaines périodes de l'Ancien Régime. Ce
n'est pas le dévergondage établi, la bacchanale, la fièvre
de spéculation et d'agiotage. On avait vu se dessiner quel-
que chose de pareil pendant les deux ou trois années qui
ont immédiatement suivi la victoire de 1918; mais ce n'é-
tait guère qu'une réaction animale : un peuple crispé pen- -
dant de longs mois par lla contrainte et la souffrance dé-
tendait ses nerfs comme il pouvait, et chacun à sa manière.
Flors, sans doute, 11 y eut quelque chose d'effréné, une
fièvre de dépense, de jouissance et d'entreprise, une into-
lérance de toute règle, un besoin de nouveauté allant jusqu
à l'aberration, un besoin de liberté allant jusqu'à la dép
pravation; ce qui caractérise le mieux ce moment est peut-*
être la furie collective de la danse. Mais ce moment ne du-
ra pas; sitot les nerfs calmés, la vie reprit son allure
normale. D'ailleurs, l'illusion depprospérité que la vic-
toire avait léguée au pays tomba bien vite; des crises ré-
pétées et de plus en plus sévères balayèrent coup sur coup
-58-
les nouvelles entreprises aventureuses, atteignirent les
plus anciennes et les plus prudentes, posèrent pour chaque
foyer, dans des termes de plus en plus sérieux, le problè-
me de la vie de chaque jour. Pour présenter l'Entre-Deur-
Guerres comme un temps de jouissance facile, alors que ce
fut le plus souvent, et pour la plupart des rançais, un
temps d'épreuve laborieuse, il faut vraiment travestir l'
histoire jusqu'à la dérision. On ne se montre pas moins par-
tial quand on dénonce cette période de vongt et quelques
années comme un exemple de corruption publique. Dans l'en-
semble, la Troisième République, comme la seconde et la
première, EL été un régime honnete. La vie des hommes pu-
blics, fut-ce leur vie privée, était surveillée par une
opinion stricte et soupçonneuse. Les parlementaires républi-
cains étaient, en très grande majorité, des gens probes, ou
du moins formaient une colèectivité d'habitudes probes. Les
"scandales", bien qu'exploités avec tapage pour des intérêts
de parti, n'ontbété ni fréquents ni étendus, et, sitot ré-
vélés, ils provoquaient de véritables révoltes morales
comme celle que, le 6 Février 1934, on parvint à transformer
en une insurrection.
-59-
S1 nous cherchions cependant l'origine de ces scan-
dales, nous les trouverions dans le fait que des intérêts
privés ds'étament procuré, par les procédés les plus divers,
des représentants attrtrés dans le monde parlementaire, et
si nous reprenions la série des scandales du même type depuis
un siècle, nous constaterions que cette "collusion" de la
politique et des affaires est un des signes caractéristiques
du capitalisme bourgeois. Le corps des fonctionnaires avait
été atteint par la corruption plus profondément que le monde
politique : longtemps réputé, et à fort juste titre, pour
la sévérité irréprochable et presque agressive de ses vertus
professionnelles, c'est durant l'Entre-Deux-Guerres que la
contamination des affaires l'a gagné. Mais souvenons-nous
qu'à la différence de l'Autriche, de l'Allemagne, de l'Ang
gleterre, où les cadres moyens et supérieurs des fonctions
publiques étaient en grande partie aristocratiques, ils étai-
ent et sont exclusivement bourgeois en France. bOn ne peut pas
évoquer sans honte le tableau de la grande presse en France
pendant ces vongt dernières années, et l'on ne saurait dis-
convenir sans mauvaise foim que sa vénalité presque générale,
traduite à la fois par une déchéance morale et par une
-60-
déchéance technique, n'ait été un foyer d'infection pour
le pays tout enter; mais la grande presse dépendant uni-
quement de grands milieux d'affaires, c'est à dire qu'elle
était bourgeoise. quant à l'état de la culture, du travail
les
scientifique, de l'éducation, sur lequel/Renan et les Taine
après 1871, avaient porté leur principal effort critique,
il était satsifaitent dans les deux secteurs extremes :
enseignement supérieur et recherche, d'une part, enseigne-
ment primaire de l'autre, et la Trolsième République avait
édifié dans ces deux domaines une construction qui défie
touche
ses détracteurs; il était déplorable enc e qui ERNERYNE
le secteur central, c'est à dire l'enseignement secondaire
auquel on peut joindre les études faussement qualifiees de
supérieures, comme celles du Droit et de la Médecine, tant
qu'elles se bornent à la préparation professionnelle. Non
seulementoaucun progrès ne s'était marqué mais la décadence
s'était accentuée; l'enseignement secondaire en particulier
bien qu'il fut l'objet deumeattention particulière de l'o-
pinion, bien que sa clientèle des deux sexes se fat cons-
tamment étendue, ne livrait plus que d es produits dépréciés
d'année en année. Or le lycée et le collège sont en France
des maisons bourgeoises; la médecine, le barreau, les of-
-61-
offices ministériels sont des professions presque exclusive-
ment bourgeoises. Ce qu'on appelait au siècle dernier la bour-
geoisie éclairée a disparu; nous n'avons plus sous nos yeux
qu'une bourgeoisie ignorante. Elle ne fournit plus du public
aux oeuvres dont la compréhension exige une somme acquise de
connaissances. Dgs revues qui, comme dulles du siècle dernier,
prendraient la vulgarisation à un niveau un peu élevé, ne
trouveraient plus de lecteurs : nous voyons quel genre de ma-
gazines ont pris leur place. En quelque sens qu'on la dirige
l'observation clinique aboutit donc toujours au même résultat.
Dans tout ce qui touche à la bourgeoisie, dans tous les domai-
nes propres de la vie et de la puissance bourgeoises, elle ré-
vèle l'altération, le vieillissement, le dépérissement. Si
nous ressentons aujourd'hui l'impression dans laquelle se
résument toutes les autres, C elled 'un affaissement général
de la Société française, la raison profonde est bien que cette
Société avait une armature bourgeoise, et que l'armature a
cédé.
x-x-x-x-x-x-x-x-x-x
Carp en dépit de toutes les apparences contraires, c'est
-62-
bien la bourgeoisie qui régit la France depuis un siècle
et demi. Les exceptions que parait offrir l'Entre-D_ux-Guer
res sont purement illusoires. Le groupement des forces
plutot que de partis, connu sous le nom de Front Populaire
n'a été qu'une caalition défensive, spontanément formée
après le 6 Février 1934, par une sorte d'instinct de con-
servation, pour la défense des principes démocratiques. Le
Parti Socialiste a été appelé au gouvernement, mais il
savait parfaitement qu'il ne pouvait exercer le pouvpir
que dans les cadres de la société bourgeoise, et c'est
même pour cette raison qu'il s'en était détourné aussi
longtemps que les circonstances le lui avaient permis.
Même quand la Chambre élue semblait appartenir à une majo-
rité populaire, la bourgeoisie conservait des moyens de
résistance qui ne cédaient temporairement qu'à la peur, et
qui recouvraient leur efficacité sitot la peur apaisée.
Elle disposait des Assemblées locales, des cadres de fonc-
tionnaires, de la presse, de la finance, des milieux d'af-
faires, et surtout de ce Sénat, doté d'attributions telles
qu'en aucun pays en aucun temps une Seconde Chambre
n'en a possédé de semblables, et que les auteurs de la
Constitution de 1875 avaient volontairement inséré dans
-63-
le système républicain comme un réduit inexpugnable du
Conservatisme. En fait, chaque fois que la volonté dy pays,
manifestée par le Suffrage universel, a imposé la consti-
tution d'un gouve nement à tendance populaire et active-
ment réformatrice, la bourgeoisie dirigeante n'a pas tar-
dé à l'éliminer et à le rejeter comme un corps étranger.
La bourgeoisie française détenait le pouvoir : elle n'a
voulu ni le résigner ni le partager. Elle l'a conservé tout
entier. A la xárixá veille de la guerre de 1939, c'est elle
qui tenait encore le volant de 1a machine nationale. Mais
elle n'était plus apte à la conduire.
Je ne dresse pas ici un réquisitoire doctrinal au
nom d'une classe contre une autre classe. Le double mouve-
ment qui a abouti à cette inadaptation, à cette inadéquation
entre la société française et la classe dirigeante n'était
peut-être pas marquée du caractère inéluctable d'une fatali-
té. Je conviens volontiers que d'autres régions du monde et
même d'autres pays d'Europe ne présententnpas le même ta-
bleau. Mais telle est bian la vérité, la réalité française,
et il suffit pour s'en convaincre de jeter autour de soi
ou de reporter sur l'histoire toute récente des regards
sans prévention < N'est-ih pas évédent que, depuis dix ans,
-64-
la bourgeoisie française n'a pu trouver en elle-même aucune
réserve d'énergie, aucune ressource d'imagination, aucune
capacité de renouvellement et de réfection pour surmonter
le marasme économique, qu'elle n'a su faire autre chose, re-
niant par là tous ses principes, qu'implorer en suppliante
le secours de l'Etat; que partout où de secours lui a manqué,
elle a laissé tomber les bras désespérément, sans même essay-
er la lutte ? N'est-il pas évident que sur tous les plans
de l'activité productrice, -industrie, agriculture, commerce,
banque,- elle s'était attardée dans ses traditions routiniè-
res, qu'elle n'avait même pas été capable de conserver à la
France, forcément dépassée au point de vue de la masse par
des nations plus puissantes, le vieux prestige de la "quali-
té" ? Partout où l'initiative et l'invention avaient créé
au départ une avance française, elle s'était laissé rattraper
et dépasser. Elle avait permis que la condition ouvrière glis-
sat jusqu'à uh niveau misérable. Elle n'avait pas compris
qu'une modification continue des rapports du patronat et du
salariat lui était dictée, non seulement par son intéret
propre mais par un besoin vital de la nation. En 1936, lors-
qu'il fallut compenser d'un coup tous les retards accumulé S
par elle, lorsque de grandes réformes devinrent l'unique
-65-
moyen d'éviter une révolution senglante et qu'un gouvernement
de "Front Populaire" s'efforça de les lui faire accepter 1
dans la concorde, elle ne les subit que par peur, et elle
s'ingénie aussitot, honteuse et acrimonieuse de sa propre
peur, à les reprendre par la force ou par la ruse.
La menace de Hitler, sans cesse rapprochée et aggra-
vée, obligeait la France à réarmer en toute hete. Mais on
saura quelque jour dans quel état de désagrégation les gou-
vernements purement bourgeois qui s'étaient sucdédé depuis
le début de 1934, avaient laissé l'appareil militaire; et,
quand il fallut le renouveler d'urgence, quand un effort in-
tense fut requis de l'industrie française, c'est à dire du
patronat, c'est è dire de la bourgeoisie, on saura aussi à
quel point elle s'en est montrée incapable. Je sais que lles
accusations ont été portées contre les organisations ouvriè-
res, et de m'exprimerai à leur sujet aussi librement que sur
tous les autres. =Mais en admenttant qu'il y ait eu mauvaise
volonté de la part de quelques-uns de leurchefs, il n'est
que trop vrai que le comportement du patronat leur fournis-
sait sinon des raisons, du moins des excuses plausibles; il
n'est que trop vrai qu'à la faveur du danger public, les
-66-
Quel
trop
du
syndicats patronaux s'efforçaient d'anni hiler l'oeuvre de
réfoeme,; il n'est que trop vrai que, par défaut d'empresse-
ment ou défaut d'énergie, ils neparvensient à réorganiser
sur des modes appropriés ni la production ni le travail;
L'éxécution d'un programme de ré rmement conçu lui-même par
les hauts fonctionnaires de l'Etat-"ajor avec trop peu d'ini-
******* vention et de hardiesse novatrice a révélé presque
immédiatement la mesquinerxie des installations, l'insuffi-
sance eu la vetusté des outillages, la pénurie des spécia-
listes qu'un enseignement professionnel ou des systèmes d'ap-
prentissage bien conçus auraient dû pourtant fournir à pro-
fusion dans un pays tel que le notre, et il 8. fallu que l'
Etat, invoqué comme pendant la crise, engageat milliards S
sur milliards pour faire sortir les batiments de terre et
importer les machines modernes de l'étranger. Il a fallu
tout refaire à neuf, sous l'aiguillon du temps et de la né-
cessité, et, dans cet effort suprme, le patronat français
s'est montré un bine piètre CO laborateur. as de hardiesse
de vues, pas de grands desseins, pas d'esprit d'entreprise,
pas de sens du risque, pas de désintéressement; une sorte
de comptabilité mesquine, fondée sur la supputation by
te
-67-
immédiate du profit ou de la perte, rabaissent la polition
ONE industrielle à des calculs de boutique; à la différen-
ce de ce qui s'était passé de 1914 à1918, une médiocrité
propriete
presque générale du haut personnel de proprobe ou de direc
tion. On n'a pas vu cette fois se dégager une élite de
"capitaines d'industrie", éminents par des qualités de
caractère autant que par des dons techniques, chez qui le
goat d'entreprendre et la volonté de réussir primaient le
désir du gain prochain, et rien peut-etre ne permet mieux
de saisir combien, d'une guerre è l'autre, la décrépitude
des cadres de le bourgeoisie avait rapidement marché. On
essaierait en vain d'expliquer ou d'excuser cette dégénére
rescence par l'apreté de plus en plus incommode des reven-
dications ou même des intrusions ouvrières. L'autorité du
patronat n'était guère moins discutée et moins combattue
avent la guerre de 14. Le développement de la force ouvriè
re était un fait inéluctable vis à vis duquel il devait
prendre parti. Queest-ce qu'un patronat qui ne sait ni lut
ter ni composer avec la force puvrière, ni la dominer
ni lui faire sa part, qui ne peut fonder son autorité
que sur le concours de la loi ou sur le secours de la
whe
police=? Il n'existe plus qu'un moyen pour
-68-
le patronat de préserver son autorité, c'est de l'exercer
avec une supériorité qui s'impose; c'est de créer autour d e
lui uña vie et la prospérité, et vollà précisément de quoi
le patronat bourgeois de France n'était plus capable...
Con sidérons d'ailleurs d'un pa plus haut les posi-
tions prises depuis vingt ans par la bourgeoisie dirigeante
sur 1 problème "crucial" de la Guerre et de la Paix. La
bourgeoisie française actuelle est à la fois pacifique et
chauvine; c'est à dire qu'lle souhaite la Paix, je ne dirai
pas dens l'honneur on n'oserait plus d'ailleurs user de
cette formule - mais dens l'orgueil. Elle n'a pas su vouloir
la paix lorsque la paix était possible; elle n'a pas su ac-
cepter la guerre lorsque la guerre était devenue inévitable.
Les"reveries wilsomniennnes", la Société des Nations, l'as-
sistance mutuelle, la sécurité collective, le désarmement,
la Fédération européenne n'ont trouvé auprès d'elle qusun
accueil sceptique et meprisant, fondé tout à la fois sur àes
préceptes d'une vieille sagesse périmée et sur l'enivrement
alors
de la victoire toute révente. La France/était airrs mat-
tresse d'organiser la Paix, de dicter la Paix à l'Europe;
la bourgeoisie française n'a pas daigné. Elle s'est brusquement alams
trouvée face à face avec le danger qu'elle n'avait pas voulu
-69-
prévenir. En Allemagne, une dictature militaire s'était
recinstituée, plus redoutable que C elle que les Alliés ven-
naient de brider, parce qu'elle ne faisait plus appel seu-
lement à la force matérielle ou à laméthode intellectuelle,
mais aux instincts et aux fanatismes sauvages de l'animal
humain. Hitler avait conquis le pouvoir en raniment une
volonté de revanche nationale; devenu tout puissant, il
tendait désormais à la domination universelle, et l'in-
dépendance de l'Europe entière, celle de la France en par-
ticulier, était en páril. Un moment vint où l'acceptation
luin barrer lov
intrépide de la guerre devint l'unique chance de homor-
route,
l'unique moyen de préserver l'intégrité et l'indé-
pendance de 18 patrie. La bourgeoisie qui n'avait pas su
accueillir un grand espoir ne sut pas remplir son grand de
voir. Vis à vis de l'un comme vis à vis de l'autre, la
virilité des vues et de la volonté défaillait en elle.
J'aurais le droit d'opposer à SE conduite celle d'hommes
que l'on diffame aujourd'hui et qui varièrent aussi, mais
en sens contraire, qui s'eppliquèrent de toute leur foi
à la raix aussi longtemps qu'une chance de l'organiser
fut laissée à l'surope, qui, par contre, aussitot qu'
Hitler abattit avec évidence ses desseins de conquête et d
de maitrise, s'efforcèrent de faire passer dans l'ame Mar
-70-
libre de la France un courant d'énergie vitale.
On peut encore comprendre que, devant des concep-
tions neuves comme celles de Wilson et de Briand, devant
des perspectives comme celle d'une Démocratie Interna-
tionale, la prudence bourgeoise ait hésité. Mais comment
concevoir que la nation ne se soit pas trouvée unanime
dans la vile du danger, dans la résolution d'y faire face,
dans le consentement aux sacrifices que sa propre défense
exigeait ? Pourquoi l'unité nationale qui s'est formée
en Angleterre et qui a uni dans le même élan tous les élé-
ments de la société n'a-t-elle pas surgi spontanément
en France au lendemain de l'Anschluss, au lendemain de
la prise de Prague, à la veille et au lendemain de
Munich ? C'est à la bourgeoisie en tant que classe diri-
geante qu'il appartenait de prendre en mains et de con-
duire ce mouvement ; non seulement elle ne l'a pas con-
duit, mais on peut affirmer qu'elle y a fait obstacle.
L'attachement grossier à ce qu'elle considérait comme
son intérêt en tant que classe possédante, un besoin à
la fois Apre et craintif de préserver ses pri-
vilèges et ses biens, avait étouffé en elle le sens
patriotique. Elle ne voulait dela guerre en aucun cas,
et elle n'avait pas peur de Hitler,
-716
parce que toute sa capacité de peur était accaparée par le
Front Populaire, et surtout par le communisme. Pour ses
privilèges et ses biens le nazisme lui semblait un danger
bien moins redoutable que le communisme, peut-etre même
nourrissait-elle le secret espoir que la poigne d'Hitler
viendrait remettre au pas pour longtemps les rebellions
ouvrières. Son égoisme de classe possédante la faisait ain-
si verser par toutes les pentes vers la recherche d'un rap-
prochement à tout prix avec Hitler. Connaitèon le mot atroce
mais vraiment topique, du Directeur d'un grand journal pu-
rement bourgeois pendant la cri ise de Munich. 9 Un de des
reporters lui rendait compte qu'aux gares de Paris, les
réservistes, appelés par précaution, s'embarquaient sans
débordement vain d'enthousiasme mais avec une grave réso-
lution, et il s'écriait en frappant rageusement du poing
sur la table "Ah ! comme on voit EINE que ces gens là n'ont
rien à perdre !.. " C'est ainsi que la bourgeoisie française
a laissé assaillir par languerre un peuple à qui elle n'en
avait fait sentir ni les causes ni le sens; c'est ainsi
qu'elle a mené la guerre sans l'avoir encore acceptée fran-
chement, sans presque y croire. L'histoire mesurera son ro-
le dans la défaite militaire, mais on peut dès aujourd'hui
è72-
accuser la défaillance de sa volonté si, dès le premier choc,
la défaite militaire XE se transforma pxx en désastre natio-
nal.
Sans doute voit-on apparaitre maintenant avec quelque
Refresse
vigueur de trait la ráison profonde qui s'empara, dans ces
jours maudiss, de la nation presque entière. La bourgeoisie
avait exercé la souversinete au nom de la
nation; c'est à elle que lerégime parlementaire de 1875
l'avait effectivement déléguée. Or, la bourgeoisie venait
de s'effondrer; un drame affreux venait de faire éclater
sa décadence et S8 déchéance : elle s'était montrée, non seu-
lement incapable, mais indigne du pouvoir; son incapacité
et son indignité apparaisseient nonseulemnt comme la cause
la plus profonde, mais comme la justification du désastre.
Par une dernière faute, moins pardonnable que toutes les
autres, elle avait considéré 88 propre ruine comme la ruine
générale ; elle avait proclamé et elle avait 8 nveincu l'opiè
nion affolée que, du moment qu'elles'était effondrée, rien
ne restait plus debout. Bazaine, accusé d'avoir capitulé à
Metz, s'écriait devant le Conseil de Guerre :"Que pouvais-
je faire ? Il ne restait plus rien..." et le Président, le
-73-
Due d'Aumale, lui répondait :"Il restait la France." La bour-
geoisie dirigeante avait oublié qu'il restait la France, et
la France elle-même, entrainée dans ce vent de panique et
de désespoir, oublia qu'elle restait. Elle vit s'ouvrir com-
me un abime béant sous ses pas et elle fut saisie de toutes
les transes du vertige. Nous avons assisté à ce tableau : un
peuple dont le corps et l'ame étaient en peine, sous qui
tout fuyait, qui ne savait plus à quelle branche solide se
raccrocher dans S& chute. En 1870, la République était sor-
tie, toute prête, toute armée de la ruine impériale, et elle
avait aussitot revivifié la France par le rappel de la gran-
de passion révolutionnaire: l'amour sacré de la patrie et
de la liberté. Mais la bourgeoisie en s'écroulant, avait É
étouffé sous sa poussière cette flamme toujours prête à se
ranimer; et, hors quelques factions sans consistance, dissi-
mulées derrière un grand nom, rien ne s'offrait pour prendre
la place vacante, pour remplir le vide ouvert. Cette impres-
sion de l'abime EMXEXI soudain creusé, du néant, insupporta-
ble aux peuples comme aux hommes, reste aujourd'hui encore,
un an après l'armistice, l'élément dominent de la détresse
française. Beaucoup de choses et beaucoup d'hommes sont
tombés, beaucoup de biens sont perdus, beaucoup de vies
-74-
particulières sont accablées par l'angoisse et par la mi-
sère. Mais il en fut ainsi dans toutes les vicissitudes de
l'histoire et.un peuple n'est pas abattu par les pertes
subies quand il sait qu'il pourra les réparer. Aujourd'hui
la France sair qu'elle a perdu on s'imagine qu'elle a
perdu tous les éléments de direction nécessaires à la
vie collective, et elle ne voit pas comment elle pourra
réparer sa perte. Une immense succession s'est puverte
à laquelle elle n'aperçoit pas d'héritiers. Tel est,depuis
l'armistice, le drame intérieur de la France, inséré si
je puis dire, dans le drame universel. Car si la France
se demande en vain ce qu'blle sera demain, elle se demande
encore plus anxieusement ce que sera l'Europe, ce qu'elle
sera dans cette surope. Elle ignore ce que seront ses
frontières, elle ignore ce que sera sa condition; elle
ignore même si elle survivra comme nation indépendante.
Ce phénomène capital, à savoir la disparition de
la bourgeoisie prise en tant que classe dirigeante, n'est
pas encore pénetré dans toute sé réalité et dans tous
ses effets. L'entreprise désignée sous le nom de "Nouveau
Régimm" ou de "Révolution Nationale" se résout en effet,
-751
si on la considère impartialement, en un effort suprême
pour revivifier ou pour ressuciter le cadavre gràce à
une transfusions suffisante de "sang jeune". Ce sang
jeune serait emprunté, bien entendu, au régime vainqueur
du régime français, à l'idéologie naziste considérée
comme un "donneur universel". Mais le sang nazi est-il
assimilable par le corps bourgeois ? Il est vrai que
les dictateurs totalitaires ont emprunté à la bourgeoi-
sie une partie de leur personnel dirigeant; si l'on en
réfère aux origines leurs cadres sont en majorité bour-
geois plutot que prolétariens, bien qu'il s'agisse
d'éléments bourgeois que la succession des crises éco-
nomiques avait d'abord déclassés et "prolétarisés". Il
est également vrai que, par une apparente contradiction,
la bourgeoisie dirigeante, expression politique du
capitalisme moderne, a presque toujours contracté alè
liance avec ces "national-socialismes" qui se présen-
taient pourtant comme des régimes destructeurs des
doctrines capitalistes. En Italie, c'est elle qui a in-
venté et suscité le fascisme avant de l'installer au
pouvoir; en France elle applaudit ou feint d'applaudir
è la "Révolution Nationale". Quand on lui parle d'un
régime sans classes, de la suppression du salariat ou
du prolétariat, d'une sorte d'unification sociale et
-76-
professionnelle sous une autorité collective, elle
applaudit à tout rompre; car elle saitbbien par quels
actes se traduiront aussitot ces formules "socialistes",
à savoir par la destruction des organisations et des
institutions ouvrières, par l'interdiction ou la mise
en tutelle des syndicats, par la mise à néant de tous
les droits, de toutes les lois, de toutes les franchi-
ses, de tous les usages où les travailleurs puisaient
leurs armes dans leur lutte maintenat séculaire contre
le capital.Qu'importe à la bourgeoisie que les "natio-
nal-sacialistes" ou les "Révolutions Nationales" décla-
ment contre le capital, sans d'ailleurs lui porter
aucune atteinte substantielle, pourvu qu'elles écra-
sent le seul adversaire dont elle eut peur. Débarrassée
du socialisme ouvrier par le nazisme et ses divers suc-
cédanés, elle compte bien que le mouvement de l'histoi-
re éliminera le nazisme à son tour. Alors elle se re-
trouverait seule, toute puissante, retrempée dans un
contact vivifiant; elle recouvrerait, avec son privi-
lège économique resté intact, le pouvoir politique dont
elle aurait été momentanément frustrée.
nMais l'avenir justifiera-t-il ce calcul égoiste
et naif ? Aucun observateur scrupuleux ne peut le
-77-
croire. Les "national-socialisme" et les "Révolution-
Nationale" ne peuvent pratiquer avec la bourgeoisie
qu'une connivence toute temporaire. Ils ont beau pré-
server provisoirement dans sa substance la structure
sociale dont elle est l'expression; ils n'en sont pas
moins obligés de se proclamer anti-capitalistes, c'est-
à-dire anti-bourgeois. Alliés politiques de la bour geoi-
sie, ils empruntent couramment la phraséologie de ses
adversaires de "classe"; les thémes essentilàs de la
polémique, sinon de la doctrine socialiste, sont passé
dans leur attirail. Les artifices vulgaires par lesquels
on s'efforce de cantonner ces réquisitoires sur des
objectifs limités, tels que la ploutocratie anglo-sa-
xonne, la juiverie ou la franc-maçonnerie, ne changent
rien au fond des choses : si ce n'est pas le capitalis-
me qui est vise, c'est bien lui qui est atteint. Il
est donc insensé d'imaginer que les régimes totalitai-
res, lorsque la fatalité de l'histoire en aura fait
disparaftre les derniers débris; pourraient laisser
après eux une bourgeoisie rafrafchie ei revigorée. Non,
le pacte passé avec le démon naziste ne l'aurait pas
rajeunie comme le Docteur Faust; elle sortirait du
pacte diabolique plus discréditée encore qu'aujourd'hui,
plus débilitée, plus suspectée.
-78-
Au reste,, j'ai raisonné jusqu'à présent, en
semblant concéder que le sang nazi était réellement un
principe sang jeune, que le principe nazi était réelle-
ment un principe de vie. Mais on sait bien que ce pos-
tulat n'est qu'une impesture effrontée contre laquelle
la raison s'élève et crie. Le nazisme ne rend pas à
l'humanité sa jeunesse; il la ramène à son enfance.sau-
vage. See apologistes plus ou moins sincères nous répè-
tent qu'il a"fait des hommes". L'empire napoléonien,
lui aussi, avait fait des hommes; le bolchévisme, sous
nos yeux, a fait des hommes. Tous les fanatismes et
toutes les idolatries, dans tous les pays et dans tous
les temps, ont fait deshommes. Mais l'humanité est-elle
condamnée à retourner vers la barbarie pour échapper
è la décrépitude ? N'y a-t-il en elle d'autre force
que la brutalité, d'autre énérgie que la férocité pri-
mitive ? Qui donc accepterait pour elle cette option
impie ? Le problème de la civilisation, tel qu'il se
pose depuis due l'humanité a pris connaissance d'elle-
même, est précisément de substituer aux énergies ani-
males des forces disciplinées, harmonisées, spiritua-
lisées, de transformer les fanatismes et les idolatries
sauvages en certitudes fondées sur la raison, en
-79-
convictions fondées sur les exigences de la conscience
Le progrès humain consiste à
préserver et même à développer l'énergie vitale, mais en
l'appliquant à des fins qui apportent une satisfaction de
plue en plus complète aux "impératifs" de la ráison et de
la conscience personnelee, et, par conséquent, à ces idéaux
collectifs qu'on appelle la liberté, la fraternité, la jus-
tice. Qu'on parle de civilisation chrétienne, d'humanisme
gréco-latin ou de "matérialisme historique" on ne désigne
pas autre chose que cette évolution qui est la loi même de
l'humanité. Le nazisme, lui, prétend faire refluer ce cour
rant; il saccage tous les résultats acquis du progrès hu-
main; il nie et bafoue tous les principes idéaux qui en ont
été l'élément inspirateur. Il n'est pas une eau de Jouvence
mais un venin mortel; il peut tuer des corps vivants, mais
non ressuciter des cadavres.
La bourgeoisie française acclame aujoud'hui des for-
mules publicitaires qui, si on les prenait au pied de la let-
tre, signifieraient l'arrêt de mort du Capitalismm. Ah I si
son ralliement calculé pouvait être un don généreux I si el-
le était vraiment résolue à sacrifier, dans l'espoir d'un
renouveau national, les privilège inclus dans le système de
-80-
la propriété capitaliste ! si, en retour de son offran-
de, elle stipulait le maintien et le développement des
principes de liberté politicue, civique, personnelle,
qui, depuis 1789, sont sa devise et sa raison d'être !
Alors, oui ! elle se remremperait et se revivifierait,
non par une injection de sang nazi, mais dans un bain
de confiance, de concorde, d'humanité française ! Ehie
se sentirait saisie et exaltée par un courant d'enthou-
siasme créateur comme celui qu' connu la France Révolu-
tionnaire la nuit du 4 Août ou le jour de la Fédération.
Ce n'est pas le peuple des travailleurs qui manquerait
à l'appel : il recevrait à la fois la justice et la
liberté; il aurait à la fois le socialisme et la Démo-
cratie; il verrait se réaliser la formule "glorieuse
et éprouvée" qui fut celle des "Social-Démocrates",
celle de Marx, au fond, comme celle de Jaurès. A la
Social-Démocratie enfin réalisée, ou en voie de réali-
sation, il serait prêt comme il l'a toujours été, à
donner pour cadre l'unité nationale, certain d'ailleurs
que les besoins communs du travail et de la production,
comme aussi les intérêts suprêmes de la Paix, associe-
raient dans un ordre international, par un lien de plus
en plus étroit, tous les peuples solidaires. C'est
un beau rêve; il ne tenait qu'à la bourgeoisie
-81-
dirigeante d'en faire une vérité. D'il reste encore en elle
une puissance de vie, qu'elle l'emploie à donner l'exemple
du sacrifice, et alors elle renaitra de ses eendres, comme
l'oiseau de la fable. Mais elle ne le fereipas : elle est
bien moins capable encore que l'aristocratie de 89 d'abdi-
quer des privilèges que pourtant elle a cessé de croire
légitimes. Pour qu'elle immolat ses intérêts immédiats, il
faudrait précisément cette clairvoyance, ce courage, cet
esprit d'abnégation qu'elle a perdus; il faudrait que le
désastre et les souffrances de la Patrie eussent accompli
déjà dans les profondeurs de sa conscience collective, cet-
te révolution morale dont on n'aperçoit pas les premiers
symptômes.
Révolution morale I j'emploie ces mots à dessein;
ils désignent le foyer même du mal dont la bourgeoisie sun
française meurt sous nos yeux. L'organe atteint en elle se
sans recours, celui dont le trouble a peu à peu gagné tous
les autres, est bien 1a faculté moraleù On pourrait repren-
dre de plus près son histoire, en la jalonnant par des
faits et par des textes pendant un siècle et demi, et
tout convergerait vers la même conclusion. C'est bien là
que le mel gisait, c'est de là que la contagion interne
-82-
est partie Certes, la bourgeoisie française avait de
grandes vertus. Elle était sage et probe, patiente et prud
dente, modeste et décente, économe et raisonnable. Elle
était parfaitement accommodée aux conditions de la vie
d'autrefois; dans les cadres étroits de la famille, du
métier, de 18 société urbaine ou rurale, elle avait pros-
péré, elle s'était accrue, elèe s'était enrichie. Mais elle
n'était pas faite pourla vie du grand capitalisme intensi-
fié, pour la phase de l'accumulation et de la surproduction
des richesses. Le régime qui lui convenait était le progrès
continu et ménager du capitalisme naissant, la gestion do-
mestique, la fortune constituée par le profit modique, par
l'épargne, par le temps, l'arrondissement régulier du re-
venu, de l'entreprise ou du domaine, le déplacement presque
insensible des conditions. Dans cette atmosphère, la bour-
geoisie française trouvait son milieu propre de protection
et de développement, mais elle n'était pas faite pour les
secousses répétées, pour les haut et bas rapides des gran-
des crises économiques. Alle a été attaquée, corrodée comme
par des acides trop puissants, dens le brassage des condi-
tions et des fortunes. Qu'on regarde autour de soi : il y
a deux roles que 1F bourgeoisie française ne peut soutenir
-83-
sans s'altérer, celui du nouveau riche et celui du nou-
veau pauvre. Elle a perdu ses vertus antiques que l'as-
pect des temps rendait désuètes et presque ridicules.
Les formes rigides de son ancienne probité se sont ef-
facées au frottement des "affaires modernes". Au temps
de Birotteau, du Père Goriot, et même au temps de M.
Poirier, chacun trouvait naturel qu'un failli se bru-
lat la cervelle. L'honneur résidait dans la signature
commerciale, mais du moins y avait-il quelque part un
honneur. Sous le choc des grandes crises capitalistes
qui se succèdent depuis tantot un siècle à une cadence
à peu près régulière mais avec une intensité toujours
croissante, la bourgeoisie française a usé cet honneur-
là. Elle a perdu le sentiment intime de sa dignité. Elle
a perdu l'énergie, la vigueur créatrice de l'intelligen-
ce qui supposent toujours en quelque mesure l'honneur,
la dignité, la satisfaction de soi-même. C'est par la
détérioration des vertus privées qu'elle a perdu sa
vertu publique.
Pourquoi la bourgeoisie française a-t-elle mon-
tré cette incapacité d'acclimatation qui l'a fait dépé-
rir, alors que dans d'autres secteurs de la classe bour-
geoise, dans les pays anglo-saxons par exemple, on trou-
vait moyen sans trop de peine d'ajuster le comportement
moral au progrès de l'évolution économique ? Le contraste
tient peut-être
-84-
à la différence des types nationaux, sans doute aussi à
l'importance que certains éléments religieux ont conservée
dans la formation et dans l'éducation de la bourgeoisie
anglo-saxonne. Cependant le fait est 1à, patent et parlant.
La déchéance de la bourgeoisie française s'est prononcée d/e
plus en plus nettement à mesure que se puûrsuivaient la tax
transformation industrielle de la production et la concen-
tration capitaliste, à mesure que se dessinaient et se for-
mulaient les problèmes nouveaux, d'ordre interne ou d'ordre
externe, que cette nouvelle phase de l'économie universelle
engendreit nécessairement. Après la chute de l'Empire, après
le sursaut herolque que le nom de Gambetta incarnera toujours
après le grave examen de conscience que j'ai personnifié par
les noms de Renan et de Taine, mais auquel bien d'autres
et sérieux
souvenirs restent attachés, après les laborieux/efforts
qui aboutirent au vote et à la mise en train de la Consti-
tution de 1875, on put croire que la cure acheminait le ma-
lade vers la guérison, que, pour le moins, les progrès du
mal étaient enrayés. Dix ans après, c'était l'équipée bou-
langiste; quinze ans après, le scandale de Panama : la re-
chute était inévitable. Pour que la bourgeoisie française
recouvrat sa capacité de direction politique, il faudrait
d'abord qu'elle récupérat le seul milieu propice à son
-85-
tempérament particulier, c'est à dire que l'économie uni-
verselle fat refoulée de plus d'un siècle en arrière. Les
dictatures totalitaires échouersient elles-mêmes dans cette
entreprise, vers laquelle la "Révolution Nationale" françai-
se semble présisément être attirée par la logique interne
du système. Le nazisme et le fascisme ont pu effacer tem-
porairement les grands principes sprituels qui dirigesient
l'humenité depuis des siècles; ils ne parviendront pas à
annuler et à faire oublier des grandes découvertes scienti-
fiques et techniques qui ont rénouvelé l'univers matériel;
Ils ont purgmener des millions d 'hommes à la brutalité sau-
vage, ils ne remèneront pas la production et l'économie au
stade de l'atelier, de la boutique, du champ familial, de
l'outil à la main et du placement de père de famille.
x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x-x
Je ne prends ici la bourgeoisie qu'en tant que
classe dirigeente, en tant qu'expression politique du ca-
pitalisme moderne. Je ne feindrai pas d'ignorer que, dans
son sein, nombre d'individus ont fourni, depuis plus de
deux ans, les plus précieux exemples de civisme et de
-86-
patriotisme. La guerre et la défaite, comme toutes les gran-
des crises collectives, ont été un banc d'épreuve pour les
caractères, et, patmi les hommes qui sont sortis indemnes
ou grandis de cette sélection naturelle, se trouvent des bour-
geois de toute nuance dont les services seront nécessaires
à la France.de demain. Je n'hésite même pas à reconnaitre
que certains groupes appartenant aux milieux cultivés de la
vieille bourgeoisie libérale et catholique, ont formé les
noyaux les plus denses de la résistance nationale. Mais
ces individus et ces groupes seraient sans doute les pre-
miers à convenir, dans la sincérité de leur conscience, que
la classe dont ils relèvent n'est plus en état de soutenir
son monopole de propriéténi par conséquent d'exercer son
privilège de gouvernement, et qu'ainsi son existence histo-
rique a cessé. La France se trouve aujourd'hui au terme d'
une seconde révolution, qui dure en réalité depuis plus d'
un siècle. La première avait transféré le pouvoir à une clas-
se ascendante déjà mxisxprt maitresse pour une large part
de la propriété. La seconde exclut une classe déchue, qui
n'a su ajuster son tempérament acquis ni aux nécessités de
la production industrielle, aux besoins du gouvernement
démocratique.
-87-
On criait jadis : le Roi est mort, vive le Roi I et
la transmission monarchique s'opérait de plein droit, sans
même que le pouvoir eût vaqué un instant de raison. La bour-
geoisie reine est morte en France, mais la France ne voit
pas qui proclamer à S8 place. Elle répugne absolument aux
dictatures totalitaires, qui d 'sillaurs seront mises à
néent là où elles existent, car elles ne survivront pas à
la guerre, et l'humanité extirpera ce cancer qui commençait
à le ronger. Revenir àll'ancien régime, celui d'avant 89;
celui d'avant 1830, ou même celui d'avent 1848 ? Un parti
monarchique puissant, possédant - la majorité dans l'
Assemblée Nationale, fondé sur des traditions et sur des
fidélités encore à peine interrompues, a écgoué dans cette
entreprise au lendematin de la défaite de 1871. Qui pourrait
songer à la renouveler raisonnablement, aujourd'hui que la
monarchie n'est plus que le reve obstiné de quelques théo-
riciens, alors qu'elle ne représente plus même un sougenir
pour personne? L'expérience anglaise you belge a montré
que la souversineté monarchique n'était pas incompatible,
en fait, avec une Démocratie réelle.Mais en France; elle a
cessé depuis un siècle d'incarner l'unité nationale, et elle
ne pourrait se fonder ni sur une aristocratie persistante,
-88-
ni sur une bourgeoisie consistante, ni sur un peuple
"loyaliste". Si la monarchie se présentait comme un ré-
gime représentatif, à tendances libérales, elle ne fe-
rait que renouveler dans toute sa débilité la République
parlementaire. Si elle se présentait comme une Restau-
ration contre-révolutionnaire, elle se placerait en
opposition violente avec la réalité des choses et la
fatalité des temps. La France sait bien que toutes ces
chimères relèvent d'un passé totalement révulu. D'autre
part, elle ne s'est jamais méprise sur l'entreprise de
hasard, tentée à la faveur du désastre et qui se quali-
fie de "Révolution Nationale". Elle y pressent une tran-
saction grossière entre les principes de la vieille Mo-
narchie de Droit Divin qu'elle repousse de toute sa
forcen et le S disciplines totalitaires qu'elle rejette
avec encore plus de répugnance; elle reconnaft à ses
hésitations ou à ses aberrations de chaque jour, les
contradictions congénitales qui la tarent. Mais alors
qui est l'héritier de la République bourgeoise, qui
sera son successeur ?
La France se sent devant un interrègne dont elle
ne peut mesurer la durée ni prévoir l'issue. Il y a
toujours comme une anxiété tragique dans ces grands
intervalles, et aujourd'hui la faille béante s'ouvre
devant
-89-
devant un pays occupé aux deux tiers par l'ennemi, en-
gagé dans une guerre à laquelle il ne participe plus,
mais qui continue, et dont son destin est l'un des en-
jeux ! Même si la France était libre et assurée de son
sort matériel, elle sentirait peser sur elle le poids
qui s'attache àccette vacance inopinée de la souverai-
neté; comment , dans la conjoncture inouie où les évè-
nements l'ont placée aujourd'hui, ne se trouverait-
elle pas accablée ? Certes, chaque fois que dans l'
histoire d'un peuple le pouvoir change de nature, il
se rpoduit ce que j'ai appelé jadis, par une formule
bien mal comprise, une vacance de la légalité. Alors
même que l'évènement du pouvoir nouveau est immédiat,
il ne s'installe pas aussitot avec sa légalité toute
faite; les institutions du pouvoir renversé sont tom-
bées avec lui, les institutions du pouvoir nouveau ne
peuvent s'élaborer que peu à peu, et l'intervalle est
nécessairement rempli par un entr'acte de caractère
plus ou moins dictatorial. Ce phénomène est normal et
ne cause aucun émoi : une nation, qui, comme la France,
a connu de nombreuses révolutions politiques en a
-90-
l'habitude. Mais aujourd'hui ce qui est vacant, ce n'est
pa la légalité, c'est le pouvoir même, c'est la souverai-
neté, et l'on n'aperçoit ni par qui ná quand la vacance
sera remplie.
Il existe bien un héritier désigné, et dont on
peut même dire qu'il est toujours d ésigné, puisqu'il est
le Souverain naturel, à savoir le peuple, ce qu'un publis-
ciste catholique appelait dens une brochure récente "la
multitude". Pourquoi donc alors les partis et les organi-
sations qui représentent le plus authentiquement les
masses populaires ne se présentent-ils pas ? Pourquoi ne
revendiquent-ils pas le pouvoir, comme il advint le 4
Septembre 1870, à la chute de l'Empire ? Pourquoi l'opinion
française ne s'est-elle pas tournée et ne se tourne-t-ell €
pas spontanément de leur coté pour leur faire appel ? Le
peuple est le seul successeur légitime comme le seul suc-
cesseur possible : il ne reste plus que lui et toutes les
pentes de l'histoire convergent vers lui. L'aspiration
quasi unanime du pays réclame la suppression des monopoles
et des privilèges, c'est à dire la justice,-, la substi-
tution des h iérarchies naturelles et personnelles aux
hiérarchies factices et héréditaires, c'est à dire
-91-
l'égalité, la subordination des intérêts individuels
au bien public, - c'est à dire l'organisation collec-
tive de la production et de la distribution des riches-
ses, la Paix, c'est à dire l'ordre international.
Le socialisme et le syndicalisme incarnaient d'avance
cette volonté régénératrice. Ils se trouvent en cor-
respondance naturelle avec le sens de l'évolution éco-
nomique, puisqu'ils sont issus de cette évolution. Ils
sont la sève montante de la nation et quiconque a vécu
dans leur familiarité a senti frissonner dans leurs
profondeurs une réserve inépuisable de forces fraiches.
Ils condensent en eux le profit de cette éducation po-
pulaire qui n'a cessé de progresser en France depuis
plus d'un den: siècle tandis que la culture bourgeoise
rétrogradait. Un "militant" sovialiste ou syndicaliste
surprenait par son avidité de connaissances, par la ma-
turité de sa raison, par la gravité de son jugement;
le public ouvrier ou paysan d'une réunion populaire
suivait la démonstration technique la plus délicate
avec une attention, une pénétration, une joie, sur les-
quelles, pour ma part, je ne me suis jamais blasé. En
cela, je suis chauvin : le peuple français des travail-
leurs est sans doute le plus intelligent de tous les
peuples. La mobilité gouvernementale de la Troisième
République a eu pour cause essentielle
-92-
le désordre, l'indiscipline, l'impuissance à faire durer
ces partis denses et homogènes sur lesquels doit nécessai-
rement se fonder le régime représentatif. Mais j'ai déjà
rappelé que les partis populaires ne participaient en au-
cúne façon à cette incapacité purement bourgeoise. Ils
se présentaient, eux, en blocs compacts, pratiquaient stric-
tement l'unité de tactique et de vote et se conformaient
dans l'action à des programmes publiquement débattus et
définis. Peut-être même le reproche qu'ils ont encouru
serait-il d'etre tombés dans l'excès contraire, c'est à d
dire d'avoir consenti trop de sacrifices à la loi intérieu-
re d'unité et d'unanimité; et j'estime pour ma part que
ce reproche est en partie fondé. La discipline dans un
parti est l'état normal, et son unité doit être sévèrement
préservée contre les défections ágoIstes qu'inspirent des
intérêts, des embitions et des tentations de toute espèce.
revenche, le relâchement ou même ka rupture des liens
de parti doivent être envisagés virilement
chaque fois que des crises extraordinaires confèrent aux
problèmes posés par la vie publique le veleur de cas de
conscience individuelSe Le véritable critère de la morali-
té, dans la vie des partis comme dans la plupart des inci-
dents de l'existence individuelle est
-93-
La rupture des liens de parti est immorale et détestable
quand elle est entachée à quelque degré que ce soit de ce
que j'appellerai au sens le plus large du terme la vénalité.
Elde devient respectable ou même louable quend elle répond
vis à vis d'un problème "crúcial" à une exigence impérative
de la conscience. C'est d'silleurs grace à ces effets de
discrimamtion individuelle que les partis anglais, au lieu
de rester immobiles dans leur programme et immuables dans
leurs cadres, ont pu pratiquement se transformer et se re-
nouveler selon les progrès du temps.
Mais je laisse cette digression à laquelle je ne me
serais pas abandonné si elle n'était de me part un témoi-
gnage de sincérité. Répondent aux besoins idéaux et senti-
mentaux des masses, respirant, si je puis dire, en harmonie
ave les lois du développement économique de l'univers, ap-
puyéssur une forte structure et sur des methodes éprouvées
de propagande, de recrutement et d'organisation, ayant au
surplus démontré leur capacite gouvernementale par leur
participation à la vie publique et par la gestion de leur
propre démocratie intérieure, le socialisme et le syndica-
lisme possédaient touteslles aptitudes et tous les titres
requis pour saisir la succession pendente au nom du peuple
-94-
des travailleurs. Cependant, le fait est là : la nation
n'a pas tendu les bras vers eux. Que dis-je ? On 8 RRRM-
entendu fuser d'un peu partout des rumeurs sardoniques,
émanant souvent d'hommes qui ont dû au socialisme tous
les aventages de leur carrière : le socialisme a disparu!
comme
il s'est/volatilisé au feu des évènements. D'autres enre-
gistraient avec une satisfaction mal dissimulée "son ir-
rémédiable déchéance politique et intellectuelle 1" Quant
au syndicalisme, il n'est peut-être pas tout à fait mort!!
mais il est à tel point débilité que la "Révolution "atio-
nale" l'absorbera d'un trait dans ses propres organisati
tions corporatives 1;;; I1 y a sans doute dans ces juge-
ments besucoup d'infatuation et d'imprudence. we socialis.
me en état de faillite ? en état de décomposition ? Au
lendemain des journées de Juin au lendemsin de la Com-
mune, il était bien autrement atteint : avec les grandes
éxécutions militaires, suivies de leur cortège de répres-
sion pseudo-jutidique, on se flattait de l'avoir extirpé
pour toujours. Pour ne chercher de références que dans n
notre temps, le socialisme était bien autrement débile
et fragile au lendemain du Traité de Versailles, des
élections de Bloc National, et surtout de la scission
=95-
communiste qui l'avait vidé de ses éléments kes plus vi-
vaces. Chaque fois sependant, en dépit des prophètes de
malheur, on l'a vu renaltre de ses cendres, plus fort et
plus sur de sa force. Comment en serait-il autrement ? Le
socialisme est une conception toute humaine, mais qui s'a-
limente, si l'on peut dire, de la nécessité des choses.
Tel que l'a fait cette synthèse spirituelle de Marx et
de Jaurès qui, depuis une trentaine d'années compose son
dogme, il se trouve au point d'intersection de toutes les
idées-force de notre temps. Quels sont les problèmes es-
sentiels posés devant notre pays et devant tous les autr
tres ? ... concilier le Droit des Peuples avec la Paix,
les Droits de l'Homme avec l'Ordre, combiner l'organisa-
tion collective de la production et della consommation
avec le développement des libertés personnelles 1.. Ces
problèmes sont ceux que le Socialisme a définis, pour la
première fois, dans les temps modernes, ou plutot ceux
qui ont créé le Socialisme. Ils sont symbolisés par ce
nom de "Social-Démocratie" qu'arboraient la plupart de
ses organisations politiques et dont perçoit/aujourd'hui pleinement
le véritable sens. On peut
-96-
donc le prédire avec certitude : il renaltra une fois
de plus. qu'importe qu'une fois de plus le silence de
l'oppression le réduise pour l'instant à une existence
embryonnaire ? La force des choses et des idées agira :
sa renaissance ne saurait tarder bien longtemps et sans
doute approche-t-elle déjà du terme toutefois, je le
reconnais à nouveau : le peuple français, le peuple des
pas
travailleurs ne l'a/invoqué dans sa détresse. On n'a même
pas senti sa présence aux heures tragiques de la défaite
et de l'Armistice. Le peuple, qui voyait la bourgeoisie
se dévomposer sous ses yeux, qui n'aurait eu qu'à s'avan-
cer pour se saisir de la place désertée, s'est rendu
compte que le socialisme, son organe naturel, son ins-
trament normal d'action, manquait lui aussi. Pourquoi ?
C'est ici qu'il faut s'astreindre au plus sévère examen
de conscience.
A l'heure où l'armature politique de la bourgeoi-
sie s'est affaissée dans le désastre militaire, une seu-
le et unique passion pouvait traverser comme un courant
électrique le peuple français, l'agglomérer, le ranimer
dans une unité vivante, c'était la passion patriotique,
l'instinct de la conservation nationale. Un parti ne
-97-
pouvaiteentrainer wa peuple à sa suite ou servir d'ins-
trument au mouvement sponténé du peuple quess'il incar-
nait cette passion. Les Jacobins du Comité de Salut Public
avaient incarné "amour sacré de la Patrie" en 1783;
Blanqui, l'avait incarné pendant le siège de Paris; Jaurès
vivant l'aurait incarné pendant la guerre de 1914, et, à
sa place ensanglantée, ses maitres et ses disciples,
Guesde et Renaudel, Vaillant et Albert Thomas avaient
poussé le peuple des travailleurs "à la pointe du combat".
Il faut convenir qu'au mois de Juin 1940 le socialisme ne
l'incarnait pas. Non pas, comme l'insinuent ses détrac-
teurs, qu'il eat "oublié la Nation" dans sa longue pro-
pagande; non pas qu'il portat le poids accumulé de ses
campagnes"antimilitaristes et internationalistes". Il
avait toujours conçu l'ordre international comme reposant
sur la base deg nations libres et indépendantes. Il avait
combattu le chauvinisme mais en restant ardemment patriote.
Il avait travaillé de toute son âme à l'instauration d'une
Paix juste, égale et stable, mais il nº avait jamais cul-
tivé rile les formes laches du pacifisme; il honnissait toute
confusion entre la Paix et l'abaissement
la
sert
vitude et il n'avait jamais cessé de proclamer qu'il se
lèverait le premier pour défendre le sol du pays attaqué.
-98-
Il avait raillé, parfois avec peu de goût, les usages
routiniers qui enferment longuement les fils des travail-
leurs dans des casernes désoeuvrés il avait dénoncé
justement le système odieux, moins tolérable encore de-
puis que tout citoyen est soldat, qui fait de l'armée
en temps de paix le gardien de Il'ordre "bourgeois, c'est
à dire, l'instrument d'une classe contre l'immense majo-
rité de la nation. Mais il s'était constamment appliqué,
depuis l'effort inoubliable de Jaurès, à élever l'organi-
sation de la Défense Nationale jusqu'au niveau du pro-
grès scientifique, technique et civique. Le Groupe Socia-
liste au Parlement, par fidélité rituelle à un vieux
symbole, continuait de refuser les crédits militaires
dont il savait bien que le # sort ne dépendait pas de
son vote, et en cela son geste n'était pas exempt de
quelque hypocrisie; ;mais, appelé en 1936, à la direction
du Gouvernement, il avait, le premier, proposé les cré-
dits extraordinaires qui devaient enfin permettre de
substituer un matériel moderne au matériel vieilli de
la guerre de 14. Le premier programme spacieux et cohé-
rent qu'on eat entrepris, depuis la révolution hitlérien-
ne, pour mettre la France en état de résistér à l'agres-
sion, portait sa signature. Au surplus, Jaurès, Guesde,
-99-
Vaillant avaient participé aux mêmes campagnes, et aux
mêmes votes; ils l'avaient même fait avec plus d'apreté
********* polémique; et ce souvenir n'avait pas empeché,
pendant l'autre guerre, le contact patriotique avec les
masses populaires de s'établir sans la moindre difficul-
té. Ce qui séparait le socialisme du peuple, à l'heure de
la défaite, ce n'était donc pas sa vieille doctrine et
sa propagande de toujours; non, c'était quelque chose de
plus simple et de plus prochain; c'était l'attitude con-
trainte et équivoque qu'il conservait depuis *******
Munich vis à vis du problème de la guerre. Le peuple des
pravailleurs avait attendu vainement de lui un mot d'ordre
clair, entrainant; il n'avait pas su prendre franchement
parti et position ni dans un sens ni dans l'autre. Il n'
avait pas dit :" Plutot l'asservissement à Fitler que la
Guerre", mais il n'avait pas dit non plus avec la flamme
et la foi révolutionnaires :"Plutot la Guerre, plutot la
mort que l'asservissement à Hitler; or, si la guerre nous
est imposée, nous nous jetterons les premiers dans la
fournaise; nous nous vouerons au sacrifice pour la liberté
de la Patrie et la libération du genre humain..." Il
séétait tu, ou bien il n'avait lassé échapper que des
paroles ambigues, balancées, honteuses d'elles-mêmes. A
-100-
la vérité, il était scindé en deux fractions foncièrement
opposées, dont la force relative variait avec les circons-
tances, et c'est ce partage interne qui le neutralisait,
qui le condamnait au silence et à l'impuissence. Les at-
taques et les calomnies qui s'étaient toujours wrisées
contre son unité, (redoublèmt de virulence dès qu'elles
trouvèrent un écho dans son sein. Il a avait trainé ainsi,
pendant près de deux ans, une exitence humiliée, suspec-
tée, en sorte que finalement on ne sen bla même plus s'a-
percevoir de sa présence. Certes, il aurait méeux valu
qu'une rupture franche séparat des éléments inconciliables
au regard d'un problème vital. L'évènement aurait fait
l'épreuve; les masses populaires se seraient aussitôt
reformées autour de ceux qui avaient vu clair... Cela,
j'en ai déjà fait l'aveu, mais la religion de l'unité
fut la plus forte.
J'ajoute avec la même franchise qu'aux yeux de
l'opinion le Parti était atteint ou plutot compromis pas
sa collaboration toute récente avec le communisme. Certes,
il n'avait pas à rougir d'avpir contracté dans le remous
de l'insurrection du 6 Février et devant le péril
pressant de In République, ce pacte d''Unité d'Action"
-101-
qui devait servir de base au "FrontPPopulaire". Un insti
tinct spontané et irrésistible des masses imposa ce rap-
prochement qui devait être, et qui fut, le salut de la
Liberté. Aujourd'hui qu'on a vu se dérouler dans son am-
pleur, à la faveur du désastre national, l'entreprise
dont la 6 Février n'était qu'un premier épisode, on ne
peut guère douter que sans l'alliance de toutes les forces
républicaines et démocratiques, la France eat été réduite
depuis déjà cinq ou six ans, à la condition de l'Espagne
de Franco. Qu'est-ce que cette alliance avait dans son
principe de néfaste ou d'impie ? La "collaboration" ne
serait-elle interdite qu'avec d'autres Français? On ne
saurait plus équitablement faire grief au Parti Socialis-
te d'avoir avalisé, auprès de l'opinion populaire, le
pacte franco-soviétique négocié dès 1935 par MM. Flandin
et Laval, ni d'Avoir, durant l'intervalle entre Munich
et la guerre, appuyé le projet d'un traité d'assistance
militaire avec les Soviets. Ici encore la preuve est
faite : le rapprochement intime des démovraties anglo-
saxonnes et française avec la "ussie soviétique, c'est
à dire un "Front Populaire" international, aurait été
-102-
le salut de la Paix.
Mais précisément Staline avait éludé ce rappro-
chement; c'est avec Hitler qu'il avait traité en fin
de compte; c'est la matché passé pare lui avec Hitler
qui avait permis l'invasion de la Pologne et déterminé
la guerre. L'indignation publique s'était alors juste-
ment déchainée : Staline avait trahi la Paix, et le
parti communiste, en lui restant obstinément fidèle,
trahissait la France. A la lumière de cette péripétie
tragique, on évoquait tout naturellement les palinodies
du Communisme français au cours des dernières années.
Jusqu'à la veille du pacte de 1935, il avait préconisé
et pratiqué le "défaitisme révolutionnaire"; dès le
lendemain il était devenu le champion le plus ardent
de l'indépendance et de l'honneur de la patrie. Jusqu'à
la veille du pacte germano-soviétique il avait donné
le ton et même le branle dans la campagne contre le
nazisme; dès le lendemain, il proclamait son inalté-
rable soumission à Staline, allié de Hitler contre la
France. Ces changements de front avaient été éxécutés
d'un coup, tout d'une masse, sans autre explication
concevable que le renversement des ordres venus de
Moscou, lesquels ne s'expliquaient eux-mêmes que par
les revirements
-103-
successives de la politique soviétique. Ainsi, il était
devent patent que la direction du parti communiste fran-
çais ne lui appartensit pas en propre, mais lui était
imposée du dehors. Il obéissait aveuglément aux ordres
dictés, non point par une organisation internationale,
mais par une puissance, un Etat qui les transformait
lui-même au gré de ses intérêts nationaux. Il n'était
donc pas un parti internationaliste, mais bien un parti
nationaliste étranger. La distinction est capitale. L'in-
ternationalisme repose sur le postulat qu'entre toutes
les nations parvenues au même:moment de l'évolution éco-
nomique existent un certian nombre d'intérêts indivis et
d'idéaux communs. Un parti ouvrier internationaliste
agit dens la conviction que l'intéret de chaque pays,
s'il est pénétré assez profondément et conçu sous l'as-
pect de la durée, ne peut se dissocier de l'intérêt pro-
fond et permanent des autres pays de l'Europe et même
de l'humenité entière. Il entend servir la cause françai-
se en servant la cause internationale; il est national
tout en étant international, et parce qu'il est interna-
tional. Le parti communiste au contraire se manifestait
comme un parti nationaliste étranger, puisqu'il reposait
-104-
sur le postulat que la cause des travailleurs dans tous
les autres pays dépend de l'intérêt particulier d'un
Etat unique, La République des Soviets, non pas de son
intéret idéal et permanent, máis des modalités changean-
tes de son intéret temporel et politique.
Or, depuis Août 1939, Staline avait décidé que
l'intérêt de la République des Soviets était de s'allier
avec Hitler, ennemi de la France. Il était donc inévita-
ble que, durant la guerre et au lendemain de la défaite,
la soumission communiste à Staline apparût comme une tra-
hison envers le Days. Il était inévitable que l'horreur
provoquée par cette tranison se reportat plus ou moins C
confusément sur le Parti Socialiste, considéré comme le
proche parent du Parti Communiste, comme son introducteur
et son garant dans la coalition de "Front Populaire",
puis dans la majorité issue des élections de 1936. La con-
fusion devait s'établir d'autant plus aisément qu'une
grande partie de l'opinion n'a jamais posé de distinction
très nette entre le Socialisme et le Communisme bien
qu'il s'agisse là de deux formes absolument tranchées de
la doctrine et de l'action ouvrières- et que la même ex-
pression de "Marxisme" enveloppe couramment l'un et l'au-
-105-
l'autre dans le vocabulaire de leurs communs détracteurs.
Dans une situation dont tous les éléments étaient trans-
formés, on ne pouvait guère se souvenir avec équité que
l'Unité d'Action" avait été rigoureusement imposée par
les circonstances, et que ses auteurs responsables n'é-
taient autres que les auteurs du complot qui avait his
les libertés républicaines en péril. On mettáit Commu-
nistes et Socialistes "dans le même sac"; on flétrissait
les uns; on affectait de frapper les autres d'une sorte
d'élimination automatique. Aujourd'hui, c'est à dire
quinze mois après l'armistice, ces funestes équivoques
semblent éclaircies; cependant le problème qui a grevé
si lourdement les années d'avant-guerre ne pèse pas
d'un poids redoutable sur l'avenir. Quelle place pourra
et devra être faite au Communisme dans la vie politique
française ? La question reste posée, et nous devons
l'envisager d'autant plus franchement qu'un nouveau
changement s'est pro duit dans la position soviétique,
et qu'il s'est aussitot répercuté, comme les précédents,
sur le Communisme français.
Staline a été attaqué inopinément par Hitler.
Staline est devenu l'allié des Démocraties anglo-saxon-
nes. La Russie Soviétique combat aujourd'hui pour un
enjeu qui omprend au premier chef
-106-
la libération des pays opprimés par les armées hitlérien-
nes, et par conséquent de la France. Un Front Populaire
s'est reformé entre les peuples. Dans cette lutte, la Rus-
sie Soviétique EL stupéfait l'opinion universelle et forcé
son admiration. Les penseurs qui imputaien t au bolché-
visme, comme un crime irrémissible, la perversion et la
dégradation de l'individu humain sont désormais tenus,
s'ils sont honnetes, de réviser leur sentence. Certes, le
bolchévisme a détruit, dans la mesure où ils existaient
en Russie, le sens des libertés personnelles, l'indépen-
dance critique, le scrupule intellectuel et moral; mais
il a préservé, ou même exalté le courage et l'esprit de
sacrifice; il a crée une foi. Comme le peuple des paysans
frençais pendant la Terreur, le peuple russe est attaché
au régime qu'il subit, parce qu'il a gardé l'horreur du
régime que le bolchévisme a renversé, et il considère
comme ses ennemis ceux qui prétendent le délivrer. En
France, la soumission idolatre à Staline coIncide une
fois de plus, comme en 1935, comme à la veille de Munich,
avec les directions du patriotisme national, et elle ne
se traduit plus cette fois par des paroles vaines et
des excitations suspectes. Les communistes français
exposent leur vie; ils sont au premier rang dans la
-107-
répression comme dans la résistance; c'est parmi eux,
comme parmi les Juifs, qu'Hitler choisit ses ôtages et
ses victimes. Au lendemain de la victoire, on se rendra
compte que la nouvelle unité nationale fut en partie
cimentée de leur sang; comment fera-t-on pour les en
exclure ? Et cependant le problème n'aura pas été réso-
lu; on se trouvera toujours face à face avec l'insuppor-
table anomalie que représente l'insertion dans la vie
politique française d'un parti nationaliste étranger.
Pour que le Communisme français, en dépit de ses états
de service, soit toléré comme un élément assimilable
dans l'organisme national, pour qu'il puisse reprendre
sa place intégrante dans le vie publique, il faudra de
toute nécessité qu'un changement radical soit survenu,
soit dans la nature du lien qui l'unit à la Russie So-
viétique, soit dans la nature des rapports qui uniront
la Russie Soviétique à la communauté européenne. Il
faudra que le Communisme français se dégage de la Russie
Soviétique ou que la Russie Soviétique s'engage envers
l'Europe, peut-être même l'un et l'autre.
A défaut de ce changement, la France se retrou-
veratt nécessairement en proie aux difficultés intesti-
nes dont elle a souffert, mais y a-t-il excès d'optimis-
me à le prévoir
-108-
et à l'escompter ? DE même que le Communisme frençais
était strictement dépendant du bolchévisme russe, de même
il existait chez nous des éléments rattachés au nazisme
allemand ou au fascisme italien par un lien idéologique
presque aussi étracit.Est-il chimérique d'espérer qu'au
feu de la guerre, des souffrances communes, de la libéra-
tion finale, toutes ces plaies se seront cautérisées à
la fois, et qu'il ne restera plus en France que des Fran-
çáis libres ? N'est-il pas vraisemblable que, pour faire
front à l'agression hitlérienne, la Russie Soviétique au-
ra da, de son côté, modifier pau à peu l'esprit de son
régime intérieur ? Je compte fermement, quant à moi, qu'
après la disparition des dictatures totalitaires, après
la victoire des Démocraties anglo-saxonnes victoire à
laquelle elle aura hérolquement participé, mais à laquell
elle aura du son propre salut - la Russie se trouvera né-
cessairement intégrée dans une communauté, dans une fédé-
ration européennes. A mesure que se consolidera entre les
Etats, la charte de coopération et d'émulation pacifiques
qui sera le véritable Traité de Paix, à mesure que se dé-
gageront les intérêts idéaux et matériels qui leur sont
communs, la Aussie Soviétique perdra le caractère d'une
-100-
puissance étrangère à l'Europe, et le Communisme fran-
çais perdra le caractère d'une secte étrangère à la
nation.
Trouble équivoque vis à vis du problème de lla
Guerre, confusion avec le Communisme entaché de trahi-
son, ces deux causes suffisent à faire comprendre domment
le Socialisme a été rejeté d'une suite d'évènements qui
auraient du logiquement le porter au pouvoir tombé en
désherence. Mais l'absence sovialiste, et par conséquent
l'absence populaire, n'avaient-elles pas encore d'autres
raisons ? Sans doute, et le mal n'est pas encore sondé
jusqu'au fond. J'ai affirmé que le peuple militant des
travailleurs, et le Socialisme qui en était l'expression
naturelle, avaient fourni un modèle de discipline orgaè
nique, de maturité politique, de propension et d'aptitu-
de à l'éducation rationnelle. Je l'atteste encore. Je
récuse et je rejette l'accusation partialement articulée
contre l'un et contre l'autre, d'avoir développé, cote
à côte avec la corruption bourgeoise, une corruption
populaire d'un autre ordre, d'avoir grossièrement ré-
duit le progrès à la conquête d'avantages matériels,
d'avoir cultivé la paresse et l'égoïsme par la recher-
che impatiente du bien-être, en un mot et pour repren-
dre la formule la plus accréditée,
-110-
d'avoir altéré le sens du panxair devoir par la revendica-
tion exclusive des droits. On se plait à répéter, par ex-
emple, que les loisnsociales de 1936, en diminuant la du-
rée hebdomadmire du travail, en rehaussant le taux des
salaires, en introduisant la notion et la pratique du loi-
sir, avaient provoqué une perversion morale de la classe
ouvrière. On aurait tort d'oublier que ces lois, dont il
est aisé de médire, après coup, ont été la rençon d'une
guerre civile, mais, en tout état de cause, ce qui perver-
tit la moralité ouvrière, ce n'est pas le loisir, ce n'est
pas la journée de travail plus courte ou le salaire plus
élevé, C 'est le chomage et le misère. Le loisir n'est pas
la paresse, c'est le repose après le travail. L'organisa-
tion du loisir, l'accroissement du pouvoir d'achat des sa-
laires permettent à la famille ouvrière d'entretenir la
santé par l'exercice, et la bonne humeur par le sport,
d'augmenter la part maissée aux occupations et aux affec-
tions domestiques; ils permettront quelque jour à la mère
de se consacrer tout entière à son foyer, c'est à dire
qu'ils renforwent simultanément tous les facteurs moraux
de l'existence. On s'est beaucoup diverti de la semaine
des deux dimanches. Co n'était paut-être pas une spectacle
élégant que ce cortège de jeunes couples, de ménages et
-111-
d'enfants dont les tandems, les motos, les voiturestes
couvraient les routes, pendant le week-end, dans le rayon
des grands villes, que ces campements et ces déjeuners
sur l'herbe à la lisière des bois,-moins élégant à coup
sur que le terrain de golf où se rassemblaient les pa-
trons à la même heure,- mais c'était un spectacle moral,
et aussi un spectacle réconfortant. C'est ainsi qu'une
race se refait, se rajeunit, car il n'y a pas de joie
au travail sans la joie de vivre. 5'il faut prendre le
problème de plus haut, osera-t-on contester, même en se
cantonnant dans la conception capitaliste de la société,
qu'un progrès régulier de la condition ouvrière doive
nécessairement répondre au progrès continu de la science
ou de la technique ? L'industrie moderne permet de créer
dans un temps constamment réduit une quantité de produits
constamment croissante. Dans cet enrichissement collectif
pourra-t-on refuser au salarié sa modique part, et en
quoi cette part peut-elle consister, sinon dans la réduc-
tion de la durée normale du travail et dans le rehausse-
ment du taux normal du salaire ? C'est 1à son obole, et
on ne saurait l'en frustrer sans le plus inique abus de
la
la force. Quand le salarié/réclame, on s'écrie qu'il est
dépravé par "l'esprit revendicatif". Il ne la réclamerait
-112-
pas si on avait songé d'abord à;la lui offrir. La bourgeoi-
sie serait vraiment mal venue à s'étonner et à s'indigner
de la 3g dominance de l'esprit revendicatif" chez les
sclariés de toute espèce. C'est la revendication qui a pro-
voqué chez eu: le premier éveil de conscience; ils se sont
groupés d'abord pour revendiquer, pour se défendre contre
la loi d'airain qui réglait leur labeur et leur salaire,
nonpas sur l'état enrichissement collectif, non pas sur
de coût de la subsistance vitale, mais sur la loi de l'offre
et de la demande, sur le cours de l'unité humaine au marché
du travail. Sait-on ce qu'est le budget d'un ouvrier d'in-
dustrie ou d'un ouvrier agricole ? Se représente-on comment
la moindre réduction d'un salaire horaire se répercute sur
la vie de chacun des membres de la famille ? On les accuse
de ne pas s'etre souvenus suffiss/ment de leurs devoirs;
mais n'avait-on pas commence parbublier leurs droits ? Du-
rant une longue suite de siècles les travailleurs n'ont
connu et on n'a connu pour eux,que des devoirs, imposés
par la nécessité de vivre, par la force coercitive de la
Société, par la force persuasive de la Religion. Ce qu'ils
appellent leur émancipation a consisté dans la conquete
laborieuse de leurs droits méconnus, et cette conquête n'est
BEST AVAILABLE COPY.
-113-
pas achevée. Il n'y a pas de droits sans devoirs, dit-
on; sans doute, mais il n'y a pas non plus de devoirs
sans droits. Comment s'étonner que cette solidarité sy-
noptique, si longtemps déhiée contre eux, ne soit pas
toujours présante à leur esprit ? Est-elle toujoirs si
exactement observée par ceux qui n'ont jamais été pri-
vés de leurs droits, et dont les droits ressemblent
encore aujourd'hui à des privilèges ?...
Tout ce que je dis àà est certain; tout ce que
j'avance est rrréfutable... et pourtant, lorsque je
descends au plus profond de moi-même, un mouvement in-
térieur, je dirai presque une souffrance secrète m'aver-
tit que je viens de toucher une des racines profondes
du mal. Du point de vue de l'équité distributive, tous
mes arguments, toutes mes prises d'acte restent vala-
bles. On n'a pas le droit de parler de perversion po-
pulaire à côté de la démoralisation bourgeoise; on n'a
pas le droit de charger de ce lourd grief la masse
des travailleurs, le câdre des militants socialistes
et syndicalistes, ni même leurs chefs responsables.
A supposer que sur tel ou tel terrain, dans telle ou
telle conjoncture, on parvint à relever contre MMMX
eux un excès d'exigence ou d'apreté, ils seraient cent
fois excusables. Tenons cela pour acquis. Mais le
-114-
problème véritable n'est pas là; il s'agit exactement
de savoir pourquoi, au moment où l'effohdrement de la
bourgeoisie créait une vacance du pouvoir, le peuple des
travailleurs, par l'intermédiaire de ses représentants
légitimes, ne s'est pas saisi de la succession ouverte.
Or, de ce point de vue, une innocence négative n'était
pas assez. Le fait que le peuple des travailleurs ne
fat pas coupable des fautes qu'on faisait peser sur lui,
ne suffisait pas pour le rendre digne de la mission de
souveraineté qui s'offrait à lui. La bourgeoisie s'ef-
fondrait parce qu'elle s'était révélée indigne de son
röle; il fallait que la classe ouvrière apparût
entièrement digne du sien. La souveraineté implique une
supériorité. La moralité de la classe ouvrière pouvait
bien être demeurée intacte, mais il aurait fallu par
surcroit, que sa supériorité morale fat éclatante, et
voilà ce qui a manqué. Il a manqué pour entraîner la
nation, une générosité, une magnanimité, une prestance
idéale, une évidence de désintérwssement et de sacrifice
à l'intérêt collectif, tout ce que Nietzsche appelle
quelque part "le grand style dans la morale", tout ce
par quoi la morale touche à la religion et la propagan-
de à l'apostolat.
Je voudrais, cette fois encore, faire saisir
ma pensée par des
-115-
applications plus précises. Le Gouvernement de "Front
Populaire" issu des élections de 1936, avait fait voter
des lois qui réduisaient la durée du travail, qui, par
le jeu des contrats collectifs, consolidaient la hausse
des salaáres, consacraient l'organisations syndicale, ha-
bilitsient les délégués ouvriers à l'intérieur des entre-
prises. En même temps, placé face à face avec la menace
des armements hitlériens, constatent que rien n'avait été
fait ni même sérieusement essayé depuis la fin de l'autre
guerre pour renouveler l'appareil militairede la France,
il avait engagé tan vaste et méthodique programme de fa-
brications. Les deux oeuvres devaient être menées simul-
tanément, sans se nuire aucunement l'un à l'autre, et
d'ailleurs lorsque les besoins de la Défense Nationale
entraient en C ause, la legislation sociale prévoyait et
permettait toutes les dérogations. Cependant l'opinion
publique a pu redouter que l'exécution du programme fat
entravée par le jeu de 18 législation. Sans doute cette
craimte a-t-elle été propagée et exagérée avec malveil-
lance. Le preuve en est que le programme de 1936, bien
quélargi en cours de route, n'a subi aucun retard : bien
loin de là, au moment où la France est entrée en guerre,
contrairement à tout ce qu'on ne cesse de répéter dans le
-116-
pays et hors du pays, la réalisation du programme était
en avance sensible sur les prévisions; l'armée française
disposait déjà de "matériels modernes" en quantité assez
abondante pour se trouver sous le rapport de la quanti-
te en état d''égalité honorable" avec l'armée allemande,
et c'est ce qui explique d'ailleurs que ses chefs aient
envisagé l'entrée en guerre sans plus d'appréhension. Mais
quel qu'ait été le résultat et final et global, les diffi-
cultés auxquelles l'exécution du programme s'était heur-
tée en ce qui concerne la main d'osuvre n'en étaient pas
moins réelles. Des heures supplémentaires an ient été
chicanées ou refusées par les syndicats, bien qu'elles
dussent s'appliquer à des fabrications urgentes; l'agita-
tion avait persisté dans beaucoup d'usines; le rendement
horaire avait fléchi.Quand on s'adressait aux ouvriers
en leur reprochant de méconnaitre l'esprit des lois nou-
velles ils répondaient ; "Si nous end éfendons la lettre
avec tant d'intransigeance, c'est que nous les sentons
menacéess: le patronat ne s'y est pas soumis de bonne foi;
il emploite les besoins de la Défense Nationale pour les
étrangler. On nous demande un effort de travail, mais les
patrons ont-ils fait de leur coté un effort de méthode,
d'organisation, d'investissement Y Ont-ils édifié de
-117-
nouveaux batiments, installéd de nouvelles machines, dé-
multiplié les équipes, formé des spécialistes ? Non, ils
ont eu peur d'entreprendre, peur de risquer, peur de ga-
gner moins avec les commandes de l'Etat qu'avec les com-
mandes du marché nórmal. At c'est à nous qu'on vient de-
combler
mander de lacunes ou Los retards dus à cette
impéritie par des sacrifices qu'on retournera demain
contre nous ! Pourquoi ferions-nous seuls les frais de
l'effort commun ?..." Et quand ils tenaient ce langage,
ils avaient reison pour une large part; presque tout ce
qu'ils articulaient était exact. Sur le plan de l'équité
distributive, il n'y avait aucun reproche à leur adresser.
Ils n'étaient aucunement coupables,mais se montraient-ils
dignes de la mission conductrice qu'ile s'attribuaient ?
Ils dénonçaient justement chez les patrons le calcul du
profit, l'appréhension de la perte, et ce sentiment qui
altère plus que tout autre le coeur humain, la peur d'
être dupe d'une intention généreuse; mais n(avaient-ils
pas cédé aux mêmes mobiles vulgaires ? En tirent argument
de toute cette mesquinerie bourgeoise, ils se plaçaient
au meme niveau que la bourgeoisie, tandis qu'il fallait
s'élever au-dessus d'elle. C'est/cette de mesquinerie Que
-118-
la bourgeoisie mourait en tant que classe dirigeante : il
fallait s'en montrer exempt pour la rembacer. "Oui, nous
allons faire joyeusement ce dont on nous prie. Nous n'i-
gnorons rien; nous voyons clair. Nous savons à quelles
fautes doit parer notre don tardif, nous savons qu'il
restera vain si, comme nous, le patronat ne va pas au-
delà de son devoir. N'importe, nous ne marchandons pas,
nous autres, nous n'ergotons pas; nous donnons l'exemple
humiliant qu'il faudra bien suivre. Vous, bourgeois, fai-
tes passer vos calculs etvvos manigances avant la néces-
sité commune, pas nous ..." Voilà le langage qu'il fallait
tenir pour se montrordignes. Le cri national aurait appe-
lé ou accueilli la classe puvrière, pourvu qu'elle écrastt
la médiocrité bourgeoise sous BE noblesse, qu'alle sumposat
par la grandeur.
Ce que je viens de dire des fabrications de guerre
s'appliquerait aussi bien à d'autres das analogues, par
exemple aux travaux de l'Exposition de 1937, mais je pré-
fère choisir mon second exemple dans un domaine différent.
Depuis la guerre de 14-18 et le Traité de Versailles, l'
idée de la Paix avait pris une place prépondérante dans
la propagande socialiste et syndicaliste. Ia n'en pouvait
-119-
être autrement : l'atroce vanité de la guerre n'était ja-
mais apparue avec une évidence plus cruelle; l'héroïsme,
l'hécatombe, la victoire n'avaient abouti qu'à une déceptive
tion infinie. Mais quels thèmes employait la propagande
pacifiste telle qu'elle était conduite par les syndicats
d'instituteurs ou par d'importants éléments du Parti Socia-
liste ? Elle se fondait surtout sur le caractère sacré de
la vie individuelle C'est une notion très pure, très é-
levée, qui a servi et sert encore de principe à des civi-
lisations entières, mais à condition qu'elle se traduise
par le précepte: "N'attente jamais volontairement à aucune
existence" et non par l'impératif : "Avant tout, sauve ta
peau". L'homme doit savoir le prix de la vie, mais il doit
savoir la subordonner à des fins idéales, qui sont des fins
collectives : la Justice, la Liberté humaine, l'Indépendan-
ce nationale, la Paix elle-même, car la Paix se place au
nombre des fins nécessaires de l'Humanité, et Deut-etre
est-edle la plus nécessaire de toutes, en ce sens qu'elle
est la condition de presque toutes las autres. Cette subor-
dination s'appelle pratiquement le sacrifice, et une propa-
gande révolutionnaire qui ne sait plus l'enseigner s'abaisse
et se vulgarise; elle peut se trainer encore pendent les
temps ordinaires, elle n'est plus au niveau des jours de
-120-
ensergne
tension, d'engoisse, de péril. L'expérience qu'aux
moments redoutables de sa vie l'homme ne la sauve qu'en la
risquant. De mfhe, une propagande noble aurait montré que,
devant une Europe redevenue dengereuse, on ne pouvait pré-
server la Paix qu'en risquant volontairement et courageu-
sement la guerre. Le Traité de Versailles n'avait pas dé-
sarmé l'Europe; la Révolution hitlérienne l'avait réarmée.
Or, dans une Europe en armes, il n'existait pas d'autre
moyen de subjuguer la guerre qu'un système armé d'assis-
tance mutuelle, et les pactes d'assistance ne pouvaient
être efficaces que si chacun des peuples qui les avaiemt
conclus, se montrait résolu à honorer sa signature de son
sang.On répétait :"Nous ne mourrons pas pour Dantzig", mais
mourir pour Dantzig signifiait mourir pour la Paix, et on
ne pouvait pas sauver la Paix sans être résolu à mourir
pour elle... Ainss socialistes et syndicalistes avaient
eu grandement raison de precher la Páix, mais ils l'avaient
ton de
rabaissée et s'étaient rabaissés eux-mêmes par unflaux bon-
sens et d'égoisme. Le courage et l'esprit de sacrifice ne
sont pas des survivances barbares; ce qui est barbare, c'
est l'objet auquel l'Humanité les applique encore; Il faut
cultiver précieusement ces grandes vertus viriles; on ne
-121-
construira pas un autre avenir sans elle; c'est o à elles
qu'une nation, dans les crises de son histoire, reconnal-
tra toujours ses chefs.
suand un orateur socialiste harenguard ùne foule
ouvrière, il était rare qu'il n'achevat pas par une ex-
hortation dont voici à peu près le thème :"Ouvrier, nous
teappelons à t'enroler dans nos rangs, mais, venant à nous,
tu dois savoir quels engagements tu contractes. Tu t'obli-
ges à être partout le meilleur, à être pour tous un modè-
le. Tu dois donner dans ta conduite l'exemple de la digni-
té; tu dois donner à l'atelier l'exemple de l'habileté et
de le conscience. wa façon de vivre et de travailler de
chaque militant possède une valeur de propagande pour le
Parti tout entier. Aide nous à prouver à nos adversaires
qu'en cherchant à faire des travailleurs libres, nous
faisons des hommes meilleurs ..." Ce que le Socialisme
avait compris paux pour chacun
de ses militants, il ne l'avait pas compris assez claire-
ment pour lui-même. Lui aussi, dans son action
publique, dans son inspiration politique, dans la justi-
fication spirituelle de 88 doctrine devait se montrer le
plus digne, le plus noble, le meilleur; lui aussi, pour
les autres partis et pour la nation tout entière, devait
-122-
etre un modèle et un exemple. Nous devions donner l'exem-
ple de In fierté, du désintéressement absolu, de la gran-
deur d'ame qui sont l'apanage des forces jeunes. Nous de-
vions viser toujours les objets lespplus hauts, exclure
toujours les moyens vils ou médiocres, même ceux dont on
usait contre nous. Pas d'agression parce qu'on nous atta-
quait, pas d'insultes parce qu'on nous insultait; nous
n'étions pas comme les autres, nous n'étions pas sur le
même plan, au,même échelon humain, et touten nous devait
le faire apparattre. Nous ne devions pas seuler ent persua-
der la raison, tache nécessaire mais non suffisente; nous
devions toucher le sentiment et exalter l'imagination.
m'interroge après tant d'années vouées à l'action, après
tant de mois occupés par une méditation scrupuleuse : n'
est-ce pas la faute des chefs que s'était donnée la classe
ouvrière ? ont-ils pleinement compris leur mission? ont-il
entièrement rempli leur devoir ? Avions-nous suffisamment
pénétré le sens de l'effort par lequel Jaurès avait trans-
formé la déduction marxiste ? Marx avait fourni à la vo-
lonté de lutte ouvrière le plus tonique, le plus puissant
des réconforts; je veux dire la conviction qu'une fatali-
té de l'histoire travaillait pour ellew Mais ce qui est
fatal n'est pas nécessairement juste, n'est pas nécessai-
rement
-123-
nécessairement satisfaisant pour la raison critique et P
alors
pour la conscience morale. Jaurès avait montré que la Ré-
volution Sociale n'est pas seulement la conséquence iñé-
luctable de l'évolution économique mais qu'elle serait en
même temps le terme d'une exigence éternelle de la raison
et de la conscience humaines. C'est donc le socialisme qui
apporterait leur satisfaction complète et leur justifica-
tion exacte aux devises glorieuses de la Révolution fran-
çaise; Droits de l'Homme et du Citoyen, Liberté, Egalité,
Fraternité. C'est par lui que pourrait s'exalter et triom-
pher cet héroisme démoctatique dont les luttes ont rempli
l'Europe et le monde pendant unnsiècle. La conception ma-
térialiste de l'histoire s'imprégnait ainsi de tout l'idéa-
lisme républicain et humain. Dans notre propagande quoti-
dienne, avions-nous fait une part assez large à cette pré-
dication idéale ? Avions-nous assez clairement répudié
tout recours aux instincts grossiers de l'animal humain,
à la brutalité, à la méchanceté, à l'envie pour invoquer
seulement les sentiments les plus nobles de l'ame humaine,
son besoin inné de justice, de sympathie, de fraternité ?
L'ergument banal :"Il est vain de changer les institutions
sociales tant qu'on aura pas changé la mentalité de l'in-
dividu" est un moyer trop commode de différer jusqu'à un
-124-
avenir indéfini les transformations nécessaires. Mais
avons-nous fait tout ce qui dépendait de nous pour amé-
liorer l'individu humain, l'unité humaine, en même temps
que nous nous efforcions de transformer la société;
avons-nous mené de front, comme nous le devions, les
deux tâches, en les pénétrant l'une de l'autre, en ap-
puyant l'une sur l'autre ? Je me pose ces questions à
moi-même; bien que ma conscience personnelle ne m'adres-
se pas de trop durs reproches, je n'ose pas formuler
une réponse catégorique. Les premiers temps de la pro-
pagande socialiste, qui n'étaient pourtant qu'une sorte
de mêlée fauve et implacable, avaient marqué moralement
plus de grandeur. On avait lutté contre le danger et
dans l'abnégation de chaque jour; le sacrifice exal-
tait la foi. Jaurès encore avait vécu sous la menace
permanente de la prison et de l'assassinat. Le danger
avait à peu près disparu, et la foi s'était amortie.
Nous étions devenus trop forts, trop prudents; nous
nous étions peu à peu coulés dans le moule de la vie
ordinaire. Il y avait en nous quelque chose de trop
"arrivé". A l'heure où la nation attendait un cri d'ap-
pel, un cri de ralliement, il ne pouvait pas sortir
de nos rangs une grande voix.
-125-
Un penseur anglais dont le système offre quelque
parenté avec celui de Marx, a soutenu que, dans le progrès
de l'histoire, les forces morales ne jouaient qu'un role
négligeable. Les forces intellectuelles, celles nui préci-
sément qui déterminent l'évolution matérielle, représente-
raient selon lui l'unique facteur appréciable de l'évolu-
tion. L'humanité, dit-il, vit depuis une trentaine d'années
sur le même fonds à peu près permanent de notions morales
qui se retrouvent presque identiquement dans toutes le S
religions et dans toutes les philosophies. Comme cependant
l'humanité a singulièrement changé dans cet intervalle, il
faudrait bien en conclure que ses variations ne dépendent
pas d'un facteur pratiquement invariable. Je ne m'inscris
pas en faux contre cette théorie qui enferme qans doute
une part de vérité. Il se peut fort bien que l'idée du
progrès continu soit aussi étrangère à la morale qu'elle
l'est, par exemple, à l'art, alors que pour l'intellectua-
lité pure, pour la science et pour la technicité, elle re-
vet le caractère d'une loi absolue. Mais, s'il n'y a pas
progrès parallèle, on doit convenir tout au moins que la
constance et la permanence d'une certaine atmosphère mora-
le restent l'une des conditions nécessaires du progrès
intellectuel. Cet ensemble de convictions et de croyances,
-126-
qui forme en effet depuis les origines de notre civilisa-
tion le fonds commun de l'humanité, est le milieu vital
en dehors duquel le progrès intellectuel et par conséquent
le progrès matériel n'auraient pu se développer. On peut
concevoir aisément que le progrès intellectuel ne corres-
ponde pas à un progrès moral, mais on a pein à imaginer
qu'un régression morale n'entraine pas la régression in-
tellectuelle.de l'humanite. C'est ce dont le nazisme hitlé-
rien offre l'exemple. Dans une société qui a étouffé par
principe les instincts de justice et de charité, rompu les
liens de famille et de l'amitié, détruit le respect de la
vie humaine, imposé comme des devoirs le fanatisme, la cru-
auté, la délation, dans une telle société le milieu cons-
tant qui avait protégé et couvé la progression de l'intel-
ligence cesse tout à coup d'exister, et ce qui avait gran-
di jusqu'alors avorte. La régression vers une moralité
barbare entraine peu à peu le retour à une pensée barbare
et à une vie barbare. Nous n'avons pas su profiter de l'en-
seignement que nous administrait sous nos yeux "l'ilôte
ivre".
x-x-x-x-x-x-x-x-x-x
A la fin de l'autre geurre, j'ai écrit un petit M-
-127-
Je me bornerai maintenant, pour achever, à ras-
sembler et à ordonner les conclusions auxquelles m'ont
successivement conduit les réflexions qu'on vient de
lire.
Une classe difigeante et un système politique
ont cédé sous le choc révolutionnaire des évènements.
Cela est arrivé déjà sansqque la France en patisse;
l'Aristocratie féodale a disparu; la Royauté de Droit
Divin a disparu. Mais la tache immédiate est d'ériger
des institutions nouvelles, puisqu'une nation ne peut
vivre sans lois. Le principe sur lequel ces institutions
reposeront nécessairement n'a rien de nouveau. Il est
donné; il est connu. La guerre universelle s'achèvera
selon l'espoir à peu près unanime des Français, par la
victoire universelle de la Démocratie. Le pouvoir cons-
titutionnel se pose donc dans des termes relativement
simples. La fausse et débile Démovratie bourgeoise s'est
effondrée; il s'agit de construire une Démocratie vraie,
une Démocratie qui ne soit pas une Démocratie bourgeoise
mais une Démocratie populaire, qui ne soit pas une Dé-
mocratie débile, mais une Démocratie énergique et effi-
cace. Voilà le premier point.
-128-
Je ne suis pas un fabricant de Constitutions; je
laisse ce travail aux spécialistes. J'ai établi, chemin
faisant, deux vérités que je crois incontestables : la
première, que le gouvernement parlementaire n'est pas
la forme unique, ni même la forme pure de la Démocratie;
la seconde, que les vices tant de fois reprochés au
Parlementarisme français ne représentaient en réalité
que des travers ou des tares de la bourgeoisie françai-
se. Mais je n'essaierai pas. de rechercher ici quelle
place le principe parlementaire ou représentatif devra
conserver dans une Démocratie populaire. J'affirmerai
seulement ceci : quelle que soit la part faite aux
Chambres dans l'économie générale de la République fu-
ture, il ne peut être question d'attenter ni au princi-
pe électif, ni a la loi du Suffrage Universel qui est
le symbole même de la Démocratie. Pour les éliminer, il
faudrait extirper jusqu'aux racines de l'esprit public
en France. Par contre, ce qui ne survivra propablement
pas à l'expérience bourgeoise prolongée pendant plus
d'un sièvle; c'est le régime représentatif proprement
dit, c'est à dire la délégation intégrale de la souve-
raineté populaire à la Chabre élue et sa concentration
dans les assemblées législatives.
J'incline, pour ma part, vers les systèmes du
-129-
type américain ou helvétique, qui se fondent sur la
séparation et l'équilibre des pouvoirs, par conséquent
sur le partage de la souveraineté, et assurent au pou-
voir exécutif, dans sa sphère propre d'action, une au-
torité indépendante et continue. Ces systèmes créent
des pouvoirs stables et ont par surcroit le grand mé-
rite de substituer la notion réelle du cnntrôle à la
notion un peu illusoire de la responsabilité qui a
toujours joué un trop grand r=ole dans notre pays. Je
souhaiterais que, comme aux Etats-Unis et en Suisse,
cette conception du pouvoir central s'assortit d'un
énergique mouvement centrifuge allant jusqu'à une sor-
te de fédéralisme : le terme ne m'á jamais fait peur.
L'Etat américain ou le Canton suisse conservent une part
de la souveraineté démocratique; ils entretiennet une
vie locale; l'homme de bonne volonté peut y trouver sur
place l'emploi d'une activité libre et utile : c'est
en ce sens qu'il est permis de rappeler les provinces
de la vieille France. J'ai toujours été attiré, d'autre
part, par les idées que formulait Rathenau au lendemain
du désastre allemand de 1918 : la déconcentration de
l'Etat ma paraft aussi nécessaire que sa décentralisa-
tion, ce qui signifie qu'une seule autorité exécutive,
qu'un seul pouvoir législatif ne peuvent plus vaquer
-130-
à toutes les fonctions nécessaires de l'Etat moderne et
qu'il faudrait raisonnablement prévoir autour des orga-
nes centraux, chargés avant tout d'un rôle d'orientation
et de coordination, la gravitation de petits états sa-
tellites doués chacun d'une certaine indépendance de
mouvement. L'Allemagne totalitaire a réalisé en partie
cette vue : il existe un Führer allemand, mais il exis-
te des führer locaux pour chaque région, et, pour cha-
cune des grandes parties de l'Etat, des führer spéciaux
disposant d'une large autonomie. Le problème serait
alors de rétablir sur le plan démocratique ce que le
Reich hitlérien a construit sur le plan de l'autocra-
tie personnelle. Mais je ne veux pas m'appesantir plus
longuement sur cet ordre de discussions. On peut dispu-
ter sur les données du problème; on ne peut pas dispu-
ter utilement sur ses solutions. La France devra les
déterminer elle-même.
Ma seconde conclusion est que cette Démocratie
populaire ne peut être et ne sera qu'une Démocratie
Sociale. Là est la condition de toute stabilité future.
On ne saurait concevoir raisonnablement de divorce
entre le pouvoir politique et la puissance économique.
La bourgeoisie avait tiré son pouvoir politique de sa
puissance économique. Elle est aujourd'hui déchue de
-131-
son privilège politique. Si elle conservait cependant
le privilège économique, qu'elle ne s'est pas montrée
moins incapable d'exploiter pour le bien commun, la
France resterait exposée aux plus périlleuses vicissi-
tudes. On pourrait prédire presque à coup sur une nou-
velle période d'agitation et d'impuissance, une nouvel-
le suite de secousses et peut-être de révolutions. L a
bourgeoisie n'exerce son privilège économique qu'avec
une débilité hésitante et maladroite, mais elle le pos-
sède encore formellement, juridiquement. Il faut réta-
blir l'harmonie. Il faut procéder à une expropriation
légale, progressive, amaable mais inéluctable, expro-
priation qui ne sera réellement qu'une appropriation.
Nous devons transposer aujourd'hui la vieille formule
des Thiers et des Dufaure: la République populaire sera
une République Sociale ou elle ne sera pas.
Comment d'ailleurs se débarrasser du problème
social quand il est posé par la nécessité des choses ?
Pourra-t-on tolérer demain que des hommes manquent de
leur subsistance nécessaire, d'un logis sain, des moyens
de protéger leur famille contre la faim, le froid, la
maladie, le vice ? Cela est-il supportable ? Les géné-
rations nouvelles acceptent-elles de vivre côte à côte
avec les fléaux sociaux en les subissant comme une fa-
-132-
fatalité naturelle ? Non, sans doute; elles sont réso-
lues à les affronter face à face, à s'en rendre enfin
maitresses : C'est le travail héroïque qu'elles s'assi-
gnent. Mais comment songer seulement à les extirper si
l'on s'installes sur un autre plan que celui de la Dé-
mocratie Sociale ? Toute solution impliquant l'aboli-
tion du salariat c'est à dire, en première analyse
du rapport d'autorité et de dépendance créé par l'achat
et la vente du travail s'acheminera nécessairement
vers un système où les producteurs de tout ordre, cha-
cun suivant leur capacité utile, seront associés dans
la création et la consommation des richesses; et ainsi
la société, qu'elle prenne conscience ou non de son
voyage, se transportera en plein régime collectiviste.
Il est aisé de laisser tomber du bout de ses lèvres
des formules telle que l'abolition du salariat, máis
il faut bien voir ce que ces mots signifient. D'autre
part, toute solution conçue dans les cadres de la so-
ciété capitaliste et laissant par conséquent subsister
le salariat, devra tout au moins reconnaitre au travail-
leur le droit absolu à un salaire j'entends le salaire
qualifié de vital, celui qui suffit non seulement à la
conservation physique de l'animal humain, mais à la
vie d'un citoyen libre, et même, selon moi, à la vie
de sa fexms famille, car je soutiens que le salaire
-133-
du male qui travaille doit assurer avec sa propre sub-
sisance celle des siens, et je n'accepte aucunement
que, pour entretenir le foyer, l'appoint fourni par le
travail de la femme et des "gosses" doive obligatoire-
ment, comme aujourd'hui, s'ajouter au salaire de l'hom-
me.Nous voilà cette fois jetés en plein Socialisme
d'Etat, puisque de toute évidence, la puissance de
l'Etat devra se déployer pour définir, protéger, garan-
tir la condition ouvrière. Le problème sera de faire
passer dans la réalité sociale ces formules qui, vers
1848, prenaient l'air de devises révolutionnaires:
droit à la vie, droit au travail, organisation du tra-
vail. Que l'on s'abandonne à l'ún ou à l'autre de ces
deux courants, l'autorité politique sera pareillement
conduite à assumer la täche d'ordonnatrice et de régu-
latrice de la rpoduction. Dans un régime où l'insuffi-
dance ou l'incohérence de la production équivaudrait
à une geurre civile, l'autorité collective, quelle qu'
en soit la forme, ne peut échapper à l'obligation de
la soumettre à une conception et à une organisation
d'ensemble, de la "planifier".
D'autres problèmes se dressent alors qu'on ne
saurait éluder davantage. Lea progrès continue de la
science et de la technique permetrant de produire en
-134-
en un temps constamment réduit une quantité de riches-
ses constamment accrue. Le progrès n'est la propriété
exclusive de personne; il est l'héritage anonyme et par
conséquent le bien collectif de l'humanité, puisqu'il
contient et suppose tout le labeur accumulé des généra-
tions humaines. Le capitalisme bourgeois, inapte à éta-
ler ce trop plein de richesses sur la masse des consom-
mateurs, s'en débarrasse à la faveur des crides pério-
diques et de "déflations systématiques". Le progrès
dans ses mains était devenu une occasion de profit dé-
mesuré pour quelques priviligiés ou quelques "chançards",
mais une causede chomage et de misère pour l'immense
majotité des hommes: Le progrès appartient à tous; il
faudra bien, bon gré mal gré, finir par en tirer un
bienfait pour tous. Les maitres du jour ont beaucoup
parlé de faire participer chaque travailleur aux béné-
fices de l'entreprise qui l'emploie, ce qui ne signifie
rien, mais il y a une participation à laquelle on n'é-
chappera pas, celle qui intéresse la masse des travail-
leurs, c'est à dire la masse du peuple, aux bénéfices
que réalise l'ensemble de la Société, chaque travailleur
particulier percevant sa part du dividende sous
d'extension nouvelle de son bien être ou de réduction
nouvelle de son travail. D'autre part, l'accroissement
de la production n'est pas seulement une affaire de
-135-
laboratoires, de machines-outils et de méthodes "ratio-
nalisatrices". Pour atteindre le plein d'une production
possible, il faut encore que chaque poste soit rempli
par le plus apte et par conséquent que chaque individu
soit appliqué à la täche pour laquelle savocation
physique ou spirituelle le désignait le plus exactement.
L'organisation du travail implique dans la plus large
mesure, une affectation, par conséquent une éducation
et une séléction. Les nécessités mêmes de la production
dirigeront ainsi la Démocratie de demain vers l'instau-
ration de l'égalité véritable, c'est à dire vers les
ordres d'instituions que je tiens pour le but final et
pour la raison suffisante de tout socialisme. L'égali-
té véritable ne méco nait en rien les inégalités natu-
remles. Elle en tient compte au contraire; elle les
exploite. Elle consiste essentiellement dans l'utili-
sation exacte de chaque individu inité humaine, dans
le rapport juste de chaque individu avec son affecta-
tion sociale, toutes les taches étant tenues pour éga-
lement nobles, puisque toutesn en un sens, sont égale-
ment utiles. Dans le capitalisme bourgeois, le passage
d'une classe sociale à une autre était possible, et
les exemples en étaient complaisamment exhibés. Il y
avait des échanges entre les classes, mais ces échanges
représentaient des accidents, non pas le jeu normal
-136-
d'une loi. Qu'un ouvrier accédat à la propriété capi-
taliste, c'était un miracle; qu'un bourgeois retombat
au salariat manuel, c'était une tragédie. La Démocra-
tie de demain devra tirer de chaque individu ce qu'il
a de meilleur en employant ses particularités naturel-
les sans nulle distinction de classe, c'est à dire
sans nulle considération pour la caste, le clan, la
race ou la fortune qui caractérisaient sa personne, ses
parents ou ses afeux. Le fill d'un forgeron, si son
talent l'y a destiné, pourra comme aujourd'hui, devenir
ministre du peuple ou grand chef d'industrie. Mais le
fils du grand chef ou du ministre, s'il n'est bon qu'à
forger, sera forgeron.
Ces thèmes n'ont rien de neuf; ce sont ceux
que la propagande socialiste ou syndicaliste dévelop-
pait dans le pays à la veille de la guerre. Dans un
état donné de l'évolution matérielle, comme dans un
état donné de lz recherche scientifique, les mêmes pro-
blèmes se lèvent en effet devant tous les esprits. Le
régime qui se qualifie de Révolution Nationale procla-
me lui-même la nécessité de leur apporter une solution
tout comme l'avaient fait avant lui le fascisme ou le
nazisme. Mais je ne saurais répéter trop fermement que
la France prétend la rechercher à l'intérieur et par
-137-
les moyens d'une Démocratie. Démovratie politique et
démocratie sociale sont, en France tout au moins, des
termes inséparables. La démocratie politique ne sera
pas viable si elle ne s'épanouit pas en démocratie so-
ciale; la démocratie sociale ne serait ni réelle ni sta-
ble, si elle ne se fondait pas sur une démocratie poli-
tique. Le peuple français ne saurait sacrifier les uns
aux autres ni les grands idéaux humains définis en 89,
ni les grands "impératifs" qui se sont dégagés depuis
lord de la réalité matérielle; il veut combiner l'ordre
économique et l'égalité sociale avec la liberté politi-
que, civique, personnelle. L'oeuvre est difficile; il
entend cependant l'éxécuter lui-même, en lui appliquant
la souveraineté qu'il a conquise de haute litte et dont
dl ne consentira pas à se départir. Il ne la recevrait
pas toute faite de mains de maitres qu'il n'a pas choi-
sis et dont il ne reconnaft pas les titres. Il réclame
la justice et ne demande pas une charité. Il sait d'ail-
leurs que la justice ne lui serait jamais dispensée d'en
haut comme un bienfait par un gouvernement "d'oeuvres".
Il ∞ nstate qu'au dehors les autocraties naziste et
fasciste ont réduit le travail à une servilité machi-
nale sans supprimer les privilèges de la propriété capi-
taliste. En France même, il s'aperçoit que les formules
-138-
dont on cherche à l'éblouir, et dont l'application lo-
yale entrafnerait évidemment la destruction de toute
la structure bourgeoise, sont maniées par des bourgeois,
imbus de la primanté de leur classe, et qui ne cherchent
en fin de compte qu'à la préserver. Souveraineté poli-
tique du peuple et justice sociale sont dond deux no-
tions et deux taches indissolublement unies. La fonda-
tion d'une "Social-Démocratie" au sens plein de l'ex-
pression, espoir d'hier, devient le programme nécessai-
re de demain.
b Tel est le second article de mes conclusions;
voici le troisième. De même que la Démocratie politi-
que en France ne serait ni viable ni stable à moins de
se développer en Démocratie sociale, de même la Social-
Démocratie française ne sera ni viable ni stablebà moins
de s'intégrer dans un ordre européen, ou pour mieux
dire puisque la présente guerre aura encore rétréci
la place de l'Europe sur la carte du monde dans un
ordre humain, dans un ordre universel. Démocratie im-
plique Démocratie sociale. Démocratie sociale implique
au sens le plus élevé du terme, Internationalisme. Sur
de ppint encore, on se trouvera vis à vis d'une déduc-
tion nécessaire, tirée de la force obligatoire des
choses. L'instauration d'une Social-Démocratie suppose
par définition un certain nombre de mesures transfor-
-139-
transformant essentiellement soit la nature juridique
de la propriété soit, à tout le moins, la condition
ouvrière et la gestion de l'économie. Or, il est évident
que des mesures de cet ordre ne peuvent être appliquées
sans trouble, sahs dommage, ni même sans risque d'échec
dans le cadre restreint de la nation isolée. Une écono-
mie nationale, aussi longtemps qu'elle reste ouverte
aux lois de la concurrence et au courant des échanges,
aussi longtemps,qu'elle conserve le caractère d'un
marché et qu'elle recherche des débouchés, est soumise
à l'équilibre du milieu dans lequel est baignée, et
qui n'est autre que l'économie universelle. Une loi
commune, un usage commun s'imposent à elle, et si elle
brave trop impunément hardiment ce code universel, cha-
que infraction l'ampose à de dures sanctions dans l'
ordre commercial, dans l'ordre monétaire, et même, par
voir de conséquence, dans l'ordre politique. Pour y
échapper, il faut donc nécessairement, ou bien que la
nation réformatrice ferme ses communications avec le
dehors, coupe le courant normal de la concurrence et
des échanges, et s'enclose rigoureusement dans les
cadres d'une autarcie despotique, - comme ont fait la
Russie Soviétique et l'Allemagne nazie - ou bien qu'elle
accepte dedevenir la partie d'un tout et de loger son
action propre dans une action de caractère universel.
-140-
La France répugne à la première solution; elle devra
donc appliquer toute sa volonté à faire prévaloir la
seconde. Si l'on veut se reporter de quelques années
en arrière, on se rendra compte que le Gouvernement
de Front Populaire à direction socialiste constitué
en France au milieu de 1936, s'est trouvé en face de
ces alternatives, encore que son programme ne comprit
pas de transformations sociales très profondes : Il
s'est heurté sans doute à une sorte de mensconge poli-
tique, je veux dire, qu'endépit des apparences, il ne
détenait pas la totalité du pouvoir légal, dont une
bourgeoisie hostile continuait à accuper des éléments
solides et puissants, Mais la difficulté essentielle
et presque insoluble a tenu précisément au fait que
les changements apportés par lui dans la condition ou-
vrière et dans la structure sociale n'auraient pu s'ac-
complir avec aisance et sûreté que dans le cadre soit
d'une organisation internationale soit d'une autarcie
totalitaire. Pour le premier parti les circonstances
n'étaient pas hélas! au point de maturité. Ah! s'il
avait été possible d'imprimer à l'exemple français,
comme dans les grands jours de 89, la vertu d'une i ns-
piration communicative ! S'il nous avait été donné
d'allumer à nouveau dans l'Europe entière cette
-141-
contagion enthomsiaste que Michelet a décrite avec un
lyrisme religieux. Bien loin de là, l'Europe était
sceptique ou rebelle. Jamais, depuis les traités de
Versailles, elle n'avait été plus éloignée de l'enthou-
siasme idéaliste, ,ni par conséquent de l'union: Il n'ex-
istait plus en elle ni cohérence ná concordance de vues,
ni confiance. Sourdement prête pour les batailles nou-
velles, elle ne pouvait l'être pour la coopération
et l'organisation solidaire. Quant au second parti,
c'est à dire la prise en mains dictatoriale d'une éco-
nomie fermée, il se trouvait interdit d'avance à un
gouvernement dont l'un des objectifs était de ránimer
en France, par opposition aux entreprises de type fascis-
te, les traditions, les passions et les pratiques de
la Démocratie. Le Gouvernement de Front Populaire se
trouvait ainsi placé devant une contradiection intrin-
sèque qui n'offrait d'ailleurs absolument rien d'inconnu
ou d'imprévu pour ans chefs, et à laquelle ils se sont,
si j'ose dire, sacrifiés pour préserver le pays d'une
crise sanglante. Je ne rappelle cet épisode passé que
pour éclairér ma pensée et po r permettre de présager
)lus exactement l'avenir. Demain comme hier des tenta-
tives inspirées du même esprit se heurteront au même
obstacle. Demain, comme hier, l'agusdement intégration de l'oeuvre
-142-
nationale dans une organisation internationale, son
ajustement dans une armature couvrant toutes les frac-
tions de l'économie universelle parvenues au même sta-
de d'évolution, fourniront l'unique solution satisfai-
sante, la seule en dout cas qui rest compatible avec
les principes et les institutions de la Liberté.
On devra donc tenir pour acquis que toute Démo-
cratie sociale en France a pour fondement indispensable
une structure internationale suffidamment solide. Sans
cette base on s'efforcerait en vain de l'édifier, et
si l'on y réussissait par impossible, on ne parviendrait
pas à la faire subsister. Elle resterait en effet à la
merci de la première crise guerrière qui viendrait à
nouveau déchirer l'Europe. Elle succmmberait, à peu
près infailliblement, ainsi que le prouve l'histoire
des vingt-cinq dernières années, soit aux atteintes
directes de la guerre, soit à ses antécédences ou in-
cidences, la victoire à cet égard n'engendrant pas
des conséquences beaucoup moins perniciemses que la
défaite. Or, à défaut d'une organisation internatia-
nale suffisamment solide, comment écarter durablement
la réalité ou la menace de la guerre, comment fonder
durablement l'esprit de solidarité, comment créér cet
ensemble de sentiments complexes qui en sont l'aliment
-143-
nécessaire et qu'on rassemble sous le nom de "sécurité".
C'est aussi l'histoire des vingt cinq dernières années
qui nous enseigne qu'au lendemain même des grandes com-
motions universelles se place un moment de raison où
de telles créations sont possibles mais qu'à aucun prix
il ne faut laisser échapper l'occasion, car elle passe
vite, qu'il faut au contraire la saisir, s'y cramponner
avec ÉXER un élan, un raidissement d'espoir et de foi.
Au lendemain d'une guerre générale, l'humanité entière
voudrait que le fléau dont elle porte la meurtrissure
toute fraiche eut paru sur la terre pour la dernière
fois. Nous avons appris ce qu'il en coûte de ne pas
fournir aussitot à cette exigence à peu près unanime,
la consistance. par conséquent la durée et l'efficacité.
Si nous devions renouveler la même faute, la postérité
ne nous pardonnerait pas cette récidive. Nous devons
tenir à cet égard notre résolution et notre volonté
toutes prêtes. La guerre s'achèvera, bientot, peut-
être. Elle s'achèvera infailliblement par la défaite,
parl'écrasement des puissances de l'Axe. Mais cet écra-
sement ne suffira pas à créer les conditions d'une paix
durable. Toute paix est plus ou moins un Diktat. Je
ne me suis jamais associé à l'excessive sévérité qu'
on a montrée aux auteurs des Traités de Versailles,
car jamais, en aucune occasion de l'histoire, les re-
-144-
représentants des puissances victorieuses ne firent un
effort semblable pour fonder sur le Droit le statut
nouveau créé par la force. Cependant les Traités de
Versailles ont laissé après eux tout un héritage d'er-
reyrs, déabsurdités, d'iniquités qui ont été payés par
des torrents de sang. Je ne doute pas que les auteurs
de la future Paix soient possédés plus intimement encore
que les prénipotentiaires de Versailles par l'esprit
d'équité, par la volonté de rechercher les fondements
inébranlables de la Paix dans la justice, je dirai mê-
me dans la charité humaines. Cependant on peut être
certain d'avance que la future paix ne sera pas non
plus irréprochable, qu'elle ne sera pas parfaite, qu'
après
elle aussi laissera subsister parès elle tout un lot
de difficultés non résolues ou destinées à renaftre,
d'iniquités non réparées, ou réparées au prix d'iniqui-
tés nouvelles. Qu'on songe aux engagements pris au cours
de la guerre, pour des nécessités de guerre, et qu'au-
ra consolidés la victoire, aux revendications fondées
sur le statu quo ante, sur les besoins stratégiques,
sur les nécessités d'aucès à la mer, à toutes ces ques-
tions inextricables de races et de minorités ethniques,
qu'Hitler tranchait si simplement par les exterminations
ou les migrations forcées. Si l'esprit de guerre subsis-
te, s'il n'est pas chassé ou maitrisé par des institu-
-145-
institutions de Paix, il est inévitable que les traités
futurs laiseent après eux des occasions, même légitimes,
de réparation et de revanche. Il est inévatable que les
problèmes territoriaux soient, tot ou tard, évoqués à
nouveau par la force, si la notion de frontière elle-
même ne se dégrade pas peu à peu, ne se dépuuille pas
peu à peu de sa valeur actuelle par une incorporation
suffisamment intime des nations dans un corps interna-
tional, capable d'ailleurs de redresser des erreurs trop
patentes ou d'adapter le statut légal à des situations
de fait trop profondément transformées. On peut l'áffir-
mer à la face du monde avecune conviction inflexible
imperturbable : Il faut que de cette guerre sortent
enfin desinstitutions internationales foncièrement so-
lides, un pouvoir international entièrement efficace,
ou bien elle non plus ne sera pa 8 la dernière. L'Europe
et le monde seront de nouveau livrés au fléau. Quant
à l'édifice de la Démocratie, politique ou sociale, na-
tionale ou internationale, il sera de nouveau exposé à
la ruine, et cette fois peut-être sans retour.
Organisation internationale, ordre européen, ces
formules sont aujourd'hui sur toutes les boughes. Les
dictateurs totalitaires et leur équipe ne prononcent
pas un discours, ne lencent pas un message, sans invo-
quer l'Ordre Européen. En France, les hommes de l'Ar-
-146-
l'Armistice, ses théoriciens, ses praticiens, ses apo-
logistes ne se lassent pas de nous remontrer qu'ils ont
trahi la France pour être fidèles à l'Europe, et par
là-même au Socialisme International. Ai-je besoin de
répéter avec quelle horreur je répudie l'abominable
abus de ces formules dérobées à notre vocabulaire. Quand
Hitaer et Goebbels parlent d'organiser l'Europe, quand
les "collaboratmurs" grançais leur font écho, on sait
ce qu'ils entendent et ce qu'ils exigent. Leur ordre
européen n'est rien d"autre, dans la réalité actuelle,
que l'utilisation de toutes les ressources européennes,
c'est à dire leur compression et leur extorsion, pour
les besoins de la guerre que les puissances de l'Axe
poursuivent, et leur organisation de l'Europe n'est
rien d'autre dans la réalité de demain, que son asser-
vissement absolu à la domination hitlérienne. les mê-
mes hots en viennent ainsi à désigner des idées direc-
tement ontradictoires. Quand nous disons "ordre euro-
péen", nous pensons à la Paix et non à la Guerre, quand
nous disons "organisation européenne", nous pensons
non pas à un assujetissement commun sous une hégémonie
tyrannique, mai S à une fédération égale de nations libr
bres. Société des Nations ! Avouons que la formule de
1919 était belle. Reconnaissons; sans céder à des rail-
leries trop bahales, qu'il faut recourir aujourd'hui
à la même inspiration.
-147-
à la même inspiration. [La Société des Nations, telle
que l'avaient simultanément a ncçue à la fin de l'autre
guerre tous les grands démocrates des Deux-Mondes, était
une création magnanime et magifique. Je porte ce juge-
ment malgré son échec que je ne cherche pas à pallier;
jemmaintiens qu'en dépit de cet échec, elle suffirait
à elle seule pour imposer le respect des sociétés poli-
tiques au sein desquelles elle a été conçue, et j'ajoute
que de cet échec qui fut une expérience, le monde devra
tirer demain la leçon. La Société des Nations, instaurée
par les Traités de Versailles a échoué parce que de
grandes puissances indispensables comme la Russie et
les Etats-Inis lui ont manqué dès le départ, parce que
ses fondateurs, pourddésarmer certaines préventions ou
certaines craintes, n'avaient pas osé la doter des or-
ganes et de la puissance vitale que sa fonction exigeait,
parce qu'àlle n'était pas une grande Souveraineté, dis-
tincte des souverainetés nationales et supérieure à
elles, parce qu'elle ne possédait pour faire exécuter
ses décisions, ni ube autorité politique, ni une force
matérielle qui prévalut sur celle des Stats, parce que
ses attributions limitées et intermittentes ne lui per-
mettaient pas d'épouser tous les modes des activités
nationales. A l'appui de chanun de ces articles, il
serait aisé d'apporter les arguments et les faits.
-148-
Qu'on prenne le contre-pied de chacun d'eux et on ob-
tiendra les principes dont l'application permettra d'oh-
tenir cette fois un Corps International vivace et effi-
cace. Il faut que toutes les grandes puissances, les
Etats-Unis et la Russie au premier chef soient parties
au nouveau Pacte. Il faut que le Corps International soit
pourvu des organes et de la puissance qui lui permettront
de remplir sa fonction; je veux dire qu'il soit franche-
ment et hardiment installé comme un Stat Suprême, sur un
plan dominant les souverainetés nationales, et que par
conséquent les nations associés concèdent d'avance, dans
toute la mesure où l'exigera cette Souveraine supérieure
la limitation ou la subordination de leur propre souverai-
neté particulière. Il faut que le Corps International soit
mis en état d'imposer l'exécution de ses sentences aux
nations réfractaires, ce qui comportera nécessairement
soit une prépondérance armée tenant à la détention exclu-
sive de certains engins comme les avions de guerre, soit
au désarmement suffisamment accentué de chaque Etat parti-
culier. Il faut qu'au lieu d'être régi par des conférences
de délégués, dont chacun reste soumis aux intérêts e t
aux instructions de l'Etat qu'ils représentent, le Super-
Etat possède ses institutions et sa direction spéciales.
Il faut que la permanence de son action soit assurée par
-149-
la complexité de ses attributions, car une véritable
Communauté Internationale est autre chose qu'une cour
arbitrale ou qu'un lieu de réunion diplomatique. Elle
doit créer un ordre si elle veut maintenir la Paix, or
la création de cet ordre exige une action continue et
les conflits et les crises économiques le menacent aussi
bien que les litiges politiques. Les fondateurs de la
Société des Nations avaient bien senti cette nécessité
puisqu'à côté d'elle et sur le même plan ils avaient
érigé l'institutionecomplémentaire dite Bureau Inter-
national du Travail; mais ce Bureau possédait encore
moins de puissance décisive et exécutive que la Société
elle-même. Le Corps International devra cette fois
évoquer, avec une autorité qui implique obligation, tous
ces problèmes du travail qui, comme je l'ai montré
d'autre part, ne sont pas susceptibles d'une solution
satisfaisante dans le cadre d'une nation isolée. Il de-
vra saisir, avec le pouvoir de légiférer et de décider,
ces graves questions de débouchés, de matières premières,
de migrations qui se trouvent si dangezreusement au
contact de l'économie et de la politique. Il devra régler
les problèmes des douanes, parer à la crise générale des
monnaies. peut-être bar l'institution d'une monnaie
internationale. Il devra posséder les moyens d'entre-
prendre les grands travaux d'utilité internationale -
-150-
assainissement, équipement industriel, moyens de trans-
port, colonisation, au sens le plus large du terme
de façon à élever peu à peu toutes les nations au mê-
me niveau de civilisation, et pour cette fin il devra
être nanti de facultés d'emprunt pourvu d'un budget
qu'alimenteraient, non plus la contribution volontaire
et disgracieuse des Etats associés, mais de légers im-
pôts portant sur des denrées de consommation universel-
le ou le monopole de quedques services internationaux...
Des socialistes, réunis à Francfort au lendemain de
l'autre guerre pour étudier ensemble le problème des
Réparations, étaient déjà tombés d'accord sur un plan
de cette envergure. Ils appartenaient à toutes les na-
tions belligérantes : je ne nommerai, parmi les morts
que Matteotti, assassiné par Mussolini, et Hilferding,
livré par le Gouvernement français à Hitler.
Les thèmes que je viens d'indiquer comportent
chacun des développements et des justifications qu'il
serait facile de tirer de la plus récente histoire
"mondiale". Mais si l'on veut vraiment toucher du doigt
la fragilité et la précarité de toute Paix qui ne repo-
serait pas sur une forte construction internationale
il suffitndéva d'évoquer le problème russe et le pro-
blème allemand. Hitler sera vaincu et son sort personnel
importe peu, mais, au lendemain de son désastre, de sa
-151-
disparition, quéest-ce que les vainqueurs feront de
l'Allemagne ? Ils se trouveront vis à vis d'une contra-
diction qui, sur le plan de l'Europe actuelle c'est à
dire sur le plan des souverainetés nationales. absolues,
ne comporterainnt aucune ∞ nciliation intelligible.
D'une part, un sentiment universel, envenimé hélas par
la haine et par le besoin de vengeance qu'Hitler a pro-
pagé dans l'univers entier exige que l'Allemagne soit
mise hors d'éaat, et cette fois définitivement de recom-
mencer l'atroce aventure. On se refusera, et j'accorde
que le refus sera légitime, à distinguer entre le tyran
qui aura fanatisé son peuple et le peuple qui aura servi
impitoyablement son tyran. On protestera que la Paix
n'est qu'unemmensengère et meurtrière simagrée si le
monde n'est pas irrémédiablement protégé contre tout accès
futur de la barbarie germanique. Tout seta sera naturel
et juste. Or, sur le terrain connu de l'histoire, sur
le plan des souverainetés nationales, à quoi cette exi-
gence naturelle et juste pourra-t-elle conduire, si ce
n'est à un système de morcellements; de démembrements,
d'annexions, d'interdictions, de tributs ? On réclamera
sans nul doute l'imposition de ce système, et ceux qui
crieront le plus fort seront certains des "collaborateurs"
d'à présent. Mais, d'autre part si les hommes à qui incom-
bera la charge de la Paix conservent le courage de réflé-
chir
-152-
réfléchir et de se souvenir, comment n'auraient-ils pas
les yeux fixés sur les perspectives d'avenir qu'ouvri-
rait devant le monde un statut fondé sur l'usage et sur
l'abus de la force. On n'éteint pas la haine par la
haine ni la violence par la violence. On ne met pas
à néant un peuple, une langue, une tradition, une légen-
de. L'abus de la force crée la volonté de revanche, le
temps ne l'éteint pas; les hasards de l'histoire lui
offrent, tot ou tard, des occasions inattendues. Si dures
que soient les conditions imposées à l'Allemagne hitlé-
rienne elles ne pourraient guère être plus trutales que
celles qui furent imposées à la Prusse au lendemain
d'Iéna. Qui eut prévu qu'après de tels désastres, après de
telles mutilations la Prusse retrouverait sa force; il
n'y a pourtant que quelques années d'Iéna è Leipzig, que
quelques décades de Tissitt à Sedan. Pour résoudre la
contradiction, pour obtenir l'innocuité allemande dans
un statut paisible et sûr de l'Europe, il n'existe donc
qu'un seul procédé qui est l'incorporation de la nation
allemande dans une communauté internationale assez puis-
sante pour la rééduquer, pour la discipliner et s'il
le fallait pour la maftriser. Si l'application de la
force devenait nécessaire pour obliger l'Allemagne à
elle
cette incorporation, alors it deviendrait légitime, et
salutaire comme une correction paternelle. Alors la
-153-
force serait au service de la Justice et de la Paix.
Alors le temps et l'habitude agiraient dans le sens de
l'adaptation et de la coordination, par conséquent de
l'apaisement et de la réconciliation.
Ce que je viens de dire de l'Allemagne n'est pas
moins évident de la Russie, bien que pour des raisons
d'une tout autre nature. Le problème russe, l'inconnue
russe pèse dès à présent d'un poids étrange sur la
notion, je dirai même sur l'espérance de la Paix. J'ai
déjà fait ramarquer que, dans un certain nombre d'Etats,
au premier rang desquels figure la France, il serait
pratiquement impossible d'assurer l'usage régulier du
Gouvernement sil une fraction de la classe ouvrière de-
meurait soumise, par un rapport direct ou indirect de
dépendance, à un Souverain extérieur. De même il sera
pratiquement impossible d'entretenir une paix sûre en-
tre l'ensemble des nations de l'Europe et du monde, si
le risque d'une Révolution intérieure, préparée et ma-
chinée et dirigée du dehors par ce même Souverain con-
tinue de troubler chacune d'elle. Faute de lever une
difficulté si grave, à quel avenir destinerait-on la
Démocratie et la Paix ? Je ne crois pas, pour ma part,
qu'elle se trouve éliminée, gràce à une modification
substantielle de la structure soviétique; il est chi-
mérique d'imaginer entre la Russie et les autres Etats
un genre de communication qui les amène à un niveau
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commun. La Russie conservera sans doute tous les carac-
tères internes qui la personnifient essentiellement; elle
ne transformera, pour établir une similitude avec le
reste du monde, ni son système de gouvernement, ni son
système de propriété, Je crois, en revanche, que sa ma-
nière de vivre extérieure, son "comportement" vis à vis
des autres puissances aura été pénétré de profonds amen-
dements sous la double influence de la lutte qui l'aura
héroïquement exaltée, puis de la victoire qui aura con-
solidé et consacré sa puiseance. Elle sortira de l'épreu-
la
ve délivrée des crises de croissance qui/secouaient de-
puis vingt-cinq ans; confiante dans sa force, à la fois
agrandie et rassérénée, capable par conséquent de l'ef-
fort nécessaire pour offrir à la vie internationale une
participation qui n'y provoque pas de dangereuses dis-
sonances. [Que peut-on attendre d'elle ? Qu'elle cesse
d'entretenir un corps étranger à l'intérieur de chaque
nation et qu'elle-même cesse de se poser comme un corps
étranger vis à vis du reste des nations par une sorte
de rupture provocatrice avec les notions traditionnel-
les de la moralité et denl'humanité. Un Concordat doit
et peut régler à cet égard les conditions de l'existence
commune, et pour en fixer les clauses, pour en assurer
le respect, il faut bien imaginer l'intercession, la
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pression persuasive du Corps International dont la Russie
sera membre. J'emploie ce merme de Concordat avec quel-
que hésitation, car je ne voudrais offenser aucune su-
sceptibilité par le rapprochement qu'il suggère, mais
si l'on veut y réfléchir sans prévention, c'est bien
sur les rapports des Stats et d'une aglise temporelle
qu'il s'agit d'arrêter une transaction délimitant les
domaines respectifs de la croyance hiérarchisée et de
la souveraineté nationale. Je crois que la Rissie, bien
que demeurée soviétique, prêtera la main à une transac-
tion de cette nature, et je me fie à l'évidence de son
intérêt. Mlle ne pourra ni ne voudra se détacher des
puissances anglo-saxonnes, sans le concours desquelles
elle n'aurait pu repousser victorieusement l'agression
hitlérienne, et dont la collaboration continue lui res-
tera nécessaire pour la reconstruction de son économie
rávágée. L'intégration dans le Corps International repré-
sentera pour l'Etat Soviétique cette reconnaissance
pleine et égale sans réticence et sans arrière-pensée,
à laquelle ses dirigeants aspirent depuis si longtemps
et qu'en réalité aucune puissance he lui avait encore
concédée, pas même celles qui négociaient et traitaient
avec lui. Enfin la Russie ne voudra être surpassée par
personne, au regard du prolétariat universel, dans
cette détermination de Paix dont l'élan vers l'organisa-
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l'organisation intérnationale sera considéré comme le
signe le plus visible et le témoignage le plus certain.
J'ajouterai, d'un mot, que là est pour elle l'unique
moyen de balancer la responsabilité historique qui pèse
sur elle. Si son abstention ou son intransigeance de-
vait faire obsancle à la construction solide de la Paix,
elle annulerait l'immense service rendu à l'humanité
par son héroïsme; elle se replacerait vis à vis du mon-
de civilisé dans la même position qu'en Septembre 1939
au lendemain de l'erreur criminelle dont il faudrait
effacer jusqu'au souvenir.
Je serais conduit ici, par la logique du raison-
nement comme par l'association des idées, à envisager,
au sein du Corps International, l'opportunité d'une
autre présence. C'est à la Cour de Rome que je pense,
au Saint Siège Apostolique. Sa participation au même
titre que celle des Etats serait par elle-même le signe
le plus éckatant que, dans l'univers de demain, d'autres
puissances compteront que les puissances temporelles.
Sa coopération active permettrait de hauser sur un plan
supérieur et de régler par des "concordats" généraux
ces catigories
toutes wood (de litiges avec les Etats qui, à l'inté-
rieur du cadre national, altèrent la vie politique et
conduisent à d'insupportables conflits. Ce rôle convien-
drait assurément à une Eglise qui est pacifique par es-
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essence, puisqu'elle incarne une religion de Paix et
qui l'est aussi, par fonction, si je puis dire, puisque
sa constitution même est d'ordre international. L'in-
fluence pontificale s'est toujours exercée et s'exerce
encore en faveur d'une Paix organique, fondée sur la
justice, sur l'égalité des peuples et des hommes, sur
la sainteté des contrats. Le premier discours public
qu'ait prononcé le Pape Pie X1 après les accords de
Latran du haut de la loge de St Pierre, était une ad-
juration pathétique à la Paix. La Paix esst nécessaire
à l'Eglise, et il n'est pas moins certain que le concours
de l'Eglise serait infiniment profitable à l'oeuvre
d'organisation pacifique. Mais dans la zone humaine que
couvrirait la Communauté Internationale, si l'Eglise
catholique est la seule qui se présente sous la forme
d'une hiérarchie centralisée et universelle, la reli-
gion catholique n'est pas la seule qui soit professée
par les multitudes. Il faudrait donc reconnaftre un
principe d'égalité entre les religions comme entre les
Etats et adresser à toutes le même appel. Leur mode de
représentation ne serait pas fixé sans quelque peine,
car les autres confessions ne sont pas constituées
d'avance, comme l'Eglise de Rome, sur le type hiérar-
chique d'un Empire; mais à supposer que des difficultés
de cet ordre puissent finalement s'aplanir, comme je le
crois, on est obligé de prévoir raisonnablement que
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l'obstacle insurmontable serait élevé par l'Eglise elle-
même. L'Eglise manifestera sans doute à l'oeuvre inter-
nationale sa sympathie la plus chaleureuse et la plus
serviable; il est vraisemblable qu'elle n'y participera
pas comme associée, qu'elle ne s'y engagera pas, qu'elle
ne s'obligera pas vis à vis d'elle-mRix. Pourrait-elle
consentir à une égalité de droits, ou même à une simple
reconnaissance de fait vis à vis d'autres confessions,
puisqu'elle les tient pour hérétiques ou infidèles ?
Pourrait-elle acquiéscer à une sorte de partage de la
foi universelle quand une promesse révélée lui a donné
pour fin la conquête de toutes les âmes; et qu'en ab-
diquant ce mandat elle manquerait à son élection divine ?
Pourrait-elle accepter la suprématie d'un Super-Etat,
aliéner à son profit une protion de sa souveraineté
alors que sa propre suprématie résulté à BeB yeur de
son institution ? Pourrait-elle, en un mot, partager
la responsabilité d'un ordre international autre que
celui dont les règles seraient fournies par ses propres
directions? Si des principes nous descendons à la pra-
tique, si nous considérons que la tâche courante de la
Communauté Internationale sera de trancher les litiges,
de rendre des sentences, d'édicter et peut-être d'ap-
pliquer des sanctions, l'Eglise pourrait-elle, fût-ce
en tant que membre de la Communauté, prendre parti pour
un Etat contre un autre, c'est à dire pour certains
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de ses fidèles contre d'autres, alors qu'elle se tient
pour leur mère commune ? Elle ne l'a pas fait pendant
l'autre guerre ni pendant celle-ci; comment le pour-
rait-elle pendant la Paix ? J'ai supposé, en examinant
la position des Soviets que les intérêts temporels de
l'Etat Russe prévaudraient sur les rigueurs de la doc-
trine communiste, mais quand il s'agit de la Papauté
je ne peux plus former de conjecture analogue, parce
qu'elle n'est plus chargée d'aucun intérêt temporel.
Un pape du XVIe siècle qui entretenait une armée, qui
entrait dans des coalitions, qui faisait la guerre,
aurait pu balancer entre quelque nécessité impérieuse
pesant sur les Etats pontificaux et la sévérité intran-
sigeante du Dogme. La Papauté d'aujourd'hui ne connaît
plus ces hésitations, et n'a plus de raison d'incliner
vers ces transactions. Elle est une puissance purement
spirituelle. C'est pour cela que sa présence dans la
Communauté Internationale me paraitrait plus ardemment
souhaitable, et c'est aussi pour cela qu'il me paraft
chimérique de l'espérer.
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